|
Les batailles de
Monte Cassino Par Charles Chéreau
La première bataille pour le Mont Cassin et la ville de Cassino débute le 15 février. Le général néo-Zélandais Freyberg a remplacé le général Montgomery. C'est un homme d'une redoutable énergie, un fonceur, une "bête de guerre". Il veut une victoire sur Cassino, sa victoire. II prend le commandement du secteur le 12 février, à la tête du 2e Corps d'armée néo-zélandais, qui comprend également la 4e Division indienne, et la 78e Division britannique, trois régiments de blindés ainsi qu'un bataillon d'accompagnement motorisé. Convaincu, à tort, que les Allemands occupent l'abbaye, il veut raser cette dernière, mais le général Clark, son supérieur, y est fermement opposé. Usant de ruse et profitant d'une absence de ce dernier, il obtient l'accord du général Alexander. Clark intervient auprès d'Alexander, lui déclarant qu'il ne donnera qu'à contrecœur l'ordre du bombardement. Mais Freyberg s'obstine et obtient gain de cause. La B.B.C. annonce d'ailleurs que les Allemands ont transformé l'abbaye en forteresse hérissée d'armes. L'aviation intervient le 15 février au matin. L'abbaye est bombardée par 142 forteresses volantes B-17, suivies par 47 bombardiers Mitchell B-25, puis par une troisième vague de 40 Maraudeurs B-26. Au total c'est environ 300 tonnes de bombes explosives et plus de 60 tonnes de bombes incendiaires qui sont larguées, détruisant la plupart des bâtiments et surtout le chœur de la basilique. L'artillerie prend aussitôt le relais. Les obus tombent sur les ruines du monastère et sur tous les abords. Les victimes sont essentiellement des civils italiens qui s'étaient réfugiés au monastère ; le nombre des morts a été estimé à environ 250 personnes, ainsi que de nombreux blessés. L'abbaye n'est plus qu'un monceau de ruines. A la demande des autorités allemandes, le Père abbé signe une déclaration affirmant "qu'aucun soldat allemand n'a jamais séjourné à l'intérieur des limites de la sainte abbaye de Monte Cassino", signé Grégorio Diamare, abbé-évêque de monte Cassino, et contresigné par le sous-lieutenant allemand Daiber. Le Père abbé, les moines et les civils italiens quittent les lieux. Maintenant que l'abbaye n'est plus qu'une hauteur indiquée par une altitude de 519 mètres, l'ennemi organise sa défense et s'installe dans les souterrains, dont la voûte est intacte et les murs solides. Dès la fin des bombardements, les éléments du 2e Corps d'armée passent à l'attaque. Après de rudes combats menés dans les ruines du mont Cassin ainsi que dans la ville de Cassino, face notamment aux Diables Verts du général Student, qui résistent avec acharnement, c’est un échec. Les Allemands contrôlent toujours la plus grande partie de la ville. La première bataille de Cassino est terminée, mais les Diables Verts ont subi d'énormes pertes. Sur un millier d'hommes que comporte un bataillon, il ne reste guère que quatre-vingts combattants !! Le ravitaillement manque, à commencer par l'eau potable qu'il faut remplacer par du vin, dont les paras ont déniché des bouteilles en abondance dans les caves. Ils l'utilisent même pour se raser ! Après la fin de la première bataille, le front reste relativement stable pendant plusieurs semaines. Il fait un froid glacial, la neige tombe en abondance sur les Abruzzes et il pleut sans arrêt dans les vallées, paralysant les armées des deux camps. Le 20 février, la 1re Division allemande du général Heidrich relève la 90e division du général Baade et s'installe aux côtés des Diables Verts. Heidrich prend le commandement de Cassino six jours plus tard. II organise aussitôt la défense du Mont Cassin, de la ville et du mont Castellone. Devant les bombardements de l'artillerie alliée, le ravitaillement se fait la nuit, à dos de mulets. Début mars, le temps s'améliore.
