La seconde guerre mondiale
Les articles

 

Prélude à la campagne d'Italie
(1943-1944)

Par Charles Chéreau



C'est en qualité d'ancien combattant du Corps Expéditionnaire Français en Italie que j'ai décidé de rédiger un condensé sur cette campagne, et tout particulièrement sur le rôle qu'y joua le C.E.F. aux côtés de la 5e Armée américaine. 

Personnellement, j'ai combattu au sein de la 2e Division d'Infanterie Marocaine (D.I.M.), dans les rangs du 5e Régiment de Tirailleurs Marocains, 2e bataillon, 7e compagnie, en qualité de chef de groupe de voltigeurs. Une place de rêve pour une revanche, émotions fortes garanties. 

La 2e D.I.M., fournissant la masse des tirailleurs indigènes, était composée des 8e (de Meknès), 5e (d'Oujda) et 4e (de Taza) R.T.M. La division était commandée par le général Dody, irrévérencieusement mais familièrement (car tous les soldats l'aimaient bien) surnommé "Dudule". Il fut le premier général français à exercer un commandement sur le front d'Italie. Pondéré, modeste et compétent, il avait la réputation de ménager la vie de ses hommes.

Arrivé à Casablanca en décembre 1943, j'ai été affecté au 1er R.T.M., à Port-Lyautey. Volontaire pour rejoindre le front d'Italie, j'ai débarqué à Naples le 20 février 1944 et j'ai rejoint le 5e R.T.M. dix jours plus tard à Montaquila, Q.G. du général Juin. Retrouvant tout à fait par hasard un camarade évadé de France, Pierre Crampon, sous-officier au 5e R.T.M., 7e compagnie, j'ai décidé de le suivre.

Pour la première fois, je suis monté en première ligne le 25 avril, non sans une certaine angoisse. Nous étions en défensive et nos actions se limitaient à des patrouilles de nuit dans la montagne.

Narrer dans le détail ce que fut cette campagne est un exercice relativement difficile ; d'autant qu'en relater les faits 54 ans plus tard, avec une mémoire quelque peu défaillante, cela n'a rien d'évident.

Aussi, pour approcher au plus près de la vérité, je me suis inspiré de quelques ouvrages traitant du sujet. Hélas, ils sont peu nombreux.

J'espère ainsi que ce résumé historique vous permettra de comprendre ce que fut cette dure campagne, ignorée hélas de beaucoup de nos compatriotes et occultée par un grand nombre d'historiens !

Et pourtant, les combattants du C.E.F., animés d'un idéal commun de libérer la France de l'occupant et poussés par un esprit de revanche et de sacrifice, furent à la hauteur de leur engagement. C'est grâce à leur esprit de camaraderie et au prix de lourdes pertes humaines que la victoire fut atteinte. Victoire voulue et remportée par les Français. Hélas, beaucoup des nôtres y trouvèrent la mort ou furent gravement blessés, dont de nombreux évadés de France. 

C'est à ce prix, ainsi qu'à celui des batailles qui suivirent, jusqu'en 1945, que le nazisme fut vaincu. 

Dans un livre remarquable, L'Épopée française d'Italie, le général René Chambe, évadé de France en 1943, rendant hommage aux combattants du C.E.F., a écrit en préambule : "Aux morts et aux vivants du C.E.F.I., et à leur chef, le général Juin. A ceux qui ont ramassé le flambeau tombé dans les ténèbres et l'ont remis dans les mains de la France". 

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Avant d'entrer dans le vif du sujet, je crois utile de rappeler les événements de l'année 1943.

La campagne de Tunisie prend fin le 12 mai. 70.000 soldats français y avaient combattu dans leurs vieux uniformes de 1940. Ils perdirent 16.000 des leurs, tués, blessés et disparus.

Les armées italo-allemandes sont défaites. Le maréchal Rommel, commandant l'Afrika Korps (remplacé par le général von Arnim en mars 1943), est vaincu. Les Alliés font 266.000 prisonniers, dont 130.000 Allemands. 

