La seconde guerre mondiale
Les articles

 

La préparation de l'offensive de printemps du C.E.F. 
(avril-mai 1944)

Par Charles Chéreau 



Avant d'aborder l'offensive du printemps de mai 1944, il me semble intéressant de parler de l'abbaye du mont Cassin. Le premier monastère est fondé en l'an 529, par saint Benoît. Détruit à trois reprises, il est reconstruit en 1363. Sa magnifique bibliothèque renfermait des archives précieuses : plus de 100.000 imprimés et quelques 15.000 parchemins, l'une des plus riches collections du monde. Durant ce conflit, c'est un colonel autrichien, l'Oberstleutnant Jules Schlegel, grand amateur d'art, qui décida, de sa propre autorité, de mettre en sûreté les trésors d'art du monastère (70.000 volumes, 1.200 documents et de nombreux objets d'art) et ce, en accord avec l'abbé Dom Diamare, évêque-abbé du monastère. Il est juste de reconnaître que, par son initiative, ce colonel sauva d'une ruine inexorable, ces trésors inestimables.

Pendant la pause de la période hivernale, le général Alexander prépare la grande offensive de printemps. Dans la seconde quinzaine de mars, le C.E.F. a changé de secteur, prenant à son compte le secteur de la 8e Armée britannique, qui s'étend depuis le cours du Liri à droite, jusqu'au 2e Corps américain, à gauche sur le bas Garigliano, face à Castelforte, vers le golfe de Gaète. A ce changement de secteur, le général Juin n'est pas étranger. Il a remis à l'état-major allié un mémoire dans lequel il dévoile la mission qui va être dévolue au C.E.F., dans le cadre des opérations d'ensemble, et ce en plein accord avec le général Giraud. Contrairement à ce que pensent les généraux alliés, le général Juin, à qui maintenant on demande de donner son avis, pense que c'est de la folie que de vouloir aller se faire casser les dents, une fois de plus, contre Cassino où attend l'ennemi, mais qu'il faut faire appel au bon sens, toujours s'efforcer de surprendre l'ennemi, toutes forces réunies, là où il vous attend le moins. L'effort principal doit donc être porté au centre, face à un terrain en apparence impraticable, avec des falaises escarpées, des pics impressionnants, sans aucun passage ni pour l'artillerie, ni pour les chars. C’est là qu'il faut attaquer, en pleine montagne, à travers les monts Aurunci jugés impraticables par l'ennemi, et créer la surprise. Terrain idéal sur lequel l'Armée d'Afrique va faire merveille. Marocains, Algériens, Tunisiens, spahis et goumiers, tous rompus à la guerre de surprise, d'embuscades, de corps à corps et de courses à travers les montagnes les plus stériles et les plus sauvages, vont se retrouver merveilleusement à l'aise pour donner libre cours à leurs qualités manœuvrières et guerrières.

Malgré les réticences des généraux alliés, Juin, épaulé par Giraud, a bataillé fortement et tenu tête, pour faire adopter son plan audacieux.

Après de minutieuses conversations (entourées d'un silence hermétique) avec les généraux Alexander et Clark, un plan d'opérations est mis au point, qui reçoit à Londres l'investiture du commandant suprême, le général Eisenhower. Cela explique le changement de secteur du C.E.F. Le 29 mars, Juin prend le commandement de son nouveau secteur et le 4 avril au soir tous les mouvements de mise en place sont achevés. En définitive, l'offensive sera menée par trois corps d'armée de première ligne : à gauche un américain, au centre un français et à droite un britannique. Le corps français est comme prévu à la place de choix, au centre, en pleine montagne, et l'honneur d'obtenir la rupture lui est définitivement acquise. Lourde responsabilité que le commandement français revendique.

Le mois d'avril s'écoule pratiquement dans le calme. De toute évidence, l'ennemi ne s'est pas aperçu de la relève des troupes alliées par les Français. Il se montre, à notre satisfaction, médiocrement vigilant et peu agressif. Les ordres du général Juin sont strictement observés : en aucun cas ne se faire enlever un seul soldat français, ce qui serait révélateur de notre présence dans le secteur. Sur tout le front, on redouble de précautions et de prudence. Tous les mouvements se font exclusivement de nuit, avec le minimum de bruit. Toutes les routes ont été enduites d'huile de vidange de moteur, afin de supprimer les poussières révélatrices.