Le 15 mars débute la seconde bataille de Cassino. Vague après vague, les bombardiers alliés se succèdent, larguant au total pas moins de 2.500 tonnes de bombes. Six cents bombardiers et deux cents chasseurs prennent part à ce raid. La ville est complètement dévastée, mais les ruines de l'abbaye ne sont pas bombardées. Mais si la densité du bombardement est effrayante, la précision laisse à désirer. Certaines unités alliées déplorent des erreurs de largage : les victimes se comptent par plusieurs dizaines et les plus touchés sont les Marocains du C.E.F. qui comptent quarante morts. Pour l'ennemi, l'enfer n'est pas encore terminé : l'artillerie alliée prend la relève de l'aviation. Pendant trois heures encore, ce nouveau bombardement va mettre les nerfs des défenseurs à rude épreuve. Huit cents tubes tirent 20.000 obus ! Le général Freyberg est persuadé qu'il n'y a plus un seul soldat allemand en état de se battre. La ville n'est plus qu'un champ de ruines. Les fantassins néo-zélandais attaquent, soutenus par des chars. Ils sont tellement persuadés que leurs adversaires ont été écrasés, qu'ils avancent sans trop de précautions. Mais les survivants des Diables Verts font face en tirant de toutes leurs armes sur leurs adversaires stupéfaits. Ils utilisent les ruines pour transformer la cité en une forteresse imprenable. Les chars d'assaut Sherman ont du mal à progresser à travers les tas de décombres qui barrent toutes les artères de ce qui était Cassino, et certains sont détruits à bout portant. Certains groupes de paras se battent au corps à corps et relancent sans cesse les assauts. Mais les pertes chez l'ennemi sont importantes, de l'ordre de 50 %. Au soir du 15 mars, les deux tiers de la ville de Cassino sont aux mains des Néo-Zélandais, au prix de pertes effroyables. Mais ils n'ont pas réussi leur percée en direction de la via Casilina, et tant que les Diables Verts tiennent le centre de l'agglomération et la gare, ils ne peuvent forcer le verrou. Un pilonnage de l'artillerie alliée s'abat sur les ruines du monastère ; il va durer huit heures !! Mais les Allemands sont à l'abri dans les souterrains de l'abbaye. La 5e Brigade hindoue qui a relevé les Néo-Zélandais passe à l'attaque. Elle commence à grimper les pentes de la colline du monastère et à prendre d'assaut certaines positions tenues par l'ennemi. Sur une section de paras il n'y aura qu'un seul survivant et cependant les Allemands parviennent à les repousser. Des Gurkhas entrent en ligne et relancent une attaque. La progression de ces Népalais est fort impressionnante, ils bondissent comme des chats sauvages, se jouant des ténèbres et de la pluie. Ils réussissent à gagner la cote 435, au sud-est du monastère et à s'y installer. Ils sont désormais les soldats les plus avancés à l'intérieur du dispositif de défense de Cassino. Les Allemands profitent de la nuit pour amener tous les renforts disponibles. A l'aube du 16 mars, la ville de Cassino n'est plus qu'un amas de ruines ; seuls deux bâtiments restent à peu près intacts : la poste et un couvent de religieuses. Le général Freyberg a réussi à prendre les défenseurs de Cassino dans une véritable tenaille ; jamais il n'a été aussi près du succès, et cependant les Diables Verts résistent aux assauts des Néo-Zélandais qui ne sont pas encore parvenus à prendre la gare, mais réussissent à enlever le couvent des religieuses Toute la nuit, les Allemands lancent des patrouilles et tendent des embuscades. Cependant, les paras n'ont pratiquement plus de vivres, plus d'eau potable, et bien peu de munitions. Les Gurkhas installés sur la cote 435 tentent de grimper vers les ruines de l'abbaye, mais ils sont repoussés par les Allemands. Les deux adversaires verrouillent si bien, de part et d'autre, toutes les pistes et toutes les pentes, qu'aucune attaque ni contre attaque n'est possible dans la journée. Peu nombreux, les Diables Verts parviennent à contrôler le terrain. Le général Freyberg pense plus que jamais réussir à faire sauter le verrou ; mais son adversaire, le général Heidrich pense fermement le contraire. Les Diables Verts tiennent toujours Cassino et l'abbaye, et il n'est pas question de laisser les Alliés s'en emparer. A l'aube du 17 mars, un groupe de choc des paras parvient à reprendre la cote 435 aux Gurkhas. Ces derniers lancent une contre-attaque et reprennent le sommet. Les paras n'ont plus assez d'hommes en réserve pour tenter une nouvelle sortie. Ils resserrent alors leur dispositif autour des ruines de l'abbaye, qui prend de plus en plus l'allure d'une forteresse assiégée. En bas, dans la vallée, au pied du mont Cassin, les Néo-Zélandais attaquent à nouveau et, au prix de lourdes pertes, parviennent à avancer de quelques dizaines de mètres, à faire quelques prisonniers et à s'emparer de la poste. Durant vingt-quatre heures, les paras lancent assaut