La seconde guerre mondiale
Les articles

 

La campagne d'hiver du C.E.F.
(janvier - avril 1944)

Par Charles Chéreau 



Le général Alphonse Juin, futur maréchal de France, prend le commandement du C.E.F. que la 2e division (général Dody) forme désormais avec nos camarades de la 3e D.I.A. du général de Monsabert. Puis, par la suite, viennent s'y adjoindre de nouvelles unités : la 4e Division Marocaine de Montagne du général Sevez, la 1re motorisée de Brosset, les Tunisiens et les Sénégalais. Bien entendu il ne faut pas oublier les goumiers, les spahis, les artilleurs, le génie, les transports, et les ambulancières qui font un travail remarquable. Au total, ce sont approximativement 35.000 hommes qui sont engagés dans cette campagne, dont 19.500 Maghrébins. J'allais oublier les "brêles", ces admirables mulets de montagne qui font l'admiration de tous pour assurer le ravitaillement en armes et en munitions.

Début janvier 1944, les Allemands renforcent la ligne Gustav, destinée à barrer l'accès de Rome.

Un véritable front fortifié s'est ainsi cristallisé, depuis les rives de l'Adriatique jusqu'à celles de la mer Tyrrhénienne. Cette ligne longue de près de 150 kilomètres se situe à environ 180 kilomètres au sud de Rome.

Le 12 janvier, le général Juin déclenche les tirs de notre artillerie et engage pratiquement toutes ses unités dans des combats particulièrement violents. Le C.E.F., placé à l'aile droite du 2e Corps américain et assurant la jonction avec la 8e Armée britannique, va s'avérer des plus brillants.

Ce bref résumé ne me permet pas de détailler les succès obtenus par division et par régiment. Pour l'essentiel j'énumérerai les monts suivants : la Costa San Pietro, le Molino Pietro, le Cardito, le San Croce, le Mona Casale. 

Le Rapido est forcé (c'est une rivière qui forme au confluent avec le Liri, le fleuve Garigliano). Ainsi, devant le front français, la ligne Gustav est non seulement nettement enfoncée, mais profondément dépassée. Afin d'exploiter à fond cette percée, le général Juin réclame des renforts importants aux Alliés, espérant ainsi contourner Cassino ; il n’est hélas pas écouté, car les Américains et les Britanniques veulent à tout prix enlever Cassino de front.

Tous ces assauts ont été payés au prix fort ; si les pertes ennemies sont élevées, les nôtres sont cruelles. Environ 75 à 80 % des officiers, gradés et tirailleurs, ont été tués ou gravement blessés. La plupart des Français de métropole sont mis hors de combat. Le 25 janvier, jour fixé pour la nouvelle offensive sur Cassino, deux bataillons du 4e R.T.T., des commandants Gandoêt et Berne, réalisent un véritable exploit en s'emparant du Belvédère (862 mètres) et du Casale Abate (915 mètres), crevant par la même occasion la ligne Gustav. Avec peu de moyens, le C.E.F. a trouvé une nouvelle occasion de faire briller ses couleurs. Cette victoire, ajoutée aux précédentes, a impressionné les Alliés. Le régiment a perdu 50 % de ses effectifs, dont le colonel Roux, ainsi que tous ses commandants de compagnie.

Mais si l'opération de rupture de la ligne Gustav n'a pu atteindre tous ses objectifs, les troupes françaises, au cours de ce mois, réussissent à attirer sur le front les troupes allemandes au repos dans la région de Rome et à libérer la côte de toute surveillance, permettant ainsi aux Anglo-Américains tenus en échec à Cassino, de débarquer 50.000 hommes et 5.000 véhicules le 22 janvier à Anzio, afin de couper les arrières allemands et de marcher sur Rome le plus rapidement possible. La côte est déserte. Le général Lucas hésite à foncer et arrête la progression de ses troupes. Cette erreur faillit lui être fatale, les Allemands exploitant cet inexplicable répit en profitent pour acheminer rapidement des renforts, bloquant ainsi toute avance ennemie. Sans les durs combats que soutient le C.E.F., cela aurait été un échec, car il ne faut pas moins de quatre mois pour qu'enfin la jonction se fasse le 25 mai avec l'armée du général Clark, qui félicite les Français.

Pour toutes ces actions, le C.E.F. est félicité par le général Alexander, ainsi que par le général Juin, qui déclare :  "Une fois de plus, les troupes françaises se sont imposées à l'admiration de tous, aussi bien par leur splendide bravoure au feu que par leur science du combat". 

Durant le mois de février, le front est sans changement. Mais chaque nuit, les patrouilles partent en quête d'aventures, dans la neige et le froid. Des embuscades sont tendues, permettant de faire des prisonniers. Pendant le jour, les mortiers allemands harcèlent nos positions, faisant des victimes. Certaines unités, dont le 5e et le 8e R.T.M., sont relevées par des unités italiennes, ainsi qu'une unité polonaise. Nous sommes le 26 mars. Le général Dody, dans un ordre général adressé à ses troupes déclare : "Plus tard vous pourrez dire avec fierté : J'étais à l'avant-garde de l'Armée d'Italie. Aujourd'hui je vous redis bien haut ma fierté de vous avoir commandés, et je vous demande de me croire quand je vous dit : Vous avez bien mérité du pays". Il rend hommage à tous les camarades tombés au champ d'honneur. La division de Monsabert (3e D.I.A.) a fait plus de 1.500 prisonniers et les pertes allemandes sont considérables.

Profitant du répit hivernal, le maréchal Kesselring, confiant dans les fortifications de la ligne Gustav, jalonnée par les hauts sommets qu'il juge inexpugnables, culminant entre 1.000 et 2 .800 mètres (Mont Majo, le Cairo etc.), veille sur l'unique couloir conduisant vers Rome, large de 10 kilomètres : celui de Cassino, la ville, et du mont Cassin surplombé par son abbaye. En quatre mois, la ville est devenue une des agglomérations les plus fortifiées de toute l'Europe occidentale. Des kilomètres de voies ferrées arrachés pour récupérer les rails comme armatures des positions de tir, des abris et des chars, enterrés et bétonnés... La ville est prête à soutenir un siège. La position est de premier ordre ; elle est tenue notamment par les "Diables verts" du général Student. Durant tout l'hiver, la 5e Armée va s'y épuiser. Le nom de Cassino s'inscrit dans les plus mauvais souvenirs des G.I. chargés de l'enlever.

Car le bilan de cette campagne d'hiver se solde par un échec pour les Alliés. Depuis que le front s'est fixé sur le Garigliano, Anzio et Cassino tiennent toujours. Seul le C.E.F. en est le grand bénéficiaire et l'état-major allié est plein de considération à son égard. A la demande des généraux Giraud et Juin, le C.E.F. va être porté à l'effectif d'une véritable armée. La 4e D.M.M. et la 1re D.M.L., ainsi que tout un corps de tabors marocains du général Guillaume, complètent ce dispositif. Ainsi, il est de nouveau prêt pour affronter l'ennemi.

© Anovi - 2004