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Le
docteur Martin, dit "le Bib", Par Jean-Louis Philippart
Après les journées de février 1934 , la droite activiste, celle qui cherche à renverser le pouvoir et veut exploiter la crise institutionnelle qui frappe la république, a perdu. Les plus durs rendent responsable le colonel de la Rocque, ancien officier de l’état-major du général Foch pendant la première guerre mondiale, et chef des Croix de Feu, mouvement qui regroupe les anciens combattants de 14-18. C’est l’occasion pour le polytechnicien Eugène Deloncle, issu d’Action Française, de passer à l’action clandestine armée et de fonder le Comité Secret d’Action Révolutionnaire contre le gouvernement de Léon Blum accusé de faire le lit du communisme et de la révolution soviétique. Par dérision, ce mouvement est rapidement appelé "la Cagoule" par la presse de l’époque. Le but de la Cagoule est de prendre le pouvoir par la conspiration et la force pour s’opposer au "complot communiste international" et établir un régime militaire. Il bénéfice du soutien financier de riches industriels dont jacques Lemaigre Dubreuil, patron des huiles Lesieur. La Cagoule est organisée en "bureaux" sur le modèle militaire . Deloncle dirige le premier. Le docteur Martin est le responsable du second bureaux, celui des renseignements. Georges Cachier et Jean Moreau de la Meuse sont respectivement à la tête des troisième et quatrième bureaux (opération, et matériel et recrutement). La Cagoule disposait de nombreux stocks d’armes. Après qu’elle eut perpétué plusieurs attentats à la bombe et assassinats dont celui des frères Rosselli en juin 1937, Max Dormoy, ministre de l’intérieur dénonça le complot contre la république. Des arrestations furent opérées dans toute la France et des caches d’armes furent mises à jour. Lorsque le 4 décembre 1937, la police investit le domicile du docteur Martin au 12 de la rue de Bucarest à Paris le Bib avait disparu et brûlé tous ses papiers… Échappant à la rafle qui emprisonna les chef de la Cagoule en novembre et décembre 1937, le docteur Martin fuit en Italie à San Rémo. En 1940, le ministre de la guerre Édouard Daladier ayant passé l’éponge, il rentre en France pour prendre du service et se trouve capitaine médecin à l’hôpital de Bicêtre. Martin rêve d’un gouvernement fasciste mais est violemment anti–allemand. Dès les premiers jours de Vichy il est à la base des fameux groupes de protection qui provoqueront le départ de Laval et l’opposition intérieure à la politique de collaboration. Il est interné le 24 mars 1942 à Castres et dans plusieurs autres camps d’où il finira par s’évader. Il rejoint le maquis et participera à la libération de Lyon . Il finira la guerre dans la 7e Armée américaine. Au grand procès de la cagoule à fin 1948 le docteur Martin, qui est en fuite, est condamné à une peine de déportation. Pendant presque dix ans on ne parlera plus de lui, puis soudainement il est arrêté le 4 juin 1957 à la gare Saint-Lazare pour activités clandestines liées à l’agitation en Algérie. Il est assez vite mis en liberté provisoire le 29 novembre de la même année car surveillé par la police depuis longtemps il est considéré plus comme un malade qui joue au conspirateur que comme un individu dangereux pour l’ordre public. En janvier 1960, il est pourtant inculpé pour complot contre le général de Gaulle au moment de l’affaire des barricades d’Alger, car on estimait que les insurgés pouvaient avoir des complices en métropole. Il est libéré en août mais en avril 1961 on le retrouve dans l’affaire du "putsch des généraux". Le 1er octobre 1963, la cour de Sûreté de l’État condamne par défaut le docteur Martin à dix ans de détention pour être coupable d’avoir, depuis moins de 10 ans, eu la résolution de commettre des attentats pour changer le régime constitutionnel et inciter les citoyens à s’armer contre l’autorité de l’état. En mars 1969, le "Bib" décède à l’age de 74 ans et dès lors la Cagoule rejoint les nécropoles de l’histoire Une jeune femme, Licette M., connaissait le docteur Martin qu'elle avait rencontré à l’hôpital Bicêtre où elle et lui travaillaient. Elle avait été reçue plusieurs fois chez lui rue de Bucarest en 1935-1937. Le docteur Martin avait permis par ailleurs à Licette d’être la lectrice des deux enfants de la famille Lemaigre Dubreuil… Bref, la condamnation du Bib en 1963 et les articles dans la presse sont pour elle l’occasion d’écrire dans son journal et de se souvenir : "2 octobre 1963 : Pourquoi ai-je collé ici ces deux articles de l’Aurore ? C’est pourtant une bien petite affaire à côté de toutes celles, dramatiques dont j’ai gardé la trace. Pas de commune mesure entre le destin d’un Ziano, d’un Dumont (dont on ne connaît pas encore le sort) avec celui du Bib, perpétuel recherché par la police qui, sans doute, sait d’ailleurs très bien où il est. Le Bib ! ! ! malgré ses tribulations actuelles, je ne peux m’empêcher de rire, toutes les fois que j’y pense. C’est d’ailleurs son rire dont j’ai gardé le plus le souvenir, un rire d’enfant, un rire