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La guerre
anglo-irakienne Par Agnès Granjon
Au printemps 1941, alors qu’il poursuit seule la lutte contre les forces de l’Axe et subit défaite sur défaite en Yougoslavie, en Grèce et en Libye, le Royaume-Uni se trouve confronté à une nouvelle menace au Moyen-Orient. L’Irak est déstabilisé par un coup d’État. Le 1er avril 1941 le général et premier ministre irakien Rachid Ali El Kaylâmi s’empare du pouvoir. Le régent Abd al Ilah est déposé et le petit roi Fayçal II déporté comme otage au Kurdistan. Le 3 avril, El Kaylâmi installe son nouveau gouvernement. Nationaliste et anglophobe, il est favorable à Hitler et il se déclare prêt à s’allier à l’Allemagne. Depuis 1934, l’Irak dispose d’une armée nationale, forte de quatre divisions d’infanterie, dont deux sont chargées de la protection de Bagdad, d’une brigade motorisée qui comprend une trentaine de chars, de deux bataillons portés sur camions, d’éléments d’artillerie ainsi que d’une soixantaine d’avions de facture assez moderne. El Kaylâmi entend bien utiliser ces différentes forces pour interdire désormais aux troupes britanniques de parcourir le territoire irakien entre le Golfe persique et la Palestine, comme le leur autorise le traité signé en 1930. La menace est d’importance pour les Britanniques, d’autant qu’un soutien militaire rapide de l’Axe au nouveau gouvernement irakien est fortement prévisible. Très vite, le premier ministre Winston Churchill insiste, contre l’avis du général en chef au Moyen-Orient sir Wavell, pour intervenir immédiatement avant l’arrivée de troupes allemandes. Le Royaume-Uni dispose alors de peu de moyens militaires en Irak. A l’ouest de Bagdad, la 4e école d’entraînement de l’aviation, basée à Habbaniya, comprend environ 80 appareils, en grande majorité obsolètes, 18 voitures blindées toutes aussi anciennes, ainsi que quelques centaines d’auxiliaires assyriens. Au sud, à proximité de Bassorah, le 244e groupe de bombardement basé à Shaibbah regroupe une trentaine d’appareils. L’ensemble de ces faibles forces sont commandées par l’air vice-marshal Smart. Dès le 3 avril, les Anglais décident d’expédier des troupes d'Inde et du Moyen-Orient pour sécuriser les accès aux réserves de pétrole dans le sud du territoire. Il était temps : quelques jours plus tard, le 10 avril, le Reich promet officiellement son aide au nouvel homme fort de Bagdad. Les combats anglo-irakiens se déroulent sur trois théâtres d’opération distincts. Au centre du pays, dès la fin avril, forts de onze bataillons et de 50 canons, les Irakiens commencent à encercler la base aérienne britannique d’Habbaniya. Totalement isolés par plus de 500 kilomètres de désert et de marécages de la brigade palestinienne qui pourrait les secourir, les hommes d’Habbaniya se défendent cependant avec acharnement. En accord avec Churchill, l’air vice-marshal considère d’ailleurs que la meilleure défense est l’attaque. A partir du 2 mai, chasseurs et bombardiers britanniques attaquent en force et avec succès les positions d’encerclement ainsi que les casernes, les routes et les aérodromes irakiens de Rashid et de Mossoul. Le premier jour de la contre-attaque, les appareils anglais larguent 33 tonnes de bombes. A l’ouest, non loin des frontières transjordanienne et syrienne, les Irakiens attaquent le 1er mai l’avant-poste anglais de Rutba. Les soldats britanniques sont contraints de se replier en Transjordanie sur la station H4 du pipe-line reliant Kirkouk, dans la région de Mossoul, à Haïfa en Palestine. Sur décision d’El Kaylâmi, l’oléoduc a d’ailleurs été coupé pour tarir le ravitaillement en pétrole du port de Haïfa. La prise de Rutba a pour objectif de barrer la route aux renforts que les Britanniques ne manqueront pas d’envoyer de Palestine pour secourir leurs troupes. Plus au sud, dans la région de Bassorah, les Britanniques réagissent par l’envoi de 400 officiers et hommes de troupe du 1er King’s Own