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Adolf EICHMANN (19 mars 1906 - 31 mai 1962) Par Agnès Granjon
Adolf subit fortement l’influence de son père. Comme un grand nombre de ses compatriotes, Karl Eichmann perd sa fortune au cours de la crise économique qui suit la fin de la grande guerre et fait l’amère expérience de devoir repartir de zéro. Il inscrit son fils dans le mouvement de jeunesse Wandervogel, qui bien qu’apparemment apolitique imprègne fortement les jeunes esprits avec les idées patriotiques. Plus tard, en 1927, le jeune Eichmann rejoint la branche de Linz de la Heimschutz, une association paramilitaire de droite d’anciens combattants austro-allemands. Il étudie même un temps la possibilité de rejoindre une loge maçonnique. L’ascendance paternelle se révèle aussi dans un autre domaine : Karl Eichmann est un membre actif de l’Église évangélique et Adolf restera au sein de cette Église jusqu’en 1937, bien après que la majorité des SS ait rompu avec la religion. En 1919, Adolf Eichmann entre à l’institut fédéral supérieur d’électrotechnique et de construction mécanique de Linz pour y suivre des études d’ingénieur. Mais il quitte l’école sans qualifications en 1921. Son père, qui a entre-temps lancé une affaire, lui donne un travail de simple ouvrier dans sa modeste entreprise minière. Le jeune Eichmann travaille à la surface et dans les tunnels d’extraction d’huile de schiste, avant de partir quelque temps plus tard en apprentissage dans une firme électrotechnique de Haute Autriche, la Socony, pour laquelle il devient représentant de commerce en aspirateurs. En 1927, par l’intermédiaire de contacts familiaux, son père lui obtient un travail similaire dans une compagnie américaine à Vienne, la Vacuum Oil Company. Alors qu’il habite toujours la maison familiale, Eichmann voyage dans toute la partie nord de l’Autriche pour vendre des produits pétroliers et pour repérer des sites pour de nouvelles stations d’essence. Chaque samedi, il met à jour consciencieusement ses documents de travail et fait son rapport à ses supérieurs. Reconnu pour son activité sérieuse et assidue, il est transféré dans le district de Salzburg. C’est au cours de cette période qu’il acquiert l’expérience qui lui sera très utile quelques années plus tard : comment identifier les principaux nœuds de communication, comment établir un planning horaire et organiser des livraisons, comment vendre un produit et négocier pour arriver à ses fins. L’année 1932 marque un tournant dans la vie d’Eichmann. Invité avec son père à une réunion du parti national-socialiste autrichien dans une brasserie de Linz par le gauleiter local, le Dr Ernst Kaltenbrunner, fils d’un ami de Karl, Adolf est transporté par la ferveur nationaliste des personnes présentes à la manifestation. Il est probable que Kaltenbrunner se soit renseigné avant sur le jeune Eichmann. Le 1er avril 1932, celui-ci rejoint le NSDAP autrichien et la SS. Il associe désormais son travail commercial avec l’activisme politique. En juillet 1933, Eichmann est licencié par son entreprise. Il sