La seconde guerre mondiale
Les articles

 

Robert Desnos, journaliste et poète résistant

Par André Bessière



Démobilisé mais complètement démuni lorsqu’il était rentré chez lui, en août 1940, Robert Desnos avait accepté le poste de chef des informations à Aujourd’hui. Créé par son ami Henri Jeanson avec l’accord des autorités d’occupation, le journal paraissait pour la première fois le 10 septembre 1940.

Les services allemands avaient fermé les yeux, tant que l’anticonformisme du journal ne visait que le régime de Vichy. Dès que ses colonnes reflétèrent le poids que faisait peser sur le pays l’occupation allemande, Henri Jeanson se vit rappeler à l’ordre. Son tempérament et ses antécédents libertaires ne le portant pas à obtempérer, il s’y refusa, fut destitué de ses fonctions et incarcéré à la prison de la Santé fin novembre 1940.

Robert Desnos n’a pas été renvoyé du journal mais une fois Henri Jeanson parti, ses polémiques de La Revanche des Médiocres, grande enquête critique des actions réformatrices du gouvernement de Vichy, ne franchisent plus la censure. A partir de février 1941, il dut même se contenter d’une chronique littéraire hebdomadaire intitulée Interlignes. Réduit à la portion congrue, il lui fallait, sans pour autant abandonner sa participation à Aujourd’hui, rechercher des activités complémentaires pour mieux assurer sa subsistance, ce qui l’absorbait à tel point que le journaliste en demi-solde qu’il était devenu se démultipliait ; il donnait des articles à la revue Pour Elle, poursuivant sous le pseudonyme d’Hormidas Beloeil la Clé des Songes interrompue par la guerre au Poste Parisien. Il accrocha également quelques prestations publicitaires ainsi que des sketches radiophoniques. Enfin, à partir d’août 1941 il entreprit avec Henri Jeanson, qui réapparaissait après sa sortie de prison et de longs mois de silence, les dialogues du film Le Pavillon brûle produit par Roland Tual. Cet essai réussi, le producteur lui confia les dialogues du long métrage de sa production suivante, Bonsoir Mesdames, Bonsoir Messieurs, mettant en scène le monde de la radio qu’il connaissait bien.

Le poète Robert Desnos, quant à lui, n’était en mal d’inspiration qu’en apparence, se préparant à faire entendre sa voix, une voix déguisée bien entendue.

En relation avec le mouvement "Combat", il collabora aux Éditions de Minuit clandestines 1 que venaient de fonder Pierre de Lescure et Jean Bruller (plus connu sous le nom de Vercors, auteur du court mais retentissant Silence de la Mer), qui préparaient une anthologie des meilleurs auteurs européens anti-nazis. Il composa également un recueil de poèmes pour L’Honneur des Poètes, autre anthologie, à paraître chez les mêmes, à laquelle Paul Eluard l’avait associé avec une vingtaine d’autres parmi lesquels Aragon, Lescure, Seghers, Vercors et Vitrac. Enfin, il se consacra à une œuvre plus ambitieuse, dont il espérait beaucoup et qu'il publiera hors commerce chez Robert Godet, éditeur. L’ambiguïté du titre Etat de Veille évoquait aussi bien l’état d’esprit de la Résistance qu’une manière de se situer par rapport à la période surréaliste dite des "sommeils", au cours de laquelle il avait produit le meilleur de son œuvre. En effet, le poète avait évolué vers un lyrisme plus traditionnel, se laissant aller au gré de son inspiration, pour l’heure attisé par l’oppression qu’exerçait sur son pays l’ennemi et le régime Vichy.

Viscéralement anti-maréchaliste, Robert Desnos reprochait au vainqueur de Verdun non seulement d’incarner l’extrême droite, mais aussi, et surtout, de se dresser en symbole vivant de la défaite érigée en mythe purificateur. Pacifiste forcené, il avait cependant très tôt compris que la sauvegarde des libertés passait par une guerre totale contre les nazis, ces derniers vouant la culture européenne à l’anéantissement, principal obstacle à leur politique d’expansion. Il s’identifia alors totalement à la Résistance, dont le combat pour libérer le sol national et en extirper le fascisme devait être sans merci. Pour lui, en cette aube de 1941, l’activité au service de la Résistance relançait la création littéraire. Préface au nouveau sens donné à sa vie dans laquelle poésie et action vont se trouver conciliées, il clamait sa profession de foi patriotique dans Ce Cœur qui haïssait la Guerre

Signé Pierre Andier, l’un de ses pseudonymes, ce poème parut le 14 juillet 1943 dans L’Honneur des Poètes, aux Éditions de Minuit clandestines. 