Regiment qui sont aérotransportés dès le 17 avril de Karachi, en Inde, à Shaibbah pour permettre de débarquer à la 1re brigade de la 10e division indienne, arrivée par convoi. Le 19 avril, c’est au tour de la 20e brigade indienne de prendre pied à Basra. Dans ce secteur, le gouvernement irakien se contente dans un premier temps de protestations diplomatiques, avant de lancer le 2 mai ses forces contre la garnison britannique de Bassorah, où elles tentent de s’opposer au débarquement de nouvelles troupes. Ar Routbah est occupé par les forces gouvernementales, mais celles-ci ne parviennent pas à consolider leurs positions et les Britanniques peuvent envoyer par air en renfort le 1er King’s Own Regiment à Habbaniya, où la situation devient délicate. Grâce à ce soutien d’infanterie, les hommes d’Habbaniya peuvent harceler les avant-postes ennemis et exécuter des raids. Au cours de la nuit du 5 au 6 mai, une reconnaissance anglaise se solde ainsi côté irakien par la perte de 900 soldats, dont 500 tués et 400 prisonniers, et de 70 véhicules. Le danger est cependant loin d’être écarté pour les Britanniques. Dans sa directive n° 30, Hitler déclare en effet que "le mouvement de libération arabe est au Moyen Orient notre allié naturel contre l’Angleterre (...). J’ai donc décidé de hâter ce développement par le soutien de l’Irak". Fin avril, Berlin renvoie à Bagdad l’ancien attaché d’ambassade Fritz Grobba, qui promet incontinent au nouveau gouvernement irakien tout le soutien nécessaire. Le 24 avril, Goering promet à Ribbentrop un appui aérien de transport d’armes pour l’Irak. La Syrie et le Liban, voisins de l’Irak, étant sous mandats français, des négociations sont conduites le 5 mai entre Darlan et Abetz, puis le 11 et 12 mai à Berchtesgaden entre Hitler, Ribbentrop et Darlan. Le représentant du gouvernement de Vichy donne son accord pour faire d’Alep une base logistique, donner des droits d’escale pour les avions de l’Axe en Syrie, ainsi que pour aider à l’instruction des troupes irakiennes et remettre à l’Irak du matériel de guerre français entreposé en Syrie. Dès le 11 mai, deux trains de marchandises sont prêts à franchir la frontière syrienne pour ravitailler l’Irak. Exclusivement aériens, les renforts de l’Axe arrivent en Irak à partir du 8-10 mai. Portant tous les insignes d’identification irakiens, les premiers appareils atterrissent sur l’aérodrome de Mossoul. Aux ordres du colonel d’aviation Junk, le Sonderkommando est formé essentiellement d’avions de transport, quinze Ju-52 et trois Ju-90, de neuf bombardiers He-111 et de douze chasseurs Me-110. Regroupés en quasi-totalité sur les aérodromes de Mossoul et de Kirkouk, les aviateurs allemands disposent d’une base logistique à Rhodes et d’un état-major de liaison à Alep. La coopération avec les forces irakiennes se révèle cependant très vite difficile. Leur situation matérielle est également loin d’être idéale. Les Allemands ne possèdent pour leurs appareils ni d’équipements spéciaux pour les pays chauds, ni de base d’entretien, ni de ravitaillement régulier en carburant et ils n’ont qu’un seul canon anti-aérien de 20 mm à leur disposition. Quant au soutien italien, il s’avère encore plus limité ; quelques bombardiers rejoignent les bases irakiennes à partir du 17 mai, onze chasseurs arrivent à Mossoul le 28 mai. Et toute aide militaire germano-italienne supplémentaire est exclue, du moins provisoirement. Les forces aériennes du Reich sont alors mobilisées pour la campagne de Crète. Le 21 mai, Hitler décide bien de constituer le Sonderstab F, aux ordres du général d’aviation Felmy, pour soutenir le gouvernement irakien, mais l’engagement de ces nouvelles unités n’est prévu que dans trois mois, au plus tôt. Sur le terrain, la situation évolue rapidement en faveur des troupes britanniques. Le 7 mai, la direction de l’ensemble des forces britanniques en Irak est confiée au général Quinan. Rassemblées en Palestine, les troupes hétéroclites