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Le triomphe du
C.E.F. Par Charles Chéreau
Le général de Larminat, arrivé le 11 mai à l'état-major du général Juin, est chargé de coordonner l'action des deux divisions engagées, y compris le 7e Chasseurs d'Afrique. II inspecte plus particulièrement la 1re D.M.I., qui avait longtemps relevé de lui en Afrique.
Le haut-commandement allemand estime que la perte de Rome n'est pas d'une importance primordiale, mais tout simplement une défaite de prestige. La péninsule Italienne est assez longue jusqu'à la vallée du Pô, pour lui permettre une retraite relativement lente et regrouper ses forces afin de faire face aux opérations ultérieures en Europe. En accord avec les généraux Alexander et Clark, Juin propose au contraire de forcer l'ennemi à combattre, l'obligeant à une bataille décisive en Italie, le contraignant ainsi à fixer et à dépenser la majeure partie de ses réserves. Cela permettait ensuite l'invasion de l'Europe centrale, par la Vénétie, la Moravie, la Hongrie et l'Autriche, puis enfin d'établir la jonction avec les Russes pour foncer, de concert, sur Berlin. Cette stratégie aurait évité les débarquements au nord et au sud de la France. La campagne de France devenue inutile, les armées alliées et l'armée française ne seraient pas contraintes d'aborder de front les terribles défenses ennemies constituées par la ligne Maginot, retournée à leur profit, puis le Rhin et la ligne Siegfried. Que de peines économisées ! Que de vies humaines épargnées ! Et que de temps gagné permettant, sans conteste, d'accélérer la défaite nazie. Dès le 25 mai, le général Juin va s'employer à faire valoir son point de vue. Hélas, c'était sans compter sur les décisions prises par les Alliés, lors de la conférence de Téhéran (28 novembre - 1er décembre 1943) entre Roosevelt, Churchill et Staline. La France n'étant pas représentée, les préventions à l'encontre de notre pays, dues à la défaite de 1940, n'avaient pas permis la présence de généraux français. Pas même celle de de Gaulle ! Et pourtant à cette époque, la France avait repris les armes. Il y avait eu la victoire de la Tunisie et de la Corse. Ce fut très certainement, plus qu'un manque de courtoisie, une faute. Le plan d'invasion de l'Europe présenté par les Américains avait été arrêté et adopté par les trois Grands à Téhéran. La France, considérée comme trop petite, en avait été tout simplement exclue. La richesse industrielle des États-Unis avait permis la construction et la mise au point de cette merveilleuse machine de haute précision ; un chef d'œuvre d'horlogerie à la mécanique bien huilée et que, malgré les obstacles, plus rien ne pourrait arrêter. Il n'était donc pas question d'y toucher ! Telle était la conception américaine.
Si le C.E.F., placé au centre du dispositif allié, avait des droits exceptionnels à entrer le premier dans Rome, par suite de la victoire du Garigliano qui, incontestablement était son œuvre, il n'en revendiquait pas l'avantage. D'ailleurs, tout le monde pouvait concourir à la prise même de la ville. Dès le 3 juin, le C.E.F. est à l'extrême pointe du dispositif d'ensemble des armées alliées. La 3e D.I.A. a pris la place de la 4e D.M.M., passée au repos qu'elle a bien mérité. Sa marche en avant de plus de 40 kilomètres en pleine montagne a favorisé la progression du C.E.F., non sans rudes combats. Au cours de son avance de 75 kilomètres à travers la montagne, le seul 2e R.T.M. a fait plus de 720 prisonniers, laissé derrière lui un butin de guerre considérable, et dénombré des centaines de cadavres ennemis. Mais il a lui-même perdu 742 des siens, dont 146 tués et de nombreux officiers et sous-officiers marchant à la tête de leurs hommes. Maintenant, la montagne ayant pris fin, aucun obstacle de terrain sérieux n'entrave plus l'avance des Français vers Rome. Sachant d'ailleurs Rome perdue, le haut état-major allemand déclare à la radio "Rome, ville