La jonction s'est faite entre les armées du général Giraud avec la 8e Armée britannique du général Montgomery, laquelle comprenait les contingents français du général Koenig, qui s'étaient illustrés en Cyrénaïque, et ceux du général Leclerc qui, partis du Tchad en décembre 1942, arrivent à Tripoli le 2 février 1943 puis, par la suite, en Tripolitaine et en Tunisie. 

Pendant ce temps, à Alger, la situation politico-militaire est assez confuse. Après le départ du général Weygand, rappelé par Vichy en novembre 1941, c'est le général Alphonse Juin qui avait pris le commandement des forces armées françaises d'Afrique du Nord.

Mais les événements se sont précipités dans le plus grand secret. Le 8 novembre 1942, les Anglo-Américains débarquent sur les côtes d'Afrique du Nord. Ni Juin, ni même de Gaulle n'étaient au courant de l'opération. C'est une erreur psychologique inexplicable, car ni le patriotisme, ni le désir de revanche de Juin ne peuvent être mis en doute. Pour avoir voulu préserver la sécurité maximale des opérations militaires, ce sera le drame. Trois jours de combats fratricides en Algérie et au Maroc. A Alger, centre stratégique et politique de la bataille, Juin parvient à arracher à l'amiral Darlan l'ordre de cesser le feu.

Rien n'empêche plus désormais l'armée française d'Afrique de revenir au combat aux côtés de ses alliés traditionnels. 

Le 10 juillet 1943, les Alliés débarquent en Sicile. Dans leurs rangs se trouve un élément français de l'Armée d'Afrique, le 4e Groupe de Tabors Marocains (G.T.M.), les Goumiers. Ce sont de redoutables guerriers dont nous reparlerons. 

L'île était défendue par 220.000 soldats italiens et 70.000 Allemands. Malgré une résistance acharnée des troupes allemandes, elle est conquise en 38 jours. Préalablement à cette opération, les Britanniques s'étaient emparés de plusieurs îles situées entre Malte et la Tunisie. De ce fait, il n'y avait plus d'avant-postes ennemis au sud de l'Italie.

Sur le plan politique, cette défaite ébranle le régime fasciste de Mussolini. Les Italiens pensent que la guerre est perdue et ils songent à un revirement d'alliance. Nous sommes à un tournant de la guerre qui provoquera la rupture avec l'Axe.

Le 24 juillet 1943, Mussolini, après 18 ans de pouvoirs dictatoriaux, est mis en minorité par le Grand Conseil Fasciste. Le lendemain il est destitué et arrêté, sur ordre du roi Victor-Emmanuel III, lequel charge le maréchal Badoglio, qu'il nomme Premier ministre, de former un nouveau gouvernement. Aussitôt, celui-ci négocie l'armistice avec les Alliés et déclare la guerre à l'Allemagne. Il quittera le pouvoir lors de la retraite de son roi, en juin 1944.

En juillet 1943, après la conférence de Casablanca (janvier 1943), le commandement allié avait décidé de la conquête de la Sicile. Le général Eisenhower, ainsi que Winston Churchill s'étaient prononcés en faveur d'un débarquement en Italie, avec comme objectif premier le port de Naples. La chute de Mussolini en a été le déclic. Ce fut l'opération "Avalanche". Le général Alexander mit au point les préparatifs de l'invasion, les armées britanniques fournissant le plus gros contingent. Les Américains, plus réservés, estimaient qu'en aucun cas cette action en Méditerranée devait porter préjudice aux autres opérations et plus spécialement à Overlord. Cette réserve provoqua de vives inquiétudes lors du débarquement à Salerne, qui faillit échouer. 

En prélude au débarquement, l'aviation alliée harcela les lignes de communication et les aérodromes ennemis, ainsi que le port de Naples. Le 19 juillet 1943, Rome est bombardée. 500.000 tonnes de bombes sont déversées sur le nœud ferroviaire de San Lorenzo, ainsi que sur les aéroports de Littorio et Ciampino, causant d'énormes dommages et de nombreuses victimes dont, hélas, des civils italiens.

