La seconde guerre mondiale
Les articles

 

La troisième bataille de Cassino 
(mai-juin 1944)

Par Charles Chéreau



En cette matinée du 11 mai 1944, sur les pentes du mont Cairo puissamment fortifiées, la journée est calme et il fait un temps splendide. Le moral des Diables Verts est d'autant plus élevé que les Alliés ont, jusque là, échoués dans leurs tentatives de percer le front de Cassino et le C.E.F. n'est pas encore passé à l'attaque.

Dès la nuit tombée, les corvées de ravitaillement se mettent en marche. Cette soirée du 11 mai, étrangement calme, inquiète le général Heidrich, qui confie à son chef d'état-major : "Ils nous préparent quelque chose, ce silence ne me dit rien de bon". II ne croit pas si bien dire. Et comme nous le savons, brutalement à 11 heures du soir, l'enfer se déchaîne. Tous les soldats allemands se terrent dans leurs abris. Certains paras viennent d'arriver au front et n'ont même pas dix-huit ans.

A peine une heure après le début du bombardement, les Britanniques passent à l'attaque sur le Rapido, au sud de Cassino, et les Polonais au nord de la ville. Dès le lever du jour, l'aviation prend la relève, écrasant les positions ennemies. Les postes de commandement des 14e Corps d'armée blindée et de la 10e Armée allemande sont anéantis. Les Polonais se heurtent à une très forte résistance des Diables Verts, ou du moins ce qu'il en reste. Mais ces derniers sont décidés à se battre jusqu'au dernier, et sont solidement installés dans la montagne, sur un large front depuis la cote 450 sur le mont Cassin jusqu'au sommet du mont Cairo qui domine toute la région de ses 1.669 mètres. Bien que terriblement affaiblis après des mois de combats, ces soldats d'élite que sont les paras sont bien déterminés à s'accrocher au terrain. Mais plus que le mont Cassin et l'abbaye elle même, l'objectif à s'emparer pour les Polonais est la cote 569 pour laquelle tant de sang a déjà été versé.

Les soldats du général Anders passent à l'attaque et progressent sur un étroit sentier de montagne. Ils s'emparent de la cote 593 et capturent dix observateurs d'artillerie parachutiste, au cours d'un premier corps à corps. Continuant leur progression, les Polonais font plusieurs prisonniers et de nombreux paras sont tués ou blessés. Les survivants, n'ayant plus d'officiers avec eux, non plus qu'aucune liaison avec l'arrière, décident de se rendre. En moins d'une demi-heure, le mont du Calvaire tombe entre les mains des Polonais qui, dans l'action, viennent de perdre leur commandant. Maintenant, il s'agit de s'attaquer à la fameuse cote 569. Mais les paras allemands se sont ressaisis et ils occupent solidement le col entre les deux hauteurs, obligeant les Polonais à se replier sur leurs positions de départ. Avec le renfort de trois compagnies, les Polonais repartent à l'attaque. Mais les Allemands ont reçu l'ordre de ne plus reculer d'un mètre, car ils savent que c'est le dernier obstacle sérieux avant l'abbaye du mont Cassin. Les soldats polonais tentent de s'emparer du col et de la hauteur qui le domine. Mais les redoutables armes automatiques des Allemands provoquent des pertes considérables parmi les soldats polonais, qui perdent près de 70 % de leurs effectifs. Ils se battent au corps à corps, parfois à l'arme blanche. Chez les Allemands les pertes sont également considérables. Cependant, ils réussissent à récupérer toutes les réserves disponibles qu'ils engagent aussitôt dans la bataille pour bloquer l'avance des Polonais. Ils sont également aidés par des unités tirant des ruines de l'abbaye. L'attaque polonaise, un instant stoppée, attend des renforts. Profitant de ce répit et n'ayant d'ailleurs pas d'autre choix, tentant le tout pour le tout, les Allemands passent à la contre-attaque. Un instant surpris, les Polonais résistent avec acharnement. A quatre reprises les Diables Verts contre-attaquent mais ils sont chaque fois repoussés. De violents corps à corps s'engagent sur les dernières pentes de la cote 593. Les Diables Verts lancent un cinquième et dernier assaut, en bondissant vers le sommet du Calvaire. En fin de journée, les Polonais abandonnent la cote 593 et rejoignent le P.C. de leur régiment dans la vallée. Sur tout un bataillon, il ne reste que trente-cinq survivants.

Ce vendredi 12 mai est un jour noir, non seulement pour les Polonais, mais aussi pour les Indiens et les Britanniques, bloqués dans la vallée du Liri et sur le Rapido.

Les 13 et 14 mai; les Polonais lancent de nouvelles attaques pour reprendre aux Allemands le mont du Calvaire, mais les Diables Verts s'y accrochent désespérément, l'ayant conquis au corps à corps. La division polonaise Kresowa attaque le col Sant'Angelo. Elle atteint une première hauteur, toujours au prix de fortes pertes, puis elle s'enlise devant la résistance opiniâtre des Allemands.

Malgré leur acharnement, leur courage, et leurs pertes effroyables, les Polonais ne peuvent s'emparer des objectifs qui leur ont été assignés.

Cette troisième bataille de Cassino est sans doute l'une des plus effroyables. Elle évoque les pires heures de la première guerre mondiale. Les deux ennemis vivent dans des tranchées distantes de soixante mètres, et parfois de vingt mètres. Ils souffrent tous du manque de sommeil, parfois de la faim, mais aussi de la soif. Sur le mont du Calvaire, la situation des Diables Verts est de plus en plus précaire. Ils vivent dans des trous ou des grottes, envahis de vermine et de rats. Sur les pentes, des cadavres des deux camps gisent un peu partout, se décomposant au soleil et dégageant une odeur épouvantable. Les blessés s'entassent et il est impossible de les évacuer. Le médecin du bataillon est obligé de pratiquer des amputations sans éclairage et sans anesthésique.

Au bas des pentes du mont Cassin, les Alliés tentent de s'engouffrer vers l'est dans la vallée du Liri et sur la via Casilina, avec leurs chars et leur infanterie. Leur objectif est de s'emparer de Piedimonte et d'encercler les troupes allemandes de Cassino (les paras et les troupes de montagne).

Le 17 mai, les Britanniques prennent d'assaut Piumarola et remontent vers la via Casilina. Les Allemands sentent venir l'encerclement. Des éléments de la Wehrmacht tentent d'établir une ligne de défense en arrière de Cassino, espérant encore pouvoir verrouiller la route de Rome. Tout le front allemand subit le contrecoup de la formidable percée des quatre divisions françaises du général Juin, sur le Garigliano.

Au matin du 17 mai, les Polonais attaquent le col Sant'Angelo et le mont du Calvaire. Malgré plusieurs assauts, les Diables Verts, tout aussi résolus que leurs adversaires, prêts à se sacrifier jusqu'au dernier, parviennent à se maintenir sur place. Prévenu de la situation catastrophique de ses troupes, le maréchal Kesserling estime que la seule solution pour éviter l'encerclement et un désastre est de se replier. A 22 heures 50, l'ordre de retrait général arrive à la 1re Division de parachutistes d'Heidrich. La mort dans l'âme, au crépuscule, les paras quittent les trous et les caves où ils ont vécu depuis leur arrivée sur le front de Cassino. Certes ils ont rempli leur mission jusqu'au bout, mais à quel prix ! Sur une seule compagnie, il reste exactement trois hommes : un officier, un sous-officier et un homme de troupe.

A l'aube du 18 mai, les Polonais sont avisés de la retraite des Allemands en direction de Roccasecca. Aussitôt, une compagnie se met en route. Elle découvre des positions abandonnées. Vers 6 heures du matin, des patrouilles pénètrent dans Massa Albaneta, puis une heure plus tard, elles occupent la cote 593 et le mont du Calvaire.

Peu avant dix heures, les Polonais entrent dans l'abbaye, où ils trouvent entassés dans les caves des blessés et quelques infirmiers paras. En tout une quinzaine. Sur le sommet du mont Cassin, tout n'est que décombres et cadavres, et une horrible odeur de mort flotte dans l'air. La bataille pour Cassino est terminée et le drapeau polonais flotte à présent sur le mont Cassin.