On pourrait croire que, travaillant dans l’ombre après avoir été épargné mais rétrogradé lors du changement radical de cap d’Aujourd’hui, Robert Desnos ne se départirait plus d’une certaine réserve. D’autant que, il le savait, des agents à la solde de la Porpaganda Staffel surveillaient la salle de rédaction, d’autant plus redoutables qu’ils étaient souvent renouvelés. Cependant, même dans une rubrique qui le plaçait pourtant hors circuit de l’actualité politique, il prenait position. En effet, pour lui, une analyse littéraire se développait à partir et au travers de l’auteur qu’elle introduisait. Ainsi, le 3 mars 1941, trempait-t-il sa plume dans du vinaigre en parlant du "pétinolâtre" Henri Bordeaux 2 et de l’antisémite Céline 3 qu’il maltraitait d’une phrase : "L’ennui total me force à dormir dès les premières pages. Et tous les deux représentent les éléments principaux de notre défaite par l’injustice même de leur succès".

Dans cette attaque, Céline détecta autre chose qu’une prise de position littéraire. Il s’en expliqua dans la réponse que, sous sommation d’huissier, il fit insérer dans Aujourd’hui : "Pourquoi Monsieur Desnos ne hurle-t-il pas plutôt le cri de son cœur, celui dont il crève inhibé : "Mort à Céline et vive les juifs !" ? Monsieur Desnos mène, il me semble, campagne philoyoutre (et votre journal) inlassablement depuis juin".

Avec son insolence en fer de lance et ses propos au vitriol, l’auteur du Voyage au Bout de la Nuit donna le coup de grâce : "Mieux encore, que ne publie-t-il, Monsieur Desnos, sa photo grandeur nature, face et profil à la fin de tous ses articles ? La nature signe toutes ses œuvres, Desnos, cela ne veut rien dire".

L’incident en resta là. Cependant, Robert Desnos signait son dernier Interlignes le 18 juin 1941 et, le 28, il inaugurait en alternance avec deux ou trois de ses collègues la rubrique "Au crayon", qui tomba dans l’anonymat le 8 septembre, date à laquelle elle porta la simple signature de l’homme du jour.

Au quotidien, il ne prenait guère de précautions pour dissimuler ses opinions, comme cet après-midi de juillet 1941 où, assis avec Dominique Desanti à la terrasse d’un café 4, la colère s’empara de lui au passage d’une patrouille allemande chantant le "Hord Wessel Lied", ou cet autre jour, lorsqu'il sermonna sans retenu des amis sombrant dans la résignation prônée par le Maréchal. 

En avril 1942, extrême imprudence, il gifla publiquement Alain Laubreaux, rédacteur en chef du journal ultra-collaborationniste Je suis Partout, son ennemi juré depuis l’époque où tous deux écrivaient dans les mêmes gazettes, Paris Matinal, Le Soir et les mêmes revues. La diffusion de ce fait divers par un écho dans la presse incita Mitsou, "enchantée d’une telle aventure", à reprendre contact le 14 avril avec sa cousine Youki.

La rafle des 16 et 17 juillet, au cours de laquelle 9.000 policiers français, aidés de 300 miliciens, arrêtèrent à Paris 12.884 Juifs, dont plus de 4.000 enfants, pour les entasser au Vélodrome d’Hiver, amena Robert Desnos à en aider quelques-uns en difficulté et le rendit agressif à l’encontre de ceux qui prônaient le racisme. Le 16 août, par critique littéraire interposée, il s’en prit au journaliste antisémite Pierre Pascal qu’il accusait de noircir "des pages lourdes d’ennui". 

La réponse fut cinglante, tant auprès de la direction du quotidien qu’à son adresse personnelle : "On vous connaît, "Monsieur". Vous ne me connaissez pas. Aussi votre règlement de compte de ce jour me fait bien rire. Antifasciste, enjuivé, perdu de tout, tel vous étiez avant votre guerre. Votre défaite ne vous a pas permis de subtiliser la gloire que vos congénères et complices espèrent encore rapiner. Vous envoyez mes livres au pilon ? Où vous enverra-t-on le jour de Notre Révolution ? Car vos livres invendus, invendables, ne valent pas douze "balles". Soyez sage et prudent. Soyez bénin et gentil. Le sage s’assied sur le "méchant critique". Le sage s’arme contre le trahisseur-né : tel vous êtes et vous le savez ! Salut et fraternité. Pierre Pascal" 5.

Une fois de plus, l’échange en resta là, mais dans les milieux intellectuels de la collaboration, les convictions de Robert Desnos n’échappaient plus à personne et sa place à Aujourd’hui leur paraissait suspecte à bien des égards. La direction du journal réagit simplement en le déplaçant de la rédaction aux informations, couvrant ainsi involontairement les fonctions illégales qu’il occupait depuis le 25 juillet au réseau de Résistance "Agir". 

Fondé le 20 mai 1941 par le colonel Hollard, à l’instigation de l’Intelligence Service, ce réseau occupait une centaine d’agents répartis dans les seize principales villes de France. Sa mission consistait à rechercher du stationnement et identifier les grandes unités ennemies en France occupée, en Alsace et en Belgique. La livraison des renseignements s’effectuait non par émissions codées mais par des visites personnelles du chef de réseau à l’attaché militaire britannique à Berne, ce qui faisait sa force (les avantages de la radio étant largement compromis par les dangers que représentait son utilisation).

Désireux d’étoffer sa structure, le colonel Hollard s’attacha les services de Robert Desnos. En effet, grâce aux réunions d’informations brutes de censure auxquelles le journaliste participait en tant que rédacteur, il était à même de déceler les nouvelles au plus près de la vérité, avant qu’elles ne soient dénaturées à des fins de propagande.

Chargé de mission de 3e classe 6, il devait contribuer à réfuter les pièges de la presse collaborationniste, donner des nouvelles des batailles que les Alliés livraient à l’ouest et à l’est, rappeler les coups de mains des maquisards et surtout, entretenir l’esprit de résistance dans la population. Ses fonctions étaient parfaitement définies : direction de la presse clandestine et des informations s’y rapportant, ainsi que rédaction et fabrication de pièces d’identité pouvant aider les membres du réseau, ainsi que des Israélites.

Un stratagème ingénieux lui permettait de transmettre ses informations au moindre risque. Comme courriériste littéraire, il possédait une carte de lecteur à la Bibliothèque Nationale. Il glissait donc dans des livres "illisibles" les renseignements recueillis, notant à l’intention de celui qui devait les prendre, la cote du livre dans la cabine téléphonique ou sur quelque mur de la respectable bibliothèque 7.

Ainsi peu à peu, l’appartement de la rue Mazarine prit une étrange allure. Bien que Robert ne racontât pas ses affaires, Youki se rendait bien compte que la lutte recommençait. Ils étaient quelques-uns, parmi lesquels Paul Eluard, George Hugnet et Picasso, à fréquenter assidûment les Desnos, pour se retremper au contact d’un Robert débordant d’un optimisme magnifiquement exprimé dans son poème intitulé Trophée.

Lorsque le couple cacha le jeune Serge Louette, Robert Desnos le mit à contribution. Ce dernier notera dans ses souvenirs : "Je fus bientôt mis, à mots couverts, au courant de certaines activités de Robert, qui étaient soigneusement cachées à Youki. Ma passion pour la photo m’avait conduit à fabriquer de mes mains un agrandisseur. Robert me demanda si je pouvais reproduire des documents de nuit : c’est-à-dire les photographier, développer les négatifs, les sécher, tirer et sécher les papiers, détruire les négatifs et tour ranger sans que Youki se doute que j’avais passé la nuit à travailler. J’acceptais et réussis à tenir les délais.

J’eus vraiment conscience que nous faisions quelque chose de dangereux lorsque Robert me dit : "Tu fais tout cela sans lire aucun des documents que je te donne. Prends tes photos en tournant les textes à l’envers, ce qui t’évitera de les lire. Car ainsi, dit-il, si tu es pris et supplicié, (ce fut le mot qu’il employa) tu ne pourras pas parler". Je pense maintenant que Robert devait "emprunter" des pièces au journal et les restituer le lendemain, en transmettant les "photocopies" à son réseau".