énorme, gai, franc, sortant de cette grande bouche. Il est inoubliable. Son rire et son regard c’est ce qui frappait le plus. Années 1935-37 la rue de Bucarest où j’allais parfois dîner … "Paule, du dur pour Melle…" Les dîners interrompus par les coups de sonnettes… malades gratuits (il en collectionnait une honorable quantité) dont il soignait les véroles honteuses toujours gaiement et simplement. Il ne croyait pas à la médecine et il était un excellent médecin. Combien ne m’en a t-il pas tiré d’affaire gratuitement leur fournissant même les médicaments, de ces malades sans le sou, que moi, petite assistante pleine de flamme, je tâchais de dépanner et que je lui demandais de soigner. Je crois bien qu’il n’a jamais su rien refuser. Le virus de la politique le tenait et tenait toute sa famille, femme et enfants. Sa femme était aussi enragée que lui et était pour lui une Force. Ca, malgré mes 20 ans, je l’avais deviné tout de suite. Elle le suivait partout. D’autres coups de sonnettes étaient moins professionnels et c’était parfois très amusant, mon Dieu que ce temps là était gai ! J’ai lu tout ce que j’ai pu sur cette période de la Cagoule. J’ai lu aussi ce qu’on a dit de lui, sur son action pendant et après la guerre. Que d’erreurs ! Même Tournoux, dans ses secrets d’État n’est pas très exact. Seul, François Brigneau semble avoir su assez bien le dépeindre. Voilà pourquoi j’ai collé cet article. Cher vieux Bib ! L’année dernière je l’ai vu avenue d’Italie et il ne m'a pas vue. D’ailleurs toujours mystérieux, il guettait une voiture qui s’est arrêtée presque devant ma porte et dans laquelle il est monté en voltige. Il portait un chapeau… lui qui n’en portait jamais car il en avait horreur. Mais sa manière de porter haut la tête, bien en arrière, flairant le vent, le faisait reconnaître de loin ! ! Héros de roman policier, certes il en est un mais combien romantique ! Une action quelconque amorcée par lui ou dans laquelle il trempe serait vouée des le départ à l’échec car il a grenouillé dans trop de milieux pour ne pas avoir été neutralisé par ces dits milieux. Martin à mon sens avait un grave défaut pour un comploteur "professionnel" , il avait le culte de l’amitié. Un ami automatiquement pour lui, ne pouvait le trahir… et il a été trahi. En décembre 1937 on l’a accusé de trahison, d’avoir été en cheville avec la police. On lui faisait porter la responsabilité de l’échec et des arrestations qui ont suivi. C’est impensable quand on le connaissait, mais pour tirer des renseignements des gens, à mesure que son service se développait, il parlait et peut-être en a t-il trop dit. D’un autre côté, ce don de sympathie qui irradiait de lui , lui aura été utile. Il a trouvé des amis dans tous les coins . En prison à Riom, il s’est fait un ami du socialiste Depreux, je crois et cela lui a évité la mise en tôle à la libération, comme "fasciste". Et il a su se faire protéger, à un moment des Américains à l’état-major desquels il a été je crois rattaché… Il sait et il conserve sans doute, trop de choses sur les uns et les autres… Seuls les communistes, ses uniques ennemis en réalité, seront capables de l’abattre. En témoignage pour Martin, je voudrais dire aussi ceci : c’était l’homme le moins attaché à l’argent et aux honneurs entre tous les hommes. Il se moquait éperdument de l’un et des autres. Aucune basse vanité chez lui , aucune ambition. Un romantique du renseignement et de l’opposition. Si il pouvait faire ses mémoires celui-là ! ! ! Bien des mystères seraient éclairés". Extrait de l’article de François Brigneau dans l’Aurore du 1er octobre 1963 : "Curieuse figure en vérité que celle de ce personnage. Dans le tumulte du 6 février 1934 et de la grande peur du bolchevisme qui précède l’arrivée au pouvoir de Léon Blum et du front populaire, le docteur Martin qui a la passion du renseignement, dirige un pseudo service secret où tout voisine : les affabulateurs, les poètes, les agents doubles, et les gens bien informés. Les rapports émanant de cette armée ténébreuse lui permettent de constituer des fiches et des dossiers qu’il met à la disposition d’un major de Polytechnique, Eugène Deloncle, chef de la Cagoule. Tous deux ont la passion du complot, la manie de la conjuration. Ils croient que l’évolution du monde s’explique par l’action de petites puissances organisées et cohérentes et qu’il suffit de détruire les individus pour arriver à imposer le régime qu’ils espèrent. Il y a en eux un mélange de naïveté et de grandeur, de sacrifices véritables et d’affabulation permanente. Le docteur Martin a tendance à voir les choses et les êtres comme il voudrait qu’ils soient. Tout cela se passe dans un climat rocambolesque où l’action militaire la plus sérieuse se mêle à des actions d’énergumènes. Il est persuadé de l’efficacité du terrorisme individuel et pour cela il préconise l’emploi de bactéries que l’on versera dans le café des ennemis de la patrie ou l’utilisation de la seringue chargée de poison foudroyant qu’il faudra piquer dans le flanc d’un adversaire". |
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