La seconde guerre mondiale
Les articles

 

De Compiègne à Auschwitz avec Robert Desnos

Par André Bessière 



Bien qu'ayant succinctement brossé son personnage dans deux de mes précédents ouvrages traitant d'un convoi de déportés parti de Compiègne le 27 avril 1944 (voir le site www.27avril44.org), l'idée de n'avait jamais effleuré de restituer les quatre dernières années, mais surtout les quatorze derniers mois de la vie de mon voisin de paillasse à Floha.

Pourtant, occupant chacun le troisième étage de châlits côte à côte, seulement séparés par une étroite travée d'une cinquantaine de centimètres, chaque soir ou presque, avant l'extinction des feux, il me livrait par bribes des péripéties de sa jeunesse, de sa vie professionnelle, de son arrestation, de ses interrogatoires et de son séjour à Compiègne. Je l'écoutais passionnément. Son art de conter me transportait loin des cruelles vicissitudes de notre quotidien concentrationnaire.

Approché par l'association des Amis de Robert Desnos, qui avait pris connaissance de mes ouvrages, à mesure que je suivais leurs travaux je mesurais le fossé qui séparait l'homme que j'avais connu de celui qu'ils imaginaient. Ils l' imaginaient au travers de ses oeuvres aussi bien qu'à la lecture des souvenirs de ses compagnons de route, tels Louis Aragon, Jean Cocteau, Henri Janson ou Jacques Prévert. J'étais également stupéfait de constater le mal fondé des écrits et des rumeurs concernant sa résistance, ou plutôt sa non-résistance ainsi que son appartenance à un parti politique ou ses convictions philosophiques ou religieuses. Par ailleurs, hormis les circonstances de son arrestation, la correction infligée à Floha et les trois derniers jours de son existence à Terezin, rien n'avait filtré, concernant la résistance et la captivité de Robert Desnos.

À l'approche du centenaire de sa naissance et du 55e anniversaire de sa mort, j'ai donc décidé d'écrire sa biographie, en insistant sur la période qui lui manquait, afin d'apporter ma modeste contribution à une meilleure connaissance du poète.

Cinquante-quatre ans s'étaient écoulés depuis mon bref et ultime tête-à-tête avec celui dont j'ignorais à l'époque qu'il avait été le fer de lance du mouvement surréaliste. J'ai sollicité ma mémoire pour réinscrire dans leurs cadres les propos que nous  échangions et me suis remémorés, refoulés dans un oubli qui n'était qu'apparent, mes entretiens d'après-guerre avec les quelques camarades qui l'avaient approché pendant notre concentration.

Si les souvenirs de cette tragique époque sont restés gravés de façon indélébile dans ma mémoire, de même que les termes échangés, il m'était en revanche impossible de les reconstituer mot à mot  et de les situer précisément dans le temps.

Ce n'est donc pas sans émotion que j' ai écris ces pages consacrées à mon compagnon de déportation Robert Desnos, dont la mort en solitaire dans le plus absolu dénuement a fait un poète martyr, donnant à son oeuvre un relief saisissant.

J'ai connu Robert Desnos au début de 1944 dans l'antichambre de la déportation au camp de Royal Lieu, à Compiègne.

Remontons le temps …

Là, selon le jeu des arrivées et des départs, de deux ou trois centaines à deux ou trois milliers de prisonniers désoeuvrés déambulent à longueur de journée sur l'immense place d' appel de cette ancienne caserne française. Après des semaines, parfois des mois de cellule au secret, c'est la décompression. Les Allemands apparaissent peu, ayant abandonné aux détenus  l'administration et la police intérieure du camp. Une liberté règne : des curés servent la messe le dimanche, des conférenciers s'y distinguent, une troupe théâtrale d'amateurs s'y produit, tandis qu'au milieu de la place d'appel, deux équipes sans cesse renouvelées se disputent  un interminable match de football.

Fuyant Paris et mon réseau infiltré par la Gestapo j'avais été arrêté en tentant de franchir la frontière espagnole et me trouvais au camp depuis six semaines lorsque, le lendemain de son arrivée, 21 mars 1944, mon destin à croisé celui de Robert Desnos. Je ne me doutais pas ce jour-là que nos destins ne se sépareraient qu'au terme du sien.