Babette Godet, quant à elle, tend à confirmer les dires d’Alain Brieux : "Ayant en charge le bouclage des locaux et la réception des bulletins secrets provenant directement de Vichy, des cabinets du Maréchal ou de Pierre Laval, je partais tard le soir. Une fois ces documents déposés sur le bureau du rédacteur en chef, j’achevais mon travail en cours, rangeais mes affaires puis, après une rapide inspection des bureaux, m’en allais. Robert Desnos pouvait aisément, entre temps et sans que j’y prête attention, pénétrer dans le bureau de Monsieur Suarez pour y consulter (et même emprunter) le dossier pour le remettre en place le lendemain avant l’arrivée de ces messieurs".

Robert Desnos prenait certainement des risques lors des conférences journalières, en posant souvent des questions innocentes afin d’arracher des renseignements sur les mouvements de troupes ennemies, sur l’intensité de l’activité diplomatique ou sur les événements saillants de l’actualité.

Son action secrète s’accompagnait d’une participation à diverses publications diffusées sous le manteau : Profil littéraire de la France, L’Honneur des Poètes, Méridiens, Confluences et Messages, dans lesquelles, sous différents pseudonymes (Valentin Guillois, Pierre Andier ou Cancale), il donnait libre court à sa haine des occupants qu’il traitait de "Tas de branques farcis de bobards à la noix"et des tenants de Vichy pas mieux qualifiés. Son mépris pour le chef de l’Etat éclata dans le sonnet en argot qu’il lui dédia sous le titre de "Maréchal Ducono".

Dans ce climat de contraintes et d’inquiétude, Robert Desnos travaillait sans relâche pour assurer ses fins de mois : interventions radiophoniques, sketches publicitaires et dialogues de films se superposaient sans pour autant gêner sa production littéraire. Il écrivit même un roman sur le monde de la drogue, Le Vin est tiré. L’ouvrage apparaît surprenant et quelque peu anachronique en cette année 1943 où jamais n’avait autant pesé sur le pays le poids de l’occupation allemande.

Par le truchement de Jacques Prévert, leur ami commun, vers la mi-juillet 1943 Robert Desnos entra en relation avec le poète André Verdet. "Une belle amitié nous lia bientôt tous trois" se rappelle ce dernier. "Nous nous retrouvions souvent dans un bistrot de la rue Dauphine. Faisant partie du mouvement "Combat", j’étais un des adjoints du colonel Marcel Degliame, responsable national de l’action immédiate. Robert Desnos, déjà engagé par ailleurs dans une action clandestine, entra dans notre réseau de contre-espionnage et nous fournit bientôt des renseignements politiques précis et qui s’avéraient toujours d’une grande exactitude. Ainsi c’est grâce à lui que nous obtînmes une carte détaillée d’une importante fraction du mur de défense allemand des côtes de la Manche".

Les divers et nombreux services rendus par Robert Desnos pour la libération de la France et la victoire des Alliés lui vaudront un certificat signé de la main du maréchal Montgomery, ainsi libellé : "Par ce certificat, je donne mon appréciation concernant les services rendus par Desnos Robert Pierre qui, en tant que volontaire des Nations Unies, a sacrifié sa vie pour que l’Europe puisse être libre".

Cette citation lui vaudra la mention "Mort pour la France". Par ailleurs, le 17 juin 1947, Youki recevra la somme de 17.120 francs, représentant le montant du pécule du sous-lieutenant Robert Desnos pour ses activités au réseau "Agir".

En Angleterre depuis l’automne 1942, malgré les signes avant-coureurs de la défaite nazie, l’éat-major interallié soupçonnait les Allemands de préparer une fusée secrète capable de réduire Londres et les villes anglaises en un amas de ruines. L’ennemi allait, à n’en pas douter, installer des pistes du lancement le long de la côte française face à l’Angleterre. Il avait atteint un tel degré de perfectionnement dans le camouflage que même la plus minutieuse des reconnaissances aériennes ne pouvait réussir à les repérer. Leur détection incombait donc aux agents secrets de la Résistance. L’Intelligence Service donna alors l’ordre à tous les réseaux qu’elle contrôlait sur le continent de récolter des renseignements d’une très grande précision sur l’implantation de ces rampes destinées aux fusées V1, V2 et V3 fébrilement mises au point par les chercheurs de Hitler.