Une nouvelle ligne de défense est mise en place par le commandement allemand, dans la région de Pico pour refermer le verrou sur la route de Rome. Les Polonais ont réussi à s'emparer de Piedimonte. Les paras, regroupés et regonflés, reprennent la bourgade dans une charge furieuse. Le mont Cairo est toujours entre leurs mains. Mais les Polonais s'acharnent et avec un courage fantastique, malgré des pertes effroyables. Ils parviennent enfin au sommet des 1.669 mètres du mont Cairo le 25 mai, pour ne plus le lâcher. La division Karpacka réussit à son tour à reconquérir Piedimonte San' Germano. Mais un peu partout, les Alliés progressent et les Allemands, pour éviter l'encerclement, sont obligés de reculer une nouvelle fois leur ligne de défense. Le 25 mai, les Américains s'emparent de Cisterna, sur la via Appia, à une quarantaine de kilomètres du centre de Rome.

Il est temps de revenir sur le front du C.E.F.

Après avoir enlevé les villages de Coreno et d'Ausonia, la 3e D.I.A. de Monsabert, est au contact de l'ennemi qui cherche à couvrir sa retraite. Les 2e et 3e bataillons du 3e R.T.A. sont lancés en direction du village de Castelnuovo. Bien que retardés par un rideau de tireurs d'élite et appuyés par des mitrailleuses soigneusement camouflées, les tirailleurs algériens prennent en quelques heures le village de Castelnuovo.

Le 5e R.T.M. vient de s'emparer du village de Casale. Il assure la jonction avec les Algériens.

C'est un remarquable succès dont les conséquences vont se faire sentir très rapidement. Le général Juin ayant conçu un plan d'encerclement de l'ennemi, presse le général Sevez de pousser en force avec ses montagnards dans le massif du Petrella, en direction du mont Revole, pour se rabattre ensuite sur sa droite, sur les arrières d'Esperia. Dans le même temps, le général Brosset exécute une manœuvre similaire par le nord, en contournant le mont d'Oro, par la vallée du Liri. Le 2e Corps américain apporte une aide précieuse au C.E.F.

L'action de la division de Monsabert est déterminante, car lorsque le goulet Esperia-San-Oliva sera tombé, et les résistance du mont d'Oro réduites, l'ennemi devra précipiter sa retraite jusqu'à Pico. Nous sommes le 15 mai. Impatient de voir comment se développe sa manœuvre, le général Juin se rend avec sa jeep et son chauffeur en première ligne. Car, comme il le dit souvent, "Une armée ça se commande aussi sur le terrain, au milieu de ses combattants, et pas seulement à son P.C., au bureau". Toujours vêtu de son short, avec ses bandes molletières roulées au-dessous de ses genoux, le colt à la ceinture, coiffé de son béret à cinq étoiles, la cigarette aux lèvres, les lunettes caoutchouc-mousse sur les yeux pour se protéger de la poussière, il s'installe à côté de son fidèle chauffeur, en compagnie d'un officier général et du colonel Zeller. Une seconde jeep suit, avec deux officiers chargés de prendre des notes. Impatient d'arriver sur la ligne de front, le général apostrophe son chauffeur : "Plus vite ! plus vite !, qu'est-ce que tu fous, accélère...", mais ce dernier en a l'habitude, et ça ne l'émeut pas.

Roulant difficilement sur cette route de montagne, élargie par les unités du génie, les jeeps croisent des compagnies muletières de brêles, spécialement constituées pour cette campagne, lourdement chargées de matériel, de vivres et de munitions. A hauteur de Coreno, Juin rencontre de Monsabert avec lequel il s'entretient. Voulant pousser un peu plus loin, au détour d'un chemin, les deux jeeps se trouvent face à des tireurs isolés, à moins de cent mètres. Le temps d'une hésitation à tirer et sur un mot du général, son chauffeur exécute avec beaucoup de sang froid, une rapide marche arrière, sous une grêle de balles, heureusement mal ajustées. La seconde jeep fait demi-tour, et parvient également à s'échapper, malgré les balles qui sifflent tout autour des deux véhicules.

Les jeeps se rangent derrière la première maison de San-Antonio. Dépliant une carte d'état-major, le général indique des points et explique la manœuvre d'encerclement au commandant de Rocquigny, qui mène le combat en première ligne. Entre autre, il lui dit : "Ne laissez pas le Boche se dérober ! Il faut en ramasser la plus possible. C'est le jeu, il faut jouer serré". Au soir du 15, il apparaît que l'ennemi tente d'organiser sa résistance sur la ligne Dora, située 15 kilomètres en arrière de la ligne Gustav qui a été complètement enfoncée. Il commet là une lourde erreur en acceptant la bataille dans les pires conditions. Pour ce faire, il va dégarnir le massif du Petrella et du Famera, précisément là où Juin va porter son effort principal. Nous savons déjà que les tabors de Guillaume sont au pied du mont Petrella et que le Fammera a été enlevé par les tirailleurs de la 4e D.M.M..