ouverte". Cependant, les éléments à peu près solides de l'armée allemande vont se sacrifier sous les murs de Rome, dans une résistance désespérée pour contenir l'avance alliée et donner le temps aux unités épuisées de s'écouler par les ponts du Tibre et hâter leur retraite. Lors de la prise de possession du secteur de la 4e D.M.M. le général de Monsabert, refusant d'installer son P.C. dans un château médiéval, échappe de peu à une mort certaine. Mais il n'en est pas de même, hélas pour le 3e groupe de tabors marocains, qui y a établi son cantonnement. Ils entendaient jouir d'un repos bien mérité à la suite de leur course épique à travers la montagne. A peine ont-ils eu le temps de s'installer, que le castel tout entier saute. Avant de se retirer, les Allemands l'avaient miné à l'aide d'engins à retardement à très grande puissance. Plus de cinquante goumiers avec leurs officiers, y compris leur colonel y trouvent la mort. Seul survivant, un lieutenant sauvé par miracle. Sous la poussée du C.E.F., l'ennemi décroche sur l'ensemble du front. Un peu partout, dans les villes et villages, les soldats sont accueillis en triomphateurs. La 2e D.I.M. de Dody remporte plusieurs succès, dont un important nœud stratégique. A l'ouest, les efforts des Américains redoublent. Le 1er juin, ils enlèvent Velletri, ainsi que le cône volcanique des monts Albins, culminant à 900 mètres d'altitude. Le 2, Frascati est encore aux mains des Allemands. Pour s'en emparer, l'artillerie américaine va l'écraser aux trois-quarts. La résidence d'été du Pape, n’est pas épargnée. C'est la classique technique américaine. Frascati prise le 3 juin, les clés de Rome sont dans les mains du général Clark. De son côté, Juin demande à de Monsabert de pousser à toute vitesse sur Rome. Prenant cet ordre à la lettre, de Monsabert bouscule tout ce qui s'oppose à sa marche. Il a établi son Q.G. à 10 kilomètres de Rome, mais ses unités sont bien plus avancées. Le 3e R.T.A. a largement dépassé le parallèle de Rome, contournant la ville par la droite. Mais, respectueux des ordres, il ne cherche pas à y entrer, alors qu'il le pourrait sans problème. Quant à la 2e D.I.M. de Dody, elle est toujours en flanc-garde fixe, en attente de la liaison avec la 8e Armée britannique. La zone française s'est progressivement resserrée, au point de ne représenter plus qu'un front de régiment, celui du 3e R.T.A.. Cédant aux instances du général Leese, le général Alexander vient de prescrire à deux divisions blindées britanniques de dépasser le C.E.F., pour l'exploitation. C'est la course au clocher. Elle risque de manquer d'élégance ! De ce fait, nous sommes bloqués momentanément sur place. Il va s'en suivre une grande perturbation et un peu d'amertume, parmi les troupes françaises obligées de céder le pas dans une partie de leur secteur. Mais les choses finissent par s'arranger, puisque finalement tout le monde participe au mouvement en avant. Les Allemands sacrifient leurs arrière-gardes devant les faubourgs, pour retarder au maximum l'avance des alliés. Il fait une chaleur accablante. Des incendies se déclarent un peu partout. Le grondement de l'artillerie n'a pas cessé depuis deux jours sur l'ensemble du front. Du côté des civils, c'est la terreur et la panique. Les dernières heures de la bataille pour Rome coûtent cher aux troupes américaines, non seulement en chars, mais aussi en infanterie. Il en va de même pour la résistance désespérée des Allemands, se sacrifiant sur place pour permettre aux unités en retraite de se retirer de la ville et de franchir le Tibre en direction du nord. Au soir du 4 juin, les premiers chars de 88e Division américaine entrent dans Rome. L'avance de la 3e D.I.A. se poursuivit à une allure record ; c'est elle qui mène le train. Elle a pratiquement fait le tour de Rome sans y pénétrer. Elle longe le Tibre, mais tous les ponts ont sauté. Nous sommes le 5 juin. C'est la grande ruée vers Rome. Pour le 2e bataillon, il