Le colonel Michel Hollard, à la tête du réseau "Agir", dont les antennes allaient jusqu’en Belgique, mobilisa tous ses hommes sur cette opération, à l’heure où son organisation commençait à être dans le collimateur de la Sicherheitsdienst 8.

A Robert Desnos échut certainement la recherche dans les communiqués de presse allemands de tout ce qui pouvait conduire à des pistes sérieuses, ainsi que la fabrication des fausses pièces d’identité destinées aux agents du réseau "grillés" mais non arrêtés.

En trois semaines, les hommes de Hollard détectèrent près de 60 emplacements, groupés dans une bande de 45 kilomètres de large, de 300 kilomètres de long et courant parallèlement à la côte des départements de la Seine-Inférieur, du Pas-de-Calais et de la Somme.

Mais sous la pression de l’ennemi, le filet se resserrait. L’un après l’autre le colonel dut évacuer ses P.C. parisiens éventés. Après le 67 avenue Parmentier et le 43 rue Beaubourg, il trouva refuge au 207 bis de la rue de Bercy. Dans de telles conditions, les liaisons entre le chef traqué et les agents du réseau s’espacèrent, les contacts devenant problématiques.

Cette situation s’avèrait d’autant plus oppressante pour Robert Desnos qu’à Aujourd’hui, comme dans toutes les salles de rédaction collaborationnistes, les conférences de presse devenaient sinistres. Pas une semaine ne s’écoulait sans qu’un responsable de la police, de la milice ou des tribunaux d’exception ne soit abattu dans sa propre ville, comme à Nice les 12 et 25 octobre, à Paris le 21, à Grenoble le 23. Une répression implacable s’ensuivait : plus de 350 arrestations dans la semaine du 25 octobre et plus de 50 exécutions capitales pour la seule journée du 5 décembre à Grenoble. A la fin du même mois, le rapport des services de sécurité allemands faisait état de l’aide précieuse apportée par la police française (avec une moyenne mensuelle de 1.000 incarcérations), grâce à laquelle la plupart des mouvements et réseaux de résistance devaient être neutralisés à brève échéance.

"Robert devait se sentir menacé, consignera quelques années plus tard Serge Louette, devenu Alain Brieux, car, en janvier, il me demanda d’expurger soigneusement la bibliothèque de tous les documents compromettants qu’elle pouvait contenir : les exemplaires des Editions de Minuit, les livres de Victor Serge, ceux de Trotsky, etc., et de débarrasser la maison de tout ce qui concernait la gauche en général".

Paradoxalement, il ne prenait aucun soin pour dissimuler ses opinions. Son tempérament demeure impulsif. Au Harry’s Bar, repérant le secrétaire particulier d’Alain Laubreaux, il se précipita et lui arracha des mains la feuille collaborationniste Je suis partout, en l’apostrophant violemment : ""Je chie partout" te conchie le cerveau mon vieux ! Ton patron, je lui ai filé une paire de claques et j’attends toujours ses témoins".

Après un rapide échange de coups, le nez de Desnos pissa le sang et son adversaire malmené quitta les lieux, la menace aux lèvres : "Attends, quand le patron saura ça !" 9.

La réaction épidermique incontrôlée de Desnos venait lui faire franchir, une fois de trop, les limites de la plus élémentaire prudence. D’autant que Laubreaux ne devait pas ignorer la menace qui courait Paris, lancée par son irréductible ennemi : "Lambreaux ne mourra que de ma main et je lui ferai sortir les tripes du ventre à coup de pied !".

En ce début février 1944, trop de faisceaux convergeaient pour qu’il ne sente pas s’appesantir sur lui l’ombre des tentacules ennemies. Il lui semblait parfois qu’elles suivaient ses allées et venues. Ainsi mentionna-t-il abruptement dans son journal intime, curieusement commencé ce 3 février, cette recommandation entre deux réflexions : "ma femme a quitté le domicile conjugal en cas d’histoire". Il nota régulièrement ses pensées dans ces feuillets personnels, jusqu’au 8 février où il exprimait une vision désabusée de sa postérité : "Ce que j’écris ici ou ailleurs n’intéressera sans doute dans l’avenir que quelques curieux espacés au long des années. Tous les 25 et 30 ans on exhumera dans des publications confidentielles mon nom et quelques extraits toujours les mêmes. Les poèmes pour enfants auront survécu un peu plus longtemps que le reste. J’appartiendrai au chapitre de la curiosité limitée. Mais cela durera plus longtemps que beaucoup de paperasses contemporaines". Il ne reprit la plume que le 11, puis le 13, ensuite le 19 pour affirmer : "Que chaque jour t’apporte sa joie. Au besoin provoque-la, prémédite-la".