Durant six jours, les goumiers vont se battre comme des lions, ignorant la misère physique, les blessures et la mort. Au travers de toutes les campagnes auxquelles ils ont participés, ils seront classés parmi les plus valeureux soldats de l'Empire. La manœuvre du général Juin a réussi. Le 17 mai, sur la pression des troupes de Monsabert, le verrou d'Espéria saute. Cependant, trois jours seront encore nécessaires pour forcer le boyau formé par la vallée de San-Oliva vers Pico. Les pertes seront importantes. Deux officiers supérieurs seront tués dans cette bataille, ainsi que beaucoup d'officiers, sous-officiers et hommes de troupe, français et indigènes.

Le 18 mai, le C.E.F., ayant atteint tous ses objectifs, la 3e D.I.A. ayant enlevé San-Oliva à six kilomètres au nord d'Espéria, est au contact de la ligne Hitler. Dès lors, le C.E.F. devient l'adversaire principal et, de toutes parts, le commandement allemand amène des renforts pour ralentir sa progression.

Le 17 mai, le général de Gaulle est arrivé en Italie. Il est accompagné du général de Lattre de Tassigny, commandant de l'Armée B, et du général Béthouart, chef d'état-major de la Défense Nationale. Ils déjeunent au Q.G. du général Juin, au château de Sessa-Aurunca. Le 18, de Gaulle et sa suite se rendent auprès de la 2e D.I.M. du général Dody qui se trouve au repos dans la région de San-Clemente.

Le général de Gaulle remet de nombreuses décorations.

II visite ensuite la 1re D.M.L, où il retrouve des vétérans de la campagne de Libye qu'il connaît depuis la première heure. Toujours accompagné de ses généraux, il se rend à proximité des premières lignes, au P.C. de Monsabert, près de San Oliva. De là, il peut suivre les progrès des troupes françaises et juger de l'ardeur qui les anime. Enfin, il se rend dans les formations sanitaires de madame Catroux, de la Comtesse de Luart, de lady Spears et des bataillons médicaux, où il réconforte de nombreux blessés et remet des décorations. Le soir même, il repart pour Alger, par avion.

Les goumiers du général Guillaume ont reçu pour mission de traverser la route Itri-Pico, et de couper l'aile droite allemande appuyée au golfe de Gaète. Mais il n'est pas besoin de les pousser. Ils se sont ravitaillés dans les coffres du 104e Panzer et du 400e groupe de reconnaissance allemand où ils ont trouvé de l'eau. Déjà ils rêvent de Rome, qui se trouve à environ 80 kilomètres à vol d'oiseau.

A la demande du 2e Corps américain, les goumiers doivent s'emparer du mont Vele (936 mètres) qui se trouve à 7 kilomètres dans les lignes ennemies, au nord d'Itri. Le lieutenant-colonel Leblanc décide d'effectuer un raid de nuit pour atteindre cet objectif, et il en confie la mission au lieutenant de Kérautem du 1er groupe de tabors marocains. Ce dernier quitte le bivouac à 23 heures avec deux sections de goumiers éprouvés. Après trois heures et demie de marche, dans une obscurité totale, il parvient au P.C. du 2e Tabor, qu'il sait trouver vers la cote 890. On lui donne aussitôt un guide connaissant bien le pays pour le conduire jusqu'au sommet du Vele (que l'on croit non occupé par l'ennemi), ainsi qu'un capitaine d'artillerie, afin d'y installer un observatoire.

Tout doit être terminé à 5 heures.