Au jeune homme que j'étais, le poète, dont je n'avais jamais entendu parler, est apparu d'un raffinement curieusement suranné. Sa tenue vestimentaire m'a rappelé les affiches publicitaires d'un cabaret montmartrois, le Chat Noir ou le Néant me semble-t-il, silhouettant sur fond jaune orangé, tout de noir vêtu, le chansonnier Aristide Bruand. Chapeau sombre, cape noire jetée sur un costume en tissu militaire kaki, guêtres mastic protégeant ses souliers vernis il vous regardait, derrière ses verres de myope, comme au travers de hublots. Je n'avais pas non plus été enthousiasmé par son humour de circonstances mais il fallait tout de même quelques jours pour se remettre de cinq semaines de cellule au secret à Fresnes.

Il m'expliquera plus tard à Flöha qu'il n'avait connu les causes de son arrestation qu'au fil des deux interrogatoires qu'il avait subis. Les Allemands ignoraient, à son grand soulagement, sa véritable action clandestine.

Il était accusé d'être juif, ainsi que l'avait traité Louis Ferdinand Céline au cours d'un duel épistolaire qui avait fait grand bruit en 1941. En quelques minutes la démonstration avait été faite qu'il ne l 'était pas...

S'il n'était pas juif il était donc communiste. Les Allemands avaient relevé deux articles de lui parus avant-guerre dans L'Humanité et une chronique suivie dans Ce Soir du non moins communiste Louis Aragon. Il n'avait pas eu de mal à démontrer qu'il ne s'agissait que de chroniques musicales et cinématographique et non de politique.

Il avait de plus de difficultés, sans pour autant convaincre, à démontrer qu'il n'était pas un ennemi de l'Allemagne. Il ne pouvait en effet renier ses articles écrits dans le journal Aujourd'hui, pas plus que les gifles administrées au journaliste Alain Laubreaux, co-rédacteur en chef avec Robert  Brasillach du journal ultra-collaborationniste Je suis partout, ainsi qu'à son secrétaire, deux ou trois semaines avant son arrestation.

Quant à ignorer que le jeune homme hébergé chez lui pendant près d'une année, était un réfractaire au Service du Travail Obligatoire, il avait mal réfuté l'accusation.

En revanche, les Allemands ignoraient les pamphlets et les sonnets parus dans la presse ou dans les publications clandestines comme celle des Éditions de Minuit fondées par Lescure et Vercors, l'auteur du retentissant Silence de la Mer. Ils ignoraient également, et là aurait été le plus grave, son appartenance active au réseau de résistance "Agir" du colonel Vincent Hollard.

Cette parenthèse refermée, revenons à Compiègne Royal Lieu.

Après le succès d'une conférence sur le Surréalisme, avec les quelques amis qu'il retrouve (Maurice  Bourdet du Poste parisien, Rémi Roure du journal Le Figaro et Robert Hilsoum, critique d'art), Robert Desnos monte le Club des Incollables et, sur la lancée, organise les Jeux Floraux de Compiègne qu'il a juste le temps de mener à terme.

Le 27 avril 1944 nous comptons parmi les quelques 1.700 détenus comprimés dans des wagon à bestiaux, qui embarquent en gare de Compiègne à destination de l'Allemagne. Suivent quatre jours et trois nuits apocalyptiques. A cent et plus par wagon de 17 m², impossible de s'allonger ni même de s'asseoir ; on ne tient que debout, en équilibre instable ou l'on s'affaisse. Sans presque manger, ni boire, ni dormir, à transpirer et à se déshydrater au fil des heures, chaque wagon se transforme peu à peu en cellule d'aliénés, puis en cercueil roulant. On comptera une soixantaine de morts et autant de cas de folie lorsque les portes s'ouvriront avec fracas sur l'enfer d'Auschwitz. 

Sous les aboiements, les hurlements et les coups de feu, nous parcourons, crosses dans les reins au pas gymnastique, les deux kilomètres qui nous séparent des baraques de quarantaine de la division Canada. A proximité de deux crématoires, dans la pénombre de sordides écuries dites "de la mort" au sol de terre battue imprégnée d'eau et sentant la chair grillée, une affolante rumeur se propage : tout concentrationnaire entre ici par la porte et n'en peut sortir que par  la cheminée des crématoires.