faut franchir le Tibre. En plein combat, un volontaire se présente ; c'est le tirailleur Hervé, un ancien évadé de France. II traverse le fleuve à la nage, tirant un câble d'acier qu'il fixe à un arbre. Toute la compagnie peut à son tour franchir le fleuve. Dans cette opération, Hervé remet à son capitaine plus de trente prisonniers (quinze jours plus tard, il sera tué d'une balle en pleine tête). Dans le même temps, le général de Monsabert est au Monte Sacro, un faubourg de Rome. Fidèle à la parole donnée, il attend l'ordre pour pénétrer au cœur de la ville, malgré l'insistance de ses officiers. Rome appartenait au général Clark et personne ne pouvait y pénétrer avant lui. Le 5 au soir, il entre en vainqueur dans la capitale italienne. Mais il a tenu à associer à ce triomphe ses trois généraux commandant de corps : Juin, Keyes, et Truscott. Mais pour Juin il a fait une exception, en le prenant avec lui dans sa jeep, en lui donnant le bras alors que la voiture défile dans les rues de la capitale. Se penchant vers Juin, il lui dit : "Sans vous, nous ne serions pas là". Par ce geste et ses paroles, le général Clark rend ainsi hommage au C.E.F., ainsi qu'à son commandant en chef. Et ce dernier de lui répondre : "Sans l'Amérique, l'armée Française n'aurait pu être là". La ville est en liesse. Les rues sont noires de monde, les drapeaux italiens fleurissent aux fenêtre. Des femmes se jettent dans les bras des officiers généraux et de leurs suites. Bref, c'est une ville délivrée et dont la foule veut participer à la victoire. Le C.E.F. va passer au repos, ce qui n'enchante pas le général Juin. Il doit cependant s'incliner, car le 6 juin, le général Alexander donne l'ordre au 13e Corps d'armée britannique, ainsi qu'à deux divisions anglaises de relever le C.E.F. Pour nous, après la joie de la victoire, c'est pour le moins la déception. Les divisions françaises sont regroupées au sud-est de la capitale, avec autorisation de la visiter, selon un calendrier et un horaire établis. Nous l'avions bien mérité. Personnellement, cette visite s'est effectuée le 9 juin, en calèche, avec des camarades, pour un tour de ville (bien arrosé, comme il se doit). Puis Saint-Pierre de Rome, avec sa Basilique d'une remarquable architecture. Ce monument connaît la plus grande affluence. Des catholiques aux musulmans, tous s'y coudoient fraternellement. Le Pape Pie XII reçoit en audiences privées ou publiques, de 10 heures à 13 heures, des officiers généraux aux simples soldats, et donne sa bénédiction. Ce mélange d'uniformes des trois armées offre un spectacle étonnant. Quant à la ville, elle est intacte et s'offre dans toute sa splendeur aux regards de ses vainqueurs. Pour la première fois depuis des mois, nous savourons ce bonheur de liberté. Flâner au hasard des rues, se mêler à la population romaine, admirer les jolies filles et plaisanter avec elles, s'asseoir à la terrasse des cafés, effectuer des achats, admirer les devantures des pâtissiers, avec ces énormes gâteaux à la crème. Bref, flâner pendant des heures en attendant le retour au cantonnement. Le 6 juin, nous apprenons avec joie la nouvelle du débarquement des Alliés sur les côtes normandes. Cette nouvelle tant attendue nous réjouit tous. Mais pendant tout ce temps, les Allemands ne s'endorment pas. Profitant de ce répit inattendu des Alliés, ils ont eu le temps de réorganiser de nouvelles défenses en établissant une ligne de tranchées, regroupant toutes leurs réserves disponibles et pourvues d'une puissante artillerie. Avoir laissé à cette armée en déroute le temps de se réorganiser est une erreur manifeste du haut commandement allié. En quatre jours, les Allemands ont eu le temps d'établir un solide rideau de défense à moins de 80 kilomètres au nord de Rome, alors qu'ils étaient talonnés de très près, et que les Alliés disposaient de plusieurs divisions blindées. Le C.E.F., n'avait rien à se reprocher. On se souvient que, le 