Dans la nuit noire, il s'engage derrière le guide, suivi de ses goumiers. A peine a t-il fait quelques mètres qu'il entend, venant sur lui le piétinement sourd d'une troupe en marche. II se jette immédiatement dans un fossé au milieu de ses hommes, leur demandant de ne pas tirer. Une colonne forte d'une demi-compagnie passe sans les voir. Par la même occasion, il coupe une ligne de téléphone qu'il repère le long d'un talus. Continuant sa progression à contresens de la colonne allemande, il arrive à une route, kilomètre 116 (sans doute Rome) qu'il franchit en scindant ses sections en deux. Il aperçoit, sur le ciel pâle, l'arête sombre du Vele avec son piton. II y a plus de 300 mètres de dénivelé à gravir par des pentes très raides. L'escalade s'effectue avec toute la vitesse dont les goumiers sont capables. Le lieutenant coupe encore, au passage, trois lignes téléphoniques. Tout paraît aller très bien et le sommet n'est plus très loin. Mais tout à coup, parties d'un ressaut de terrain, éclatent des rafales de mitraillettes. N'hésitant pas une seconde le lieutenant lance ses goumiers à l'assaut en hurlant et en tirant de toutes leurs armes. A 4 heures 55, ils couronnent le sommet du Vele, ils sont de cinq minutes en avance sur l'horaire !

Saisis de panique, les Allemands se sont enfuis.

Les goumiers comptent deux blessés légers; les Allemands ont six tués et quatre prisonniers. Le capitaine d'artillerie installe son observatoire sous la protection des deux sections. Au lever du jour, les Allemands tentent de reprendre le Vele qu'ils ne parviendront pas à atteindre, l'officier d'artillerie ayant réussi à établir la liaison radio avec le 69e d'Artillerie, obtient un tir permettant d'écraser la contre-attaque ennemie.

Mais bientôt, le sommet du Vele est soumis à des tirs d'artillerie très précis. Deux goumiers sont tués et quatre ou cinq sont blessés. Le lieutenant donne l'ordre à ses hommes de se protéger à l'aide de blocs de rochers pour en faire des murets contre les éclats et de bien s'abriter avec leurs fusils-mitrailleurs, dont ils se servent avec adresse. Le lieutenant Kérautem se sent très seul. Mais que font les Américains ? Car il sait qu'il ne pourra résister longtemps. Et soudain, à 15 heures, il aperçoit les premiers voltigeurs, à deux kilomètres plus au sud. Après avoir franchi la route Itri-Pico, les fantassins américains parviennent au sommet du Vele. A 16 heures 30, le lieutenant Kérautem remet sa position aux Américains et rallie son tabor. Ayant regroupé tout son monde, il expédie l'une de ses sections avec les blessés et les prisonniers, tandis qu'il reste sur le Vele avec sa seconde.

Soudain, à côté même d'un goumier, sort d'un trou masqué de broussailles un Allemand qui cherche à s'enfuir. Il est abattu d'une balle dans le dos. Le lieutenant s'est porté rapidement sur les lieux. Dans le terrier, il entend du bruit, des chuchotements. Il lance une sommation qui suffit à faire sortir les Allemands. Ils sont sept, qui émergent du trou, mains en l'air. Quatre officiers, deux soldat et un infirmier. Après la fouille, le lieutenant les autorise à baisser les bras et les traite avec humanité. Rassurés, ils le dévisagent avec curiosité, et après beaucoup d'hésitations, il lui demande de quelle nationalité il est, ainsi que celle de ses hommes : "Français, Armée d'Afrique". Les Allemands sont stupéfaits : "Franzosen ! Franzosen !" Puis ils se taisent. Ceux-là ignoraient qu'en Italie, il y avait une armée française. La France était là, elle avait repris les armes.

Pour le C.E.F., une nouvelle grande bataille se prépare pour la prise de Pico, véritable point stratégique. Le général Clark a mis à la disposition des Français deux bataillons de chars Médiums.

Le 20, Juin donne l'ordre au général de Monsabert de pousser en direction de Pico et de s'emparer du nœud routier de San Giovanni, à environ une vingtaine de kilomètres, afin de couper cette voie de retraite aux éléments ennemis. La 1re D.M.I. est chargée de couvrir la 3e D.I.A..

Cette action permettra d'emporter la ligne Hitler, dernier rempart avant Rome.

Mais le commandement allemand met tout en œuvre pour tenter d'enrayer l'avance du C.E.F., qui reste, pour l'instant, l'adversaire principal.

La 8e Armée britannique est bloquée dans la plaine, face à Pontecorvo.

Le 21 mai,, la 1e D.M.I. est brusquement assaillie par des tirs denses et précis de canons automoteurs de 88 mm. Sa ligne avancée doit se replier.

II en va de même pour la 3e D.I.A., qui, après avoir pris pied dans le bourg de Pico, est obligée de se replier et deux compagnies du 7e R.T.A. sont encerclées.