Nous voyons alors surgir Rober Desnos, perdu de vue depuis Compiègne, un Desnos en verve allant de groupe en groupe s'emparant ici et là d'une main pour en interpréter les lignes à très haute voix. Le temps de manque pour donner quelques exemples. Retenons que le dénouement est toujours idyllique après d'extravagantes aventures, mais il parle d'avenir avec une telle certitude une telle force de conviction que la plupart de ceux qui étaient désespérés l'instant d'avant oublient leur misérable condition et se reprennent à espérer.

Le convoi ne sera pas gazé. Nous subirons les dures épreuves d'incorporation, avec notamment le tatouage de notre numéro matricule sur l'avant-bras gauche.

Douze jours plus tard, laissant sur place une centaine des nôtres, nous sommes dirigés sur Buchenwald d'où nous repartons à 1.000 pour le camp d'extermination de Flossenbürg. De là, Robert Desnos et moi sommes des 191 transférés le 3 juin 1944 à Flöha , petite ville d'une dizaine de milliers d'habitants proche de Chemnitz, actuellement Karl-Marx-Stadt, la grande cité cotonnière de Saxe. Manufacture de textile transformée en usine d'aviation, le Kommando occupe déjà un effectif de 500  Slaves en majorité Ukrainiens. J'y suis le voisin de châlit du poète.

À peine arrivés, nous sommes collés à un poste de travail. La maladresse et la mal habileté de Robert Desnos n'ont d'égales que sa mauvaise volonté. Un redoutable chef d'atelier le menace. Un interprète alsacien lui  explique : "C 'est un poète, à part ciseler des vers et limer des phrases ça ne sait rien faire d'autre. Celui-là pourrait peut-être manier un balai et récupérer toutes les petites pièces qui traînent par terre". À la stupéfaction générale ainsi fut fait et Robert Desnos va subir l'épreuve concentrationnaire comme balayeur récupérateur.

Il n'est pas dans mes intentions de vous rappeler la détresse concentrationnaire. Disons que Robert Desnos s'y montrera fin connaisseur du subconscient. Il sera le champion des recettes de cuisine, le dispensateur d'espoir en interprétant bien des rêves et bien des lignes de la main. Interprétation toujours humoristique et à la cantonade des rêves, au contraire des lignes de la main qu'il dévoile en aparté. Tout cela ne l'empêche pas, le soir avant l'extinction des feux, sur d'informes bouts de papier et à coups de mines de crayon de fortune, de griffonner des poèmes et de jeter les idées d'un roman surréaliste, Le Cuirassier Nègre.

Souvent aussi le soir, aux jeunes qui l'entourent aussi bien qu'à moi en aparté, il confie des bribes d'un passé où évoluaient tant d'artistes et d'écrivains qui se forgeaient une réputation que l'après-guerre allait asseoir : Madeleine Renaud Jean-Louis Barrault, Picasso, Jacques Prevert...

A partir de janvier 1945, la concentration se durcit. Les revers de la Wehrmacht ayant ramené l'Allemagne à ses frontières de 1939, elle ne peut plus puiser dans les ressources des pays qu'elle occupe. La disette sévit et, dans les camps, les rations sont réduites de moitié. Les forces des détenus déclinent, la faim torture cruellement les estomacs. Robert Desnos semble souffrir plus que les autres, comme le prouve l'incident qui sera l'une des causes principales de sa perte. 

Au coup de sifflet du midi d'un jour de mars, nous nous pressons de gravir l'escalier nous conduisant au dortoir-réfectoire où le Kapo des cuisines procède à la distribution d' un litre d'eau bouillante et jaunâtre appelée soupe. Selon son habitude, il prend un plaisir sadique à éterniser le service alors qu'affamés nous attendons gamelle et cuillère en main. À l'instant où Robert Desnos se présente, le Kapo cède sa place au jeune tzigane allemand de 16 ans, favori en titre du Kapo-chef. Haïssant les Français, le jeune gouape plonge distraitement la louche à la surface du bouteillon et la vide à demi-pleine dans la gamelle tendue. Jugeant sa ration trop faible, d'un geste, Desnos invite le serveur à  replonger la louche en profondeur. Il n'obtient pour toute réponse qu' un catégorique : "Raous !"

