|
La bataille pour le Garigliano Par Charles Chéreau
Ne pouvant déboucher en direction de San Andréa, les unités de chars vont déborder ce village par l'est. Du haut du Majo, nous pouvons suivre la difficile progression des chars et ne comprenons pas qu'ils n'avancent pas plus vite car, par rapport à eux, nous sommes très en avant. Cette situation nous inquiète un peu, mais nous ignorons que neuf chars sont en panne et que certains sont enlisés sur le terrain marécageux des abords du Garigliano, bloquant la marche en avant. Du haut de notre observatoire, nous regardons les mouvements de l'ennemi. Un officier de liaison d'artillerie qui marche avec nous, parvenant au sommet du Majo, a la satisfaction de commander à vue par phonie des tirs d'artillerie, causant d'énormes dégâts chez les Allemands, situation aussitôt exploitée par les tirailleurs qui dévalent les pentes à toute vitesse, s'emparant de l'Agrifoglio dominant les maisons de Vallemajo, qu'ils occupent à la nuit. Exploitant sa victoire, le 4e R.T.M. pousse à toute allure sur le Cantalupo, qu'il occupe vers 17 heures, le 14 mai. La liaison est ainsi établie entre la 2e D.I.M. et la 1re D.M.I. La division des Français Libres n'est pas restée inactive, bien au contraire. Le groupement de chars légers du 3e régiment de spahis et du 8e chasseurs d'Afrique se couvre de gloire, aidé en cela par les chars médiums américains, pour la prise du village de San Andréa, qui est occupé vers 18 heures 30, ainsi que le village de San Ambrogio. La prise de San Appolinare s'avère difficile, ainsi que le nettoyage de la partie supérieure de la boucle du Garigliano. Des batteries allemandes fortement établies infligent des pertes sérieuses aux éléments blindés. A 19 heures 30, après de rudes combats, la boucle du Garigliano est entièrement nettoyée. On se bat jusqu'à minuit dans San Giorgio, ou des éléments du 4e R.TM. pénètrent de vive force à 21 heures. Le grand vainqueur du Garigliano est sans conteste le capitaine de Galbert, du 3e Spahis Marocains. Combattants de la France Libre et combattants de l'armée d'Afrique se rendent mutuellement hommage. Au creuset du Garigliano, il n'y a plus qu'une seule et belle armée française. Dans cette victoire du Garigliano, on ne saurait oublier l'intervention du général Guillaume à la tête de ses goumiers. Ayant traversé le Garigliano dans la nuit, les trois colonnes du groupement de tabors marocains se portent en avant. Zidou l'goudem et Fissa (en avant et vite, en arabe). Ils n'attendent que cet ordre pour se lancer à l'assaut de l'ennemi. Devant eux, se dresse la gigantesque barrière du Fammera et, plus en arrière, les sommets du Petrella et du Revole. Le domaine des goumiers. Le général Guillaume a cédé à la 4e D.M.M., le 3e groupe de tabors, qui entre dans la composition d'un groupement mis sur pied par le général Sevez, qui a installé son P.C. au col de Crisano et poussé sa 4e D.M.M. face aux falaises vertigineuses du Fammera qu'elle abordera de front. Dans le même temps, le général de Monsabert doit arriver de la gauche. Toute cette manœuvre, parfaitement mise au point, se déroule de façon satisfaisante. Afin de gagner du temps, de Monsabert pousse ses troupes à la sortie de Castelforte, marchant sur Coreno. Précédés par des bulldozers, sous le feu de l'ennemi, les chars empruntent un chemin de montagne difficilement praticable, mais très précieux. Grâce aux bulldozers, leur avance est irrésistible. Partout, l'ennemi est en pleine déroute, mais certaines unités se sacrifient pour tenter de retarder l'avance du C.E.F.. En fin d'après-midi, Coreno tombe. A la fin du jour, la division de Monsabert est aux abords d'Ausonia, sur la route de Gaète à Cassino. A l'aile gauche du C.E.F., la vallée de l'Ausente est atteinte sur toute sa longueur, depuis la zone américaine jusqu'à Ausonia. Au soir du 14 mai, une brèche de 25 kilomètres de large sur 12 de profondeur a été ouverte dans le front ennemi, et elle s'agrandit au fil des heures. La rupture du front à cet endroit est complète. Pour le C.E.F., c'est une très grande victoire. Les objectifs fixés ont tous été atteints, et par endroits, dépassés. Les tabors ont commencé à s'enfoncer dans le massif du