5 juin, alors que des éléments de la 3e D.I.A. venaient de franchir le Tibre, qu'ordre avait été donné au C.E.F., de s'arrêter sur place, et ce malgré les avis pressants du général Juin, qui entendait poursuivre l'ennemi à fond, en pleine déroute. Pour l'instant, l'heure n'est plus à la récrimination. Le général Juin met rapidement sur pied un corps de poursuite, constitué de la 3e D.I.A., accompagnée du 755e bataillon de chars américain et de la 1re D.M.I., également renforcée du 757e bataillon de chars. La répartition des objectifs est la suivante : Florence, pour les Anglais, Pise, pour les Américains, Sienne, pour les Français. Le Corps de Poursuite du C.E.F. rentre dans la bataille au nord de Rome, le 10 juin, peu avant midi. Il se heurte à la ligne de résistance ennemie aux abords du lac de Bolsena. Le soir, la 1re D.M.I. atteint les rives du lac de Bolsena, après un sanglant combat de rues. C'est là que le Régiment Blindé de Fusiliers Marins perd son chef, le capitaine de frégate Amyot d'Inville, tué par une mine. II avait été l'un des tous premiers officiers à avoir rallié le général de Gaulle, et avait participé à la campagne de Libye. Dans cette opération, plusieurs officiers trouvent également la mort. Le lendemain matin, 11 juin, l'ennemi n'est plus là, il a décroché pendant la nuit. Le 14 juin, le lac de Bolsena est entre les mains du C.E.F. et certains éléments avancés ont atteint la nationale 74. Cependant, tant sur le front français que sur celui des Américains, les Allemands ont lancé d'incessantes et de puissantes contre-attaques. Un bataillon du 7e R.T.A., attaqué par surprise, est rejeté de ses positions et ramené en arrière. Il doit contre-attaquer pour reprendre le terrain perdu. Même si l'ennemi bat toujours en retraite, cette retraite est parfaitement ordonnée et cohérente, et la résistance acharnée provoque des pertes sévères dans les rangs du C.E.F. Cette résistance de l'ennemi se justifie par de nouvelles troupes fraîches, arrivées directement du Danemark.
Le 15 juin, la 2e D.I.M. entre dans Rome. Elle va représenter l'ensemble du C.E.F., et la France tout court. Au nom de tous ceux qui se battent et de tous ceux qui sont morts sur cette terre d'Italie, la 2e D.I.M. va défiler avec tous ses drapeaux, au cœur de la capitale italienne. Elle affirme ainsi que la France est toujours debout et qu'elle a repris sa place au premier rang des grandes nations. Rome figurera parmi l'une des plus brillantes victoires de l'Armée française. Ce défilé fut émouvant, impressionnant et enivrant pour ceux qui eurent l'honneur et plus particulièrement, la chance d'y participer. Souvenir tout simplement inoubliable. La foule massée sur les trottoirs, ne se lasse pas d'applaudir et de clamer son enthousiasme. Mais au fait, est-elle sincère ? Comment ne pas se souvenir de son coup de poignard dans le dos en juin 1940 ? En ce jour de gloire, mieux vaut ne pas trop se poser la question. Pendant ce temps, le Corps de Poursuite continue de presser l'ennemi. Le 16 juin, de Monsabert est au pied de l'imposant massif du mont Amiata. Culminant à 1.734 mètres, il est la clef de voûte du système de défense ennemi. Il commande la route de Sienne et de Florence. Le général Guillaume, avec l'aide de la 3e D.I.A., est chargé de réduire ce bastion redoutable. Dans le même temps, la 1re D.M.I. a fortement avancé le long de la nationale n° 2, face à Radicofani, village médiéval construit sur un piton. Le 16 juin je viens d'être nommé sergent, ce dont je me réjouis. Le général Juin est déçu. II vient d'apprendre que le haut commandement allié vient de prendre définitivement sa décision : il n'exploitera pas la victoire d'Italie et se contentera d'y conserver un front. Juin écrira au général de Gaulle pour lui demander d'appuyer ses vues. Mais les jeux sont faits. Il est trop tard. La machine de guerre américaine s'est mise en marche. Le débarquement en Provence (Opération Anvil) aura lieu comme prévu. Les généraux Alexander, Clark et Wilson, partageant l'avis de Juin de pousser sur Vienne, seront également désappointés. De ce fait, le C.E.F. sera entièrement retiré d'Italie, afin de former avec les divisions restées en Algérie l'Armée française B, destinée à débarquer en France, sur les côtes de Provence, sous les ordres de général de Lattre de Tassigny. Cependant, malgré ces événements, le moral des combattants du C.E.F. n'est pas atteint. Il faut poursuivre la lutte jusqu'au bout. Objectif : Sienne. Les opérations en Normandie poussent Hitler à renforcer le front d'Italie. Pour cela, il fait accélérer les travaux de mises en état de la ligne Gothique, barrant au nord de la vallée de l'Arno le débouché vers la plaine du Pô. Il fait ramener des renforts d'Allemagne, d'Autriche, de France et même de Russie, pour renforcer les unités du maréchal Kesselring, qui jettera lui aussi tout ce qu'il aura sous la main. C'est ainsi que d'excellentes troupes, dont une partie de la jeunesse hitlérienne fanatisée sera acheminée dans le secteur jugé le plus dangereux : le secteur français. C'est à l'évidence une erreur stratégique, mais comment le haut commandement allemand aurait-il pu savoir que le général Alexander avait reçu comme instructions de ne pas déboucher dans la plaine du Pô, mais simplement de refouler l'ennemi jusqu'à l'Arno, sur Florence ? Le 17 juin, la 1re D.M.I. se trouve face à la redoutable position de Radicofani et en face, la 3e D.I.A. fait face à celle aussi impressionnante des monts Amiata. Deux jours sont nécessaires pour la conquête de ces deux objectifs. Dans les deux camps, les soldats se battent avec le même acharnement féroce. Un officier prussien, refusant de se rendre, se tire une balle dans la tête. La 1re D.M.I. a beaucoup souffert dans cette action, mais elle sait qu'elle va être relevée du front d'Italie. Aussi a-t-elle tenu à briller d'un éclat exceptionnel, afin de laisser derrière elle un souvenir durable. Depuis le Garigliano, jusqu'à Radicofani, son nom restera attaché à quelques-unes unes des plus belles pages d'Italie. Quant à moi, je ne suis pas bien dans ma peau. Je n’ai plus l'allant nécessaire et indispensable que doit avoir un combattant pour faire face à un adversaire et sauver "sa peau". Je suis malade. Je ne suis plus apte à me battre, ni à commander des hommes. A contrecœur, je décide de me faire évacuer sur le premier hôpital de campagne. Puis on m'évacue sur un hôpital de Naples, où, après huit jours en observation, un major me signale qu'il me fait évacuer d'urgence sur l'Afrique du Nord. Ce à quoi j'oppose un refus catégorique, sachant qu'après le repos bien mérité nous allions débarquer en Provence. Mon commandant de compagnie le capitaine Guinard me l'avait fait savoir, en me demandant de refuser l'évacuation.Alors, le major me dit : "Je suis catégorique, ou tu restes là et tu crèves, ou je te fais évacuer et tu vas t'en sortir". Entre la vie et la mort, le choix était facile : la vie ! Ayant demandé le Maroc, je me suis retrouvé à l'hôpital de Meknès, sur les conseils de mon camarade de combat Louis Girard, dont le père était ingénieur général des chemins de fer du Maroc, et dont l'aide m'a été précieuse par son intervention auprès du médecin colonel, commandant cet hôpital. Diagnostique : pleurésie, abcès pulmonaires multiples. Résultat : trois mois d'hôpital et deux mois de convalescence, passés à Oujda chez les parents de mon camarade. Puis, déclaré inapte à faire campagne, j'ai été affecté à Taza comme sous-officier d'ordinaire, assumant les fonctions de fonctionnaire officier d'approvisionnement, avec un effectif d'environ 3.000 hommes à nourrir. C'était le centre de regroupement des 4e, 5e et 8e tirailleurs marocains, le C.O.I.8. Poste que j'ai occupé pendant près de 18 mois. Pour moi, la guerre était terminée, et si je n'étais pas indemne, j'avais la chance et le bonheur d'en sortir vivant.
Sur le front, les événements se précipitent. Le mont Amiata, qui domine la plaine jusqu'à Sienne, est entre les mains du 4e R.T.T.. L'ennemi se retire sur les hauteurs de Sienne, ne livrant plus que des combats retardateurs. La 2e D.I.M. vient de remplacer la 1re D.M.I.. Cette dernière prend, le 25 juin, la route du retour. Pour elle, la campagne d'Italie est terminée. Le 28 juin, sur toute la ligne de front des Alliés, l'ennemi se dérobe. Le groupement des tabors du général Guillaume est à moins de 15 kilomètres de Sienne. Après sept mois de campagne, le C.E.F. est sous les murs de Sienne. Toutes ses forces sont regroupées pour l'assaut final. Depuis le Garigliano, il aura parcouru plus de 400 kilomètres. Il est devenu un merveilleux outil de guerre. Cela, grâce à l'état d'âme de chacun des combattants, mais avant tout à son chef, le général Juin qui a su le forger et le conduire à la victoire. Mais les Allemands vont-ils livrer bataille pour Sienne, cette magnifique capitale de la Toscane ? Avant d'attaquer, Juin refuse de bombarder la ville. La 3e D.I.A. de Monsabert est à gauche et la 2e D.I.M. de Dody est à droite, étalées sur un front de 25 kilomètres. Sienne est dans le secteur de la 3e D.I.A. C'est à elle que doit revenir l'honneur d'enlever la ville. En l'absence d'une préparation d'artillerie, et pour sauvegarder Sienne du saccage et de la destruction, le général de Monsabert doit faire le choix d'une stratégie qui ne souffrira pas d'erreur. Il y parviendra par une manœuvre de fixation de l'ennemi dans les faubourgs, par des tirs d'artillerie, puis l'encerclement de la ville par l'est et l'ouest. Mais, sentant venir le piège, les Allemands décrochent pendant la nuit, comme d'ailleurs ils en ont pris l'habitude. C'est finalement le 4e R.T.T., qui entre le premier dans la ville restée intacte. Mais le 3e R.T.A. est dès 3 heures du matin sur les remparts de la ville. A 10 heures, le drapeau français flotte au sommet de la tour Mangia. Dans la ville c'est du délire. Toute la population acclame les troupes. De partout, jaillissent les cris de : "Evviva la Francia". C'est une bataille de fleurs ininterrompue. Dans chaque famille on veut avoir son invité, son vainqueur. De Monsabert est heureux, Sienne est intacte, il a gagné. Maintenant, la campagne d'Italie est virtuellement terminée. Elle n'a plus d'intérêt. Le 5 juillet, la 3e D.I.A. fait ses adieux au C.E.F. Elle est immédiatement remplacée par la 4e D.M.M.. Le général Juin prend le commandement des deux seules divisions qui lui reste. Et la marche en avant se poursuit. Les divisions Sevez et Dody marchent sur Florence par la vallée de l'Elsa. Une moitié du groupement des tabors, sérieusement éprouvé, est au repos dans la région de Sienne. Après le retrait des Allemands, il ne reste que 45 kilomètres à parcourir pour atteindre Florence. A gauche, la 5e Armée américaine avance rapidement, tandis qu'à droite la 8e Armée britannique progresse plus lentement. Le 7 juillet, le C.E.F. est au contact des résistances ennemies établies en travers de la vallée de l'Elsa, dans les coteaux de chianti couvrant plusieurs bourgades. Dans le même temps, la 2e D.I.M. occupant une colline du nom de Belvédère par une compagnie du 4e R.T.M., est violemment attaquée par un bataillon de chasseurs paras appuyés par des chars Tigre. Toute la journée du 11 et la matinée du 12 juillet, l'artillerie allemande va pilonner le Belvédère. Les tirailleurs creusent à la hâte des tranchées. Puis les paras passent à l'attaque. Des nappes de balles arrivent de partout. Il n'y a plus un seul officier debout. C'est un adjudant qui prend le commandement. La situation devenant critique, l'adjudant demande un tir direct, presque sur lui, pour bloquer les assaillants. Les vagues d'assaut des