Feignant l'incompréhension, le poète reste insolemment planté sur place, gamelle toujours tendue. Stupéfait d'une telle audace, le blanc-bec libère prestement sa main droite et le gifle. Réaction instantanée, Robert Desnos lui jette violemment sa gamelle bouillante en pleine face. Cachant son visage de ses mains le gosse s'enfuit en hurlant de douleur.

Dès qu'informé de la mésaventure de son amant, le Kapo-chef en pleine rage fait irruption, se précipite sur le Français et le martèle de coups de pieds et de poings jusqu'à ce qu'il gise inanimé, baignant dans son sang, lunettes brisées à ses côtés .

L'après-midi, 25 coups de nerfs de bœuf lui briseront les reins. Il ne se remettra jamais tout à fait du sang perdu et des mauvais coups reçus ce jour-là.

Fort heureusement, sur le théâtre des opérations extérieures les événements se précipitent...

Sous la poussée vers l'est des forces alliées et le bond vers l'ouest des armées soviétiques, les pinces de l'étau se referment sur l'Allemagne. À mesure que les fronts se resserrent, les camps et les Kommandos proches de la zone des combats se vident en catastrophe, à l'exception des malades abandonnés sur place à leur propre sort, quand ils ne sont pas exterminés au lance-flammes.

Les évacuations s'effectuent au travers d'un pays ravagé par les bombardements, aux populations hostiles, sous la conduite de bourreaux ne cherchant qu'à fuir mais pénétrés du sentiment confus et contradictoire que les détenus vivants leur servent de caution alors que la lenteur de leur marche les prive de toute possibilité d'échapper à leurs ennemis. D'ou l'exécution systématique de tous les traînards et leur dénomination de "marches de la mort". 

C'est ainsi que le Kommando, évacué de Flöha le 14 avril, fort d'environ 750 hommes, n'en comporte plus à sa libération, le 7 mai, que 200 dont plus de la moitié à Terezine en Tchécoslovaquie, parmi lesquels Robert Desnos et moi-même.

Dans ce camp-forteresse transformé par la Gestapo en "Ghetto privilégié", une quinzaine de milliers de détenus raciaux, abandonnés depuis deux ou trois jours par  leurs geôliers qui n'ont pas eu le temps de les exterminer, croupissent sans hygiène, sans soins ni alimentation. Une épidémie de typhus taille des coupes sombres dans cette masse inerte.

Robert Desnos étant en très mauvaises condition physique, il souffre de dysenterie,. Dès notre arrivée, il est dirigé vers une infirmerie de fortune. Je l'avais donc perdu de vue lorsque, vers la fin mai, je le croisais par hasard, appuyé sur deux camarades que je ne connaissais pas. Marchant avec difficultés, il m'a déclaré avoir surmonté le moment critique mais tout en lui, aussi bien dans son apparence que dans son comportement, infirmait ses propos.

Atteint par le typhus, il sera transporté à l'hôpital militaire de campagne activement aménagé par les Russes. Rapidement débordés par l'ampleur de l'épidémie, ces derniers font appel aux étudiants de la Faculté de Médecine de Prague pour les aider.

C'est dans la nuit du 3 ou 4 juin qu'un étudiant en médecine, Joseph Stuna, examinant la liste des hospitalisés sous sa surveillance, tombe sur le nom de Robert Desnos. Ayant lu jadis des poèmes de ce poète traduits en tchèque, il appelle son assistante, qui parle le français mieux que lui, et tous deux se rendent à son chevet, sauvent ainsi sa mort de l'anonymat. L'état du malade est en effet trop grave et la médecine a ses limites quand les médicaments et les appareils médicaux les plus élémentaires font défaut. Rongé par la fièvre, miné par la dysenterie, tourmenté par la soif et ne pouvant ni s'alimenter, la fin est hélas proche. Trois jours plus tard, le vendredi 8 juin à 5 heures du matin, Robert Desnos s'éteint.

La légende commence.

Pour en savoir plus : 

Destination Auschwitz avec Robert Desnos

Par André Bessière

Aux éditions de L'Harmattan

http://www.bessiere-livres/desnos.htm 

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