Cette exhortation démontre qu’il avait appris l’arrestation du colonel Hollard, appréhendé le 5 février rue Faubourg Saint-Denis au Bar des Chasseurs avec trois de ses lieutenants et le désarroi qui s’en était suivi au réseau.

Ses actes prouvent alors qu’il avait soudainement pris conscience du risque qu’il courait et faisait courir à Youki en conservant encore chez lui un arsenal de preuves accablantes de son affiliation à la Résistance.

Il détruisit le projet de lancement du journal qu’il se proposait de publier sous le titre Les nouveaux Taons, satyre de l’hebdomadaire collaborationniste Les nouveaux Temps de Jean Luchaire, tête de file de la presse ultra-collaborationniste qui avait osé écrire dans l’un de ses éditoriaux : "Avant d’exécuter les hommes de la Résistance faits prisonniers, il faudrait que les Parisiens viennent leur cracher au visage". Il fit également brûler tout ce qui tendait à prouver que Cancale, Lucien ou Valentin Guillois ou Pierre Andier étaient ses pseudonymes. Marc Novoseloff 10 témoigne : "Peu de temps avant son arrestation, Roberts Desnos m’avait amené des documents compromettants et obligé à les brûler, du moins les plus dangereux. Il avait ajouté qu’il cachait d’autres papiers compromettants à la Bibliothèque Nationale dans des livres que personne ne lisait et dont il gardait la cote, qu’on pouvait transmettre, en l’écrivant dans la cabine téléphonique de la bibliothèque".

Le mardi 15 février il apporta rue de Tournon sa contribution au deuxième tome de L’Honneur des Poètes avec "Le Veilleur du Pont au Change et le vendredi 18 il confiait ses derniers poèmes à son ami Jean Lescure.

Que craignait-il, à présent que rien de compromettant ne pouvait plus être trouvé chez lui ?

Invité le 16 février au cinéma Paramount à la première du film Bonsoir Mesdames, Bonsoir Messieurs, dont il avait écrit les dialogues, songeait-il que, six jours plus tard, le 22 février, le téléphone sonnerait le glas de sa liberté ?


Notes : 

1 - Malgré toutes les difficultés, c’est de Paris que sont dirigés et imprimés les principaux organes périodiques de l’Intelligentsia résistante. Mais l’audace suprême réside en la mise sur pied de maisons intégralement clandestines, comme ces Éditions de Minuit qui aligneront à la libération un catalogue de 25 titres.

2 - Écrivain traditionaliste et provincialiste, membre de l’Académie Française.

3 - De son vrai nom Destouches, docteur en médecine, écrivain antisémite au style argotique, trivial et chaotique.

4 - D’après Dominique Desanti, Desnos, Roman d’une Vie, Mercure de France, 1999.

5 - Lettre communiquée par Marie-Claire Dumas.

6 - Ce grade correspond au grade militaire de sous-lieutenant, homologué par la commission nationale.

7 - Rapporté par Marie-Claire Dumas dans Robert Desnos ou l’Exploration des Limites.

8 - Service de sécurité allemand.

9 - L’incident est rapporté par Dominique Desanti dans son Robert Desnos, paru au Mercure de France en 1999.

10 - Futur mari (à l’époque compagnon) de Blanche Picard, jeune comédienne, tous deux familiers des Desnos, lors d’une interview accordé à Marie-Claire Dumas le 30 novembre 1966.

11 - Ses six sonnets en argot, signés Cancale, sous le titre d’ensemble A la Caille et intitulés Maréchal Ducono, Pétrus d’Aubervilliers, Le Bon Bouillon, Frères Miroton, Le Frère au Pétard et Minute, paraîtront au printemps suivant dans le numéro 11 de Messages, publications clandestines dues à Jean Lescure.

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