paras sont prises sous un feu d'enfer et se disloquent. Trois chars brûlent et d'autres sont immobilisés. La cadence de tirs de l'artillerie augmente. En fin de journée, les paras se retirent vers le fond des ravins, et les chars disparaissent. L'ennemi laisse sur le terrain 80 cadavres et 8 chars incendiés ou démolis. La 10e compagnie du 4e R.T.M. a perdu tous ses cadres et le tiers de son effectif. Le 13 juillet, alors que les deux divisions du C.E.F. sont engagées dans de violents combats, le général Alexander fait connaître au général Juin que le C.E.F. sera relevé entre le 20 et le 25 juillet. Le 22 devant marquer pour lui l'arrêt complet des opérations. Le 14 juillet a lieu à Sienne une prise d'armes en l'honneur de la fête nationale. Les généraux Alexander et Clark ont tenu à venir rendre un vibrant hommage à ces vaillantes troupes qu'ils ne reverront pas. Et tandis que se déroule cette cérémonie, la 2e D.I.M. et la 4e D.M.M. livrent leur dernière bataille. La 2e D.I.M. a progressé de plusieurs kilomètres et atteint le village de San Donato. La 4e D.M.M. assure la liaison avec la 88e Division américaine, vers l'Arno. Enfin le 22 à l'aube, la compagnie Battestini, dans un suprême élan accompli pour l'honneur, enlève la ville de Castelfiorentino et plante le drapeau français au sommet de la ville, non sans un violent engagement et non sans pertes. Le capitaine Battestini y trouvera la mort. Il sera le dernier officier tué dans cette campagne. Ce sera également le dernier combat livré par le Corps Expéditionnaire Français d'Italie. Le soir du 22 juillet, les 8e Division des Indes et 4e Division néo-zélandaises relèvent les dernières unités françaises encore en ligne. Cette fois c'est bien la fin. La tâche du C.E.F. est parfaitement achevée. Pour terminer, et pour bien faire comprendre ce qu'était l'état d'esprit des combattants du C.E.F., je voudrais citer les dernières paroles prononcées au soir de la victoire du Garigliano par un jeune aspirant, évadé de France par l'Espagne, et engagé à la 2e D.I.M.. Mortellement atteint, alors qu'il allait expirer, il dit à l'aumônier qui l'assiste : "Laissez faire... Je meurs content, en pleine victoire, comme je voulais... Vous, vous avez de la chance... Vous reverrez la France. Faites alors que, là-bas, tout ce sang ne soit pas gâché". Telle était bien la pensée profonde qui animait les soldats du C.E.F. Lettre d'adieux du Général Britannique Alexander, commandant en chef le front allié d'Italie, au Général Juin, à la fin de la campagne, et de son départ pour Alger : Je veux vous exprimer ma reconnaissance et mon chagrin : ma reconnaissance pour la magnifique exécution de la tâche que vous avez menée à bien sur les champs de bataille, mon chagrin de voir disparaître des amis et des camarades d'une telle distinction. Je vous apporte personnellement mes plus profonds remerciements et vous exprime mon admiration sans bornes pour la maîtrise avec laquelle vous avez conduit vos troupes et mené vos batailles. Sous votre direction éclairée et ardente, la gloire des armes françaises a été, une fois de plus, manifestée au monde. A la bravoure de vos officiers et soldats, j'apporte ma plus chaleureuse admiration et ma profonde gratitude pour les résultats remarquables qu'ils ont obtenus, au cours de notre grande victoire sur l'Allemagne. La France peut être, à juste titre, fière de la vaillance de ses fils du Corps Expéditionnaire Français. Quoi que nous réserve l'avenir, et où que vous puissiez vous trouver, je suivrai votre fortune avec intérêt et fierté : La fierté que j'éprouverai toujours d'avoir été votre commandant en chef. Que Dieu vous apporte à tous sa bénédiction et que la chance soit avec vous. Alexander" |
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