du détachement Habforce, qui comprend entre autres une compagnie du 1er régiment d’Essex aérotransportée à H4 et un escadron motorisé de la force de police transjordanienne de Glubb Pacha, se dirigent à partir du 10 mai en direction de l’est. Tandis que les troupes motorisées reprennent Rutba, dans des conditions très difficiles, par 45-50° c et sous les vents de sable, quelques unités formant la Kingcol avancent sur Habbaniya. Sur place, la garnison de l’aérodrome assiégé est renforcée par deux bataillons aérotransportés, le 2e bataillon du 4e régiment de Gurkhas, en provenance de Bassorah, et le 1er bataillon d’Essex en provenance de H4. Le 15 mai, réagissant à l’utilisation par les appareils allemands des bases aériennes de Syrie, les Britanniques commencent à bombarder les aérodromes de Palmyre et de Damas. Le 16 mai, pour la première fois trois chasseurs allemands attaquent Habbaniya et font d’importants dégâts. Le 18 mai, les avant-gardes de la brigade palestinienne font leur jonction avec les défenseurs d’Habbaniya. L’offensive est ensuite immédiatement lancée sur Bagdad. Dès le 19 mai, trois colonnes britanniques rompent l’encerclement de l’aérodrome, aidées sur les arrières ennemis par une compagnie du 1er Essex aérotransportée qui bloque la progression de renforts irakiens en provenance de la capitale. Fallujah tombe le même jour. Durant dix jours, de violents combats ont lieu aux portes de Bagdad. Les interventions aériennes de l’Axe, de faible intensité, ne causent pas de dommages majeurs aux troupes britanniques… et par erreur la D.C.A. irakienne abat l’appareil allemand transportant le major Axel von Blomberg qui arrivait en Irak pour commander les opérations aériennes germano-italiennes. A partir du 27 mai, les Britanniques reprennent définitivement leur progression sur Bagdad à partir du secteur d’Habbaniya et de Fallujah. Le 28, Ur est occupée, alors que la 20e brigade indienne, qui progresse depuis Bassorah, est provisoirement stoppée par des réparations indispensables sur ses véhicules. Le 29 mai, sur la foi de fausses informations, les Allemands évacuent l’Irak en urgence, sans en informer à Kirkouk leurs alliés italiens. Les avions italiens interviennent pour la dernière fois le 30 mai avant de quitter à leur tour le pays le lendemain. Le 31 mai, El Kaylâmi se réfugie en Iran. Un armistice est signé, dans lequel les plénipotentiaires irakiens confirment le droit pour les troupes britanniques de stationner dans le pays et s’engagent à ne rien faire pour soutenir l’Axe de quelque manière que ce soit. Le 1er juin, les Britanniques entrent triomphalement dans Bagdad, alors que le régent Abd al Ilah rentre d’exil. Les dernières interventions militaires britanniques ont lieu les jours suivants dans la région de Mossoul-Kirkouk, pour sécuriser au plus vite les gisements pétroliers. Un bataillon du II/4e Gurkhas, aérotransporté sur place le 2 juin, y fait prisonniers quelques aviateurs allemands. Il est rejoint le 3 par une colonne motorisée. Le 4 juin, les Britanniques ont pris le contrôle de l’ensemble des sites stratégiques irakiens, et un nouveau gouvernement est constitué sous leur protection. La campagne d’Irak est terminée. Par crainte de représailles britanniques, l’Iran de Bandar Chah ainsi que l’Arabie de Fayçal se sont tenues à l’écart du conflit. Quant à l’U.R.S.S., après avoir reconnu le 12 mai le régime d’El Kaylâmi et signé un accord avec lui le 17, dès le 13 juin, elle reconnaît officiellement le nouveau gouvernement irakien installé par les Anglais. Dans un premier temps, l’échec irakien apparaît comme un simple contretemps pour Hitler. Sa directive n° 32 du 11 juin 1941 prévoit une attaque de List sur le Caucase puis sur l’Irak et l’Iran en vue d’atteindre le Golfe Persique. Mais la tournure des événements militaires en Europe et en Afrique du Nord au cours des deux années suivantes éloignera le Moyen Orient du champ de ses préoccupations. |
© Anovi - 2004