Petrella, et la 4e D.M.M. s'accroche aux falaises du Fammera. La solidarité avec les unités alliées a fonctionnée remarquablement bien. Par contre, à l'aile droite du C.E.F., les Britanniques ont peu avancé et leurs huit bataillons sont toujours bloqués sur Cassino, mais la liaison est cependant assurée avec les Français. Juin a demandé au général Alexander de pousser ses unités au maximum pour garantir le flanc avancé français. Juin s'est rendu à Castelforte qui n'est plus qu'un village mort debout, car il ne reste que des carcasses de maisons, vides de planchers et de cloisons, sans toits, ni terrasses. Le sol est jonché de cadavres, dont beaucoup du 4e R.T.T. Des Allemands, des civils. Une odeur de putréfaction soulève le cœur. De nombreux prisonniers ont été faits, dont six commandants de bataillons. Le général Juin a voulu mettre la signature de la France au fronton de cette prestigieuse victoire. Quarante prisonniers allemands ont monté au sommet du Majo un mât de 25 mètres, rutilant de peinture blanche, qu'ils ont eux-mêmes mis en place et scellé. Alors que le drapeau monte lentement le long du mât, une section du 5e R.T.M. présente les armes. Le drapeau français de trente mètres carrés flotte au vent, aperçu depuis les rives de la mer Tyrrhénienne jusqu'à la chaîne des Abruzzes, et du golfe de Gaète jusqu'aux ruines de Cassino. Ainsi, tout le monde apprend que les Français sont au Majo et, pour la première fois depuis la défaite de 1940, tous les soldats alliés ont acclamé la France. Certes, la victoire du Garigliano, obtenue au prix de lourds sacrifices, est une victoire française, spécifiquement française. Personne ne peut s'y tromper, l'ennemi moins que personne. Le soir du 14 mai, le général Juin lance un bref ordre du jour à ses troupes victorieuses : Après deux jours de combat, malgré une résistance farouche, sur des positions qu'il croyait inexpugnables, l'ennemi se replie, désorganisé, battu. Un terrain considérable a été conquis. Une position d'une importance capitale, le Massif du Mont Majo, est entre nos mains. Des milliers de prisonniers ont été faits. Notre avance continue. Je demande à tous de redoubler d'efforts et de vigueur. Le magnifique succès d'hier est le gage de la victoire de demain. En avant Juin" L'aviation allemande étant quasi-inexistante sur le front italien, l'aviation alliée fait un travail considérable et les chasseurs sèment le désordre dans le camp ennemi. Tout ce qui bouge au sol est mitraillé, bombardé ou incendié. Mais l'aviation française a de nouveau fait son apparition. Fin 1942, Giraud avait obtenu des Américains qu'elle soit restaurée, rénovée et ré-équipée avec des appareils de types récents, lui permettant de reprendre la lutte contre l'Allemagne. Le réarmement, rapidement conduit au début, avait par la suite connu des vicissitudes diverses, dues notamment à l'inquiétude des Américains dans le différent entre Giraud et de Gaulle. Néanmoins, mois après mois, des escadrilles puis des groupes français avaient été reconstitués. Chasse, bombardement, reconnaissance. Des unités entières avaient combattu en Tunisie et en Corse. Elles assuraient la protection de convois en Méditerranée et des missions de reconnaissance au-dessus de la France. Aujourd'hui, elles combattent en Italie en coopération étroite avec l'aviation américaine. Cependant le C.E.F. dispose de son propre groupe de reconnaissance et d'observation, ainsi que les pipers-cubs, petits avions de liaisons et de réglage de l'artillerie. Au cours de la bataille du Garigliano, les Pipers rendent d'inestimables services au C.E.F.. Ils servent également à l'évacuation des grands blessés. En dehors des Pipers et du groupe Savoie, tous les autres équipages français travaillent en pool avec les Anglo-Saxons. Hélas, trop de magnifiques équipages disparaissent durant les divers combats qu'ils conduisent. Quant à la Marine, elle a également droit à la reconnaissance et à la gratitude du C.E.F. et à celle du pays. Elle s'est manifestée à la fois sur terre avec le 1er régiment de fusiliers marins, rattaché à la 1re D.M.I. du général Brosset, et naturellement sur mer en assurant les transports de troupes et la protection des convois. |
© Anovi - 2004