sur assaut pour tenter de reprendre la gare, mais tous se soldent par des échecs sanglants. L'étau se resserre autour des Diables Verts, dont certains continuent à résister et à tenir à bonne distance leurs adversaires. Deux bataillons d'infanterie arrivent en renfort chez les Allemands. Ils vont relever les paras dans le coin le moins menacé, ce qui permet au général Heidrich de regrouper tous les survivants de sa division et reconstituer ses bataillons exsangues pour en faire à nouveau des troupes de choc. Les maigres renforts ne suffisent pas à boucher les trous et à compléter les effectifs à leur puissance normale. Le plus grave pour les Allemands est que cette hécatombe soit aussi sélective et que beaucoup d'anciens vétérans de Norvège, de Hollande, de Crète, de Russie, d'Afrique ou de Sicile soient tombés dès les premières heures de la bataille de Cassino. Les nouveaux arrivés manquent tragiquement d'expérience au feu. Dans la ville, de part et d'autre, les assauts succèdent aux assauts. Après quatre jours de combats acharnés, l'offensive du général Freyberg apparaît complètement enlisée. Certes il occupe la gare, l'entrée de la via Casilina, et la cote 435 sur les pentes sud-est de l'abbaye, mais les Allemands tiennent encore les ruines de la ville et du monastère, parvenant également à tenir en échec, avec seulement une demi-douzaine de bataillons de paras, trois divisions alliées fortes d'une vingtaine de bataillons de fantassins, appuyées par trois régiments de chars de combat. Freyberg décide alors d'envoyer deux bataillons gardés jusque là en réserve dans les ruines de Cassino. L'un d'eux est composé de guerriers maoris, très pugnaces. II veut réduire les dernières poches de résistance dans la ville. Dans le centre ville, une grande maison est occupée par des paras, qui n'ont plus ni munitions, ni ravitaillement, ni eau. Après avoir détruit leurs armes et leurs papiers ils se rendent les uns après les autres aux Néo-Zélandais. Cependant, les Maoris parviennent à progresser jusqu'aux abords du jardin botanique ; les Allemands les laissent arriver tout près avant d'ouvrir le feu. Des mines et charges explosives ont été mises en place. Les explosions s'enchaînent sur un rythme effrayant et les pertes sont très vite lourdes chez les Maoris qui se retirent en désordre et se retrouvent sur leurs positions de départ. Pour les Gurkhas comme pour les paras allemands, le ravitaillement en vivres et en munitions est particulièrement ardu et dangereux. Côté allié il est effectué par parachutages, dont certains colis tombent chez l'ennemi, mais pour ce dernier, ils se font par les pistes de montagne, sous le feu de l'artillerie alliée. Il en va de même pour évacuer les blessés. La journée du 19 mars marque un double échec pour les combattants des deux camps. Ce jour-là le sort de la deuxième bataille de Cassino se joue dans la montagne. Le général Heidrich donne l'ordre d'attaquer la Rocca Janula (petit château) et la cote 193, tenus par les Britanniques, ce qui permettrait de faire tomber les Gurkhas, isolés sur le mont du Calvaire et la colline du Gibet. Après une faible préparation d'artillerie, les Diables Verts dégringolent la colline et attaquent le château de trois côtés à la fois ; ils placent une charge explosive et parviennent à ouvrir une large brèche dans le mur du vieux château. Mais les Anglais du bataillon d'élite "Essex", bien décidés à tenir ces ruines jusqu'à la mort, les repoussent. Deux autres assauts seront de nouveau lancés par les paras, sans succès. Le bataillon désigné par Heidrich pour la reprise de la Rocca Janula a échoué dans sa mission et laisse la moitié de ses paras tués ou blessés. Les combats ont été si rudes et les pertes sont si importantes de part et d'autre, qu'une suspension d'armes est décidée par les deux adversaires pour relever les morts et les blessés. Britanniques et Allemands se retrouvent sans armes, sur les pentes de la Rocca Janula ; Épuisés, ils échangent des cigarettes et des pansements. Les Anglais donnent même à leurs adversaires quelques brancards pour transporter ceux de leurs camarades gravement blessés. Cette trêve de quelques heures n'est qu'un bref répit dans l'impitoyable bataille que se livrent les combattants des deux camps, mais elle ne manque pas d'esprit chevaleresque entre corps d'élite. Ce même jour, une terrible attaque de chars alliés se déroule aux environs du village de Massa Albaneta. Les blindés ont emprunté un itinéraire jugé totalement impossible à travers la montagne. Des semaines de travail ont été nécessaires pour aménager cette piste d'accès qui permet aux blindés de prendre à revers les défenseurs du Mont Cassin et de l'abbaye. Près de 60 chars Sherman néo-zélandais participent à cette bataille. Les premiers sautent sur des mines, mais les autres parviennent à poursuivre leur route