Début avril, le Comité Français de la Libération Nationale, par une mesure étrange dont il n'y a pas lieu ici de chercher le motif profond, retire au général Giraud le commandement en chef des armées françaises, le ravalant au simple rôle d'Inspecteur Général des Armées, ce qu'il refuse. Plein d'amertume, le 15 avril, il a, après tant de bulletins de victoire, adressé à l'armée son dernier ordre général. Il s'est éloigné sans un mot, s'en remettant à l'impartial jugement de l'Histoire, se retirant dans les environs de Mostaganem, dans une maison de campagne.

L'étonnement passé, à la veille de cette bataille du Garigliano, le moral de l'Armée d'Afrique est au plus haut. Tout est prêt maintenant, le C.E.F. a pris ses emplacements de combat, et les Alliés les leurs. C'est fini, plus rien ne bouge, on attend.

Le C.E.F. est alors fort de quatre divisions : la 2e D.I.M., la 3e D.I.A., la 4e D.M.M. et la 1re D.F.L. qui devient la 1re D.M.I. (Division Motorisée d'Infanterie). Pour l'instant, la 4e D.M.M. occupe presque à elle seule toutes les positions du front français. La 2e D.I.M. et la 3e D.I.A. sont au repos.

Pour nous, qui prenons huit jours de détente, c'est le printemps avant la tempête. Juin, par prudence, ne veut pas faire prendre prématurément les emplacements de combat. Si l'ennemi en avait connaissance, ce serait la catastrophe. Seuls les bataillons d'attaque des 4e, 5e et 8e Tirailleurs ont été admis à venir par roulement se familiariser avec leur nouveau secteur. Le reste n'a été transporté qu'au dernier moment en camions, jusque dans la tête de pont. C'est là qu'est le vrai tour de force. Dans la seule nuit du 10 au 11 mai, la régulatrice routière a enregistré près de 1.500 passages de camions sur les deux ponts jetés sur le Garigliano. A partir de cet instant, le plein de combattants est fait ; il y a des hommes partout et nous nous marchons littéralement sur les pieds, bien à l'abri du regard de l'ennemi. Défense formelle de faire le moindre feu ; pas de cuisine, aussi sommes nous contraints d'ouvrir l'éternelle boîte de beans. Rations K. L'ennemi n'est pas en éveil, bien que peu de temps avant l'attaque Kesselring, qui tente de déceler les intentions des Alliés, apprend mais un peu tard, par le service de renseignements du groupe d'armée C, le changement de secteur du C.E.F., et tente de le localiser. Il va s'empresser d'acheminer des renforts.

La veille même de l'attaque, les sapeurs pontonniers du génie du C.E.F. construisent sur le Garigliano un troisième pont (de bateaux) qui servira au surplus de mouvements en cours d'opérations actives. Cela exclut tout danger à se battre avec le Garigliano dans le dos.

Par ailleurs, il n'y a pas à craindre les raids de l'aviation ennemie, les Alliés s'étant assurés depuis longtemps déjà la maîtrise de l'air, ce qui est un grand réconfort pour nous.

Les hommes du génie ont réalisé un travail de géants. Sur l'emplacement d'un sentier impraticable, une route carrossable a été créée dans la tête de pont, sur la rive droite du Garigliano, permettant la circulation des camions et les transports de munitions et de ravitaillement les plus lourds. Et dans la cuvette d'Harrogate, seule partie à peu près plane, et exiguë, une piste d'atterrissage a été aménagée pour avions sanitaires légers, permettant l'évacuation des grands blessés sur les hôpitaux de Naples. D'autres pistes ont été ouvertes au flanc de la montagne. Les sapeurs du génie se sont surpassés. Enfin tous les services (bureaux, postes radio-téléphones de campagne, services médicaux, et ambulances) ont pris position dans la tête de pont et dans le plus grand silence.