Dans la nuit, une contre-attaque est lancée pour les dégager. La lutte est sauvage; attaques et contre-attaques à la baïonnette se succèdent au milieu d'éclatements de grenades, de rafales d'armes automatiques et des hurlements des tirailleurs. La situation, un moment compromise, est finalement rétablie le 22 au lever du jour. Elle est due à un fait d'arme particulièrement remarquable. Alors que la crête vient d'être perdue pour la troisième fois et que six officiers, dont deux capitaines, ont été tués ou gravement blessés, le sous-lieutenant Navas reste seul debout avec une cinquantaine d'hommes. Ces derniers sont harassés, perdus, prêts à lâcher pied, et l'ennemi va atteindre le sommet. Jugeant la situation, Navas harangue ses tirailleurs : "Vous êtes des guerriers ! Vous n'avez pas peur de la mort ! Allah a promis le paradis à ceux qui tombent en combattant. Nous allons charger encore une fois. Toi, sergent Mohammed, choisis le plus beau chant de guerre. Baïonnettes au canon et en avant". Et ils s'élancent en chantant. L'ennemi est glacé d'épouvante. En une minute, les survivants de la compagnie parviennent au sommet, cette fois définitivement.

Mais cette victoire est chèrement payée ; le sous-lieutenant Navas tombe à la tête de ses hommes, ainsi que beaucoup de ses valeureux tirailleurs.

Le chemin de croix sera long, durant toute cette campagne, ainsi que celle qui suivra, pour la libération de la France.

Le 22 mai, les tirailleurs algériens et tunisiens se sont emparés de Pico qu'ils tiennent solidement. Le 7e R.T.A. a eu l'honneur d'entrer le premier.

C'est un nouveau grand succès. L'objectif fixé avant l'offensive par le général Alexander au général Juin est atteint sur tout le front du C.E.F.. On va désormais se battre en rase campagne, jusqu'aux avancées de Rome.

Afin d'assurer la jonction avec le camp retranché d'Anzio, cette troisième bataille s'engage le 23 mai pour se terminer le 25.

La 2e D.I.M. du général Dody est remontée en ligne. Elle est s'interpose entre la 3e D.I.A. et la 4e D.M.M.

La 8e Armée britannique a toujours peu avancé, attendant que, sur la rive droite du Liri, le C.E.F., lui ouvre la voie.

Après de rudes combats, des éléments du 2e R.T.M. s'emparent de Lenola.

Dans le même temps, le corps de montagne réussit la prise de deux importants sommets (765 mètres et 896 mètres)et le groupement blindé Louchet atteint le carrefour des routes Itri-Pico et Pico-Lenola.

Pour renforcer l'action de la 2e D.I.M., Juin a mis à sa disposition le 757e bataillon de chars américains et le 8e régiment de chasseurs d'Afrique, appuyé par le 756e bataillon de chars américains.

Mais l'ennemi est déterminé à résister et lance des vagues d'infanterie appuyées par de nombreux chars. La 3e D.I.A. est contrainte de se replier sur Pico. II en va de même pour la 2e D.I.M. et le corps de montagne, qui sont violemment pris à partie.

Le 2e bataillon du 2e R.T.M., qui s’est cramponné sur le piton du Castello qu'il vient d'enlever, est écrasé sans interruption par l'artillerie allemande. Mais il réussit à maintenir sa position. Lorsqu'il est relevé dans l'après-midi du 23, il a perdu 108 hommes et tous ses cadres. Il n'y a plus un seul Français valide ! Lourd sacrifice qui a permis de tenir ce point stratégique.

Les chars français arrivent et l'ennemi cède du terrain.

La progression par les hauts sommets des monts Ausoni, va provoquer le recul général des Allemands.

Sur le front Anzio-Nettuno, la résistance ennemie se durcit face à la 5e Armée. Le 2e Corps américain et le C.E.F. s'efforcent d'avancer vers les troupes du général Truscott.