Dès la chute de Mussolini, Hitler réagit rapidement. Il convoque le général Kurt Student à son Q.G. en Autriche et lui ordonne de se rendre de toute urgence en Italie avec ses unités de parachutistes basées dans la vallée du Rhône, entre Valence et Avignon. Sa mission est de tenir Rome à tout prix et de riposter à toute tentative de trahison italienne, ce qu'Hitler redoute, non sans raison.

D'autres unités prennent position dans tout le sud de l'Italie. Devant la gravité de la situation, le maréchal Kesselring obtient le renfort de sept divisions prélevées sur le front de l'est, bien que là aussi l'offensive allemande s'enlise. 

Établi à Frascati, dans la province de Rome, le général Student donne l'ordre à sa 2e Division de Parachutistes, stationnée en France, ainsi qu'aux unités se trouvant en Sicile et dans le sud de l'Italie, de le rejoindre à l'ouest de Rome. Très rapidement, 18.000 paras sont regroupés et renforcés par des panzergrenadiers de la 3e Division de l'armée de terre. Toutes ces unités vont fonctionner comme une machinerie bien huilée et combattre la trahison de l'allié italien. L'organisation allemande va se révéler fort efficace.

Le 8 septembre, les avions alliés bombardent les postes de commandement allemands des environs de Rome. Les Q.G. du maréchal Kesselring et du général von Richtoffen sont en grande partie détruits ; seul celui de Student est épargné. Mais les pertes sont lourdes parmi le personnel des transmissions. Elles sont encore plus lourdes chez les civils italiens : 1.000 tués.

Dans la nuit du 8 au 9 septembre 1943, les Allemands passent à l'attaque ; les parachutistes du général Student, surnommés les "Diables Verts' (que nous retrouverons plus tard à Cassino), parviennent à désarmer sans incident les éléments de la division italienne en garnison dans cette région. Dans l'ensemble, les Italiens n'opposent guère de résistance. Après des combats sporadiques contre quelques unités italiennes, les paras brisent les dernières oppositions et, en 48 heures, Rome est aux mains des Allemands qui paralysent également le haut-commandement de l'armée royale. Durant cette courte bataille, ils auront perdu 109 tués et 510 blessés. Dans le même temps, d'autres unités renforcent le sud et notamment Naples.

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Avant d'aborder l'invasion de l'Italie par les Alliés et l'intervention du C.E.F., j'ouvre une courte parenthèse pour narrer l'entreprise hasardeuse de la libération de Mussolini. 

Lorsque Hitler a convoqué le général Student à son Q.G., en plus de sa mission, il l'a également chargé d'organiser la libération de Mussolini, qu'il considérait comme un camarade de combat. Il a également chargé de l'enlèvement dans la plus grande clandestinité le capitaine de la Waffen SS Otto Skorzeny, de l'Unité des Missions Spéciales du Reich. Student met tout en oeuvre pour protéger le secret qui entoure la mission de Skorzeny et de la quarantaine de Waffen SS qui l'accompagnent. Afin que tout le monde ignore leur appartenance, il leur fait parvenir des tenues tropicales de la Luftwaffe. 

Les services secrets allemands savent que le Duce est détenu dans un hôtel de la région de Gran Sasso, dans les Abruzzes, partie centrale ce l'Apennin italien.

Pour mener à bien cette mission et répondre à l'ordre de leur Führer, Student et Skorzeny doivent collaborer étroitement. Hitler fait confiance à Student pour la mise au point et la réussite ; c'est lui qui en est l'organisateur et le superviseur. Skorzeny met au point son équipe. Il s'adjoint deux officiers et une dizaine de SS, tous triés sur le volet. Par la même occasion, il récupère de force un général italien du nom de Soleti, qui servira d'intermédiaire auprès de ses compatriotes chargés de garder Mussolini. Ce général ignore le but de cette action, mais lorsqu'il l'apprend il tente de se suicider, car il a en personne participé à l'arrestation de Mussolini. Par un prompt réflexe, deux Allemands l'en empêchent et, bien malgré lui, il est engagé dans l'opération. 