en direction de Massa Albaneta. Mais les Allemands réagissent et déclenchent des tirs d'artillerie qui détruisent les chars de tête ; les suivants sauteront sur des mines ou seront annihilés à l'explosif ou par des mines à main. Des servants sont abattus ; d'autres, observant ces scènes de carnage par leurs épiscopes, prennent peur et tentent de fuir hors des blindés. Ils sont accueillis par un feu d'enfer des Diables Verts parfaitement camouflés. Après avoir tenté de faire front, les rescapés finissent par se rendre. Dans cette bataille, il faut reconnaître que malgré la supériorité écrasante des troupes alliées, l'aviation, l'artillerie et les chars, les hommes de la division Heidrich ont fait preuve d'un courage exceptionnel, d'une détermination remarquable, et d'un moral à toute épreuve. Le 20 mars, le général Freyberg commence à se demander s'il est encore en mesure d'atteindre ses objectifs. Chaque tentative d'enfoncer un coin dans les lignes allemandes se solde par de lourdes pertes. Le dernier bataillon de réserve néo-zélandais lancé dans la bataille perd 300 hommes pour s'emparer d'un blindé allemand hors d'usage !! Les artilleurs alliés bombardent le mont Cassin avec des obus fumigènes ; les impacts d'obus soulèvent une fine poussière calcaire, et pour les paras, l'air devient vite irrespirable. Ils souffrent des yeux et de la gorge ; la soif les torture, d'autant que l'eau est rationnée. Sur les hauteurs, la bataille fait rage et les Britanniques ne désespèrent pas encore de s'emparer de l'abbaye et de dégager la Roca Julana. Mais les paras ont préparé une très vicieuse surprise. Ils ont récupéré des obus au phosphore non explosés et les ont réarmés. Après les avoir liés à des grenades, ils les font rouler sur les pentes. Ces machines infernales explosent, dispersant à la ronde des éclats très meurtriers. Par trois fois, les Népalais attaquent et chaque fois, ils sont repoussés. Le 20 mars le général Alexander écrit à Churchill pour lui expliquer l'insuccès de Freyberg, qu'il attribue avant tout à la valeur combative de la division Heidrich : "Je doute qu'il existe au monde une autre troupe capable de surmonter une telle épreuve, puis de poursuivre le combat avec le même acharnement que ces gens là". Malgré cela, Freyberg plastronne encore et ne veut toujours pas avouer son échec. "Je veux encore attaquer demain, dit-il. Je peux encore emporter Cassino". Le général Clark est inquiet, car il a l'impression que c'est lui qui va porter le chapeau en cas d'un nouvel échec prévisible de Freyberg. Le 22 mars, le 1er bataillon de génie parachutiste attaque la Rocca Julana ; mais les pertes sont lourdes des deux côtés, et une nouvelle fois une trêve est décidée. Les Allemands récupèrent les prisonniers blessés ; les soldats du West Kent offrent à leurs adversaires du chocolat et des cigarettes, ainsi que des brancards pour leurs blessés, qu'ils rendront par la suite. La suspension d'armes terminée, les deux antagonistes vont se battre avec la même détermination. Ce même jour, le général Alexander intervient pour stopper les sanglantes foucades de Freyberg. Pour les Néo-Zélandais, il reste à récupérer les Gurkhas de la division indienne, isolés sur la cote 593 depuis le premier jour de la bataille sur le mont du Calvaire. Afin de prévenir les occupants de décrocher, trois officiers se portent volontaires pour apporter un ordre verbal ; un seul y parviendra, le capitaine Mallison. Dans la nuit du 23 au 24, à la vue des Allemands qui décident de ne pas tirer, ils parviennent à décrocher, emportant avec eux sur des civières les blessés les plus graves. 277 Britanniques et Népalais réussiront à atteindre le point de rendez-vous, la Rocca Janula. Ils laissent sur le terrain plus de 160 tués ainsi que des armes. A partir de cette action, on peut considérer que la deuxième bataille de Cassino est terminée. Le 1er avril, le beau temps est revenu, et dans les deux camps, on va désormais observer une sorte de pause afin de reconstituer les unités, et pour les Allemands renforcer de nouveau leurs défenses dans la perspective d'une nouvelle bataille. Du côté des Alliés, le général Alexander encaisse mal l'échec de Freyberg et de son corps d'armée, aussi se prépare-t-il à une nouvelle offensive de grande envergure ; ces préparatifs vont durer près de deux mois et demi. En un premier temps, il décide de relever les troupes en place par de nouvelles troupes fraîches, notamment par plus de 50.000 Polonais aux ordres du Général Anders. Ce dernier est un officier de troupe valeureux mais également un officier d'état-major de grande classe, ce qu'il va prouver. Sur ce front, les effectifs alliés sont de l'ordre de dix-sept divisions, un millier de chars, et près de quatre mille avions. Ces derniers bombardent régulièrement tous les axes de ravitaillement ennemi. |
© Anovi - 2004