Quelques jours avant, le 1er avril, le général Clark a envoyé à Juin le général Brann, son chef du 3e bureau, pour lui exposer les grandes lignes de ce que sera la prochaine offensive alliée et, naturellement, en quoi consistera l'action des Français. Ces derniers ont été choisis pour enlever le gros morceau avec leurs troupes de montagne, et plus particulièrement le mont Majo (940 mètres) et s'insinuer à travers le défilé d'Ausonia en direction du col d'Espéria et de la région de Pico. A la suite de quoi, nous aurions le droit de souffler un peu. Mais Juin a très vite compris les intentions des Américains : nous relayer afin de marcher sur Rome et d'y arriver les premiers ! Il est moins que jamais résolu à se laisser manœuvrer ; aussi précise-t-il au général Brann qu'une relève du C.E.F. en plein combat par un autre corps d'armée sur une seule petite route de montagne, en y engouffrant plus de huit divisions sur un front de deux kilomètres, est une manœuvre impensable et que l'on ne s'en sortira jamais. Le général Brann lui répond qu'il n'existe malheureusement aucune autre solution, précisant notamment que les monts Aurunci sont impénétrables. Mais Juin ne veut pas entendre parler de relève et encore moins se laisser berner. C'est avant tout, un homme d'intuition, d'audace, et d'imagination ; une vraie "bête de guerre". Son plan est arrêté et il est décidé à le maintenir. Et devant le général Brann médusé, il n'hésite pas à critiquer ouvertement le plan américain, précisant qu'il le juge : "étroit, étriqué, et dépourvu de véritable envergure".

En observant le terrain tenu par l'ennemi, il a été frappé par cette masse sombre et abrupte, sorte de muraille verticale sans fissure, sans chemins autres que d'affreux sentiers de chèvres, vraisemblablement sans un point d'eau, hostile et farouche : le mont Petrella (1.533 mètres). Il est considéré comme infranchissable et dépourvu de tout intérêt stratégique. Juin pense donc que les Allemands ont négligé de le fortifier.

C'est là qu'il faut frapper, il en est certain. Lorsque la bataille aura été allumée dans la vallée du Liri, il faudra non seulement frapper fort, mais vite et profiter au maximum de l'effet de surprise. Cassino tombera de lui-même comme un fruit mort. Juin dévoile au général Brann son plan d'attaque : il nous faudra foncer, bille en tête, de toute la vitesse des jambes de nos tirailleurs pour empêcher l'ennemi de revenir de sa surprise ! Brann est admiratif mais reste néanmoins sceptique. Et Juin insiste : bien sûr ce sera dur, très dur même, mais le jeu en vaut la chandelle. Et pour conclure, il ajoute que seul le C.E.F., avec ses tirailleurs, ses goumiers, ses mulets, et son équipement d'artillerie sur bâts, possède réellement l'infanterie de montagne nécessaire pour réussir une telle opération. Brann ne dit ni oui ni non. Mais au fond de lui-même, il est conquis par l'audace du plan de Juin.

Pendant deux jours, l'état-major du C.E.F. met noir sur blanc l'exposé du plan de manœuvre du général Juin. Ce mémoire est immédiatement transmis au général Alexander, qui reste lui aussi sceptique à sa lecture. Finalement, il laisse la décision au général Clark. Avec son allure de cow-boy désinvolte, Clark est avant tout un lutteur, pas un diplomate. Beau joueur, il nourrit une estime particulière pour Juin et ses troupes, depuis les exploits français de l'hiver dans les Abruzzes. Il est immédiatement conquis et, séduit par l'audace du plan de Juin, il lui donne son accord.

Dans leurs observatoires du Faito, du Majo, et du Girofano, les artilleurs allemands ont signalé chaque jour un important trafic sur la rive est du Garigliano. Mais les batteries allemandes, qui ont reçu l'ordre de ne pas révéler leurs positions, se taisent. Dans la nuit du 10 au 11 mai, un déserteur marocain, de la 4e D.M.M. franchit les lignes et livre la date et l'heure de la grande offensive alliée. Comme son prisonnier s'exprime mal, l'officier qui l'interroge hausse les épaules. Les déclarations du tirailleur seront négligées.

© Anovi - 2004