Pour réussir cet enlèvement et amener ses paras à pied d'œuvre, Student pense que le planeur est l'engin idéal ; il est rapide, silencieux et précis. Quant à l'évacuation de Mussolini, il désigne son fidèle pilote, le capitaine Gerlach, qui choisit un Fiesler 156 "Storch". Ce dispositif sera complété par une compagnie de paras qui se rendra par la route, en pleine zone contrôlée par les Italiens, avec mission d'occuper la station inférieure du téléphérique. 

La réussite de l'opération implique de surmonter deux difficultés majeures : le vol d'approche et l'assaut sur l'hôtel, pour lequel l'approche doit être rapide et en force. Student est conscient de ces difficultés, qu'il évoque avec son officier de renseignements. C'est une aventure passionnante et dangereuse ; du vrai travail de para. Et il sait de quoi il parle car c'est lui, ancien pilote de chasse de la première guerre mondiale, qui a créé le corps des parachutistes. Sachant qu'ils doivent se poser sur un terrain difficile, un sous-lieutenant lui propose d'entourer la quille des planeurs avec des fils de fer barbelé, pour freiner plus rapidement. Ce qui fut fait.

Le 12 septembre, l'opération est lancée et la réussite est complète. 

Les sentinelles italiennes sont rapidement neutralisées. Poursuivant son assaut, Skorzeny, suivi de ses SS, parvient à se hisser sur une terrasse. Il aperçoit derrière une fenêtre du premier étage une silhouette au crâne dégarni ; il reconnaît aussitôt le Duce. Avisant un escalier sur sa droite, il gravit les marches quatre à quatre et arrive sur un palier du premier étage. Il s'élance dans le couloir et ouvre une porte au hasard ; c'est la bonne. Il neutralise les deux officiers italiens qui se trouvent dans la pièce. Saluant Mussolini la main tendue, il se présente à lui et lui déclare : "Duce, je suis envoyé par le Führer en personne. Vous êtes libre". Mussolini serre le géant (Skorzeny mesure près de deux mètres) dans ses bras et lui dit en allemand : "Je savais que mon ami Adolf Hitler ne m'abandonnerait pas". Il est aussitôt embarqué à bord du Fiesler du capitaine, qui ne sait pas trop comment il va décoller. Le terrain d'envol est une pente hérissée de rochers et coupée de crevasses. Les paras dégagent les cailloux les plus gênants. Moteur à pleine puissance, freins ouverts, l'avion roule en cahotant et parvient à la fin de la courte piste. La roue droite saute dans une crevasse, faussant le train d'atterrissage. Mais le petit avion parvient à prendre l'air ; il dégringole dans le précipice, prend de la vitesse et, avec beaucoup de difficultés, son pilote le redresse et parvient à passer au-dessus de la montagne. Après une heure de vol, il se pose sur l'aéroport de Pratica di Mare. Le Duce débarque, pour embarquer aussitôt à bord d'un avion Heinkel 111 avec Skorzeny, en direction de Vienne. 

Le capitaine Gerlach se présente à son général en lui déclarant : "Mission accomplie, mon général". Student lui répond : "C'est bien. C'est très bien". L'opération est terminée. Le capitaine et son sous-lieutenant seront décorés de la croix de chevalier de la Croix de Fer. Skorzeny recevra la même distinction des mains d'Adolf Hitler, lorsqu'il lui amènera le Duce à son Q.G. de Rastenburg. Désormais, il est devenu pour la propagande et pour l'histoire "le libérateur de Mussolini". 

Quant aux "Diables Verts", ils auront l'impression d'être un peu les oubliés de cette aventure. 

© Anovi - 2003