Une nouvelle grande bataille s'engage avec le groupement blindé de la 3e D.I.A., au cours de laquelle les chars du 3e Spahis Algériens vont se couvrir de gloire. De part et d'autre, les pertes sont lourdes. Les carcasses de chars encombrent le champ de bataille, avec les équipages tués ou horriblement brûlés dans leurs tourelles. A leurs côtés, les sections d'accompagnement des tirailleurs se sont farouchement battus. Ce combat de chars du 3e Spahis Algériens est la plus grande bataille de chars livrée jusqu'ici sur le front d'Italie. Elle a duré quatre jours pleins, du 22 au matin au 25 au soir, provoquant la rupture de la ligne Hitler à Pico-San Giovanni, ouvrant ainsi le débouché dans la haute vallée du Liri. A la fin de la rencontre, le bilan est lourd pour les Algériens et le 7e Chasseurs d'Afrique. Les Allemands perdent 30 chars dans ces combats, abandonnant sur le terrain leurs morts et leurs blessés.

A droite, la 2e D.I.M. de Dody livre des combats très durs, mais réussit à déborder par l'ouest le village de Pastena : elle s’empare ensuite du mont Capello, succès dont profite le général Sevez avec son corps de montagne. De son côté l'offensive lancée par le général Truscott à Anzio progresse favorablement, malgré une résistance opiniâtre de cinq divisions allemandes.

Et le 25 mai, le résultat si longtemps incertain est désormais un fait acquis: Les fantassins américains du 2e C.A.U.S. voient enfin arriver vers eux les premiers voltigeurs du 6e Corps d'Anzio. C'est l'explosion de joie, ils tombent dans les bras les uns des autres. Britanniques et Américains unis dans un même combat, savourent enfin cette victoire. Le général Juin a tenu à une présence française. Plusieurs officiers de la Liaison Française auprès de la 5e Armée américaine sont allés s'enfermer avec leurs camarades anglo-saxons dans la tête de pont d'Anzio et combattre à leurs côtés. Anzio dégagé, le sort de Rome est désormais réglé. L'ennemi est stratégiquement battu et il est contraint à une retraite qui doit le conduire loin au-delà de Rome.

Cependant, tactiquement, il va continuer de bien se battre. Le soldat allemand est un adversaire redoutable et valeureux, même dans les situations les plus désespérées. On a pu s'en rendre compte à Cassino. Mise à part la cruauté de certaines unités, hommage doit être rendu à l'armée allemande pour son courage et sa valeur militaire.

Du 28 au 30 mai, le C.E.F. fait de nouveaux progrès. Les tirailleurs de Dody donnent l'assaut général sur le front de la division. Après avoir coupé la grande rocade Frosinone-Terracina, ils sont aux abords de Tomacella. A la demande du Général Clark, des unités du C.E.F. vont relever la 88e Division américaine. C'est la manœuvre d'enveloppement de l'aile droite allemande qui se précise.

Le 31 mai, l'ennemi a perdu un terrain considérable, environ 100 à 120 kilomètres, depuis le Garigliano. Les éléments les plus avancés sont à 25 kilomètres de Rome.

Dans la région de Vellitri, les chars américains progressent avec difficulté face aux paras allemands. Ces combats de retardement vont se dérouler du 25 au 31 mai, où, dans la nuit, ils reçoivent l'ordre de se replier. La 4e division parachutiste avec les 10e, 11e et 12e régiments, vont faire mouvement pour se reformer dans la région de Florence. Ils vont ainsi échapper à l'encerclement.

Cependant, l'ennemi s'obstine à contenir l'avance des Alliés en sacrifiant des éléments retardateurs, reculant pas à pas, au prix d'inévitables pertes en hommes et en matériel. Dans cette bataille pour Rome, l'aviation alliée joue un rôle d'une importance décisive. Les groupes de chasseurs-bombardiers français, travaillant en pool avec les Anglo-Américains, s'en donnent à cœur joie, d'autant que l'aviation ennemie est totalement absente du champ de bataille. De jour, rien ne peut plus circuler dans la zone allemande. Certains conducteurs d'engins motorisés allemands ayant échappés au massacre, déclareront : "C'est devenu l'enfer !"

Néanmoins, un raid de l'aviation allemande est particulièrement meurtrier pour le 1er bataillon de la légion étrangère de la 1re D.M.I.. Alors qu'il vient d'arriver pour établir son campement dans une oliveraie, il est attaqué à coups de grenades, provoquant des effets meurtriers dus aux éclats. En quelques secondes, plus de cent légionnaires sont tués ou gravement blessés. Cette attaque a à elle seule provoquée plus de pertes que depuis le début de la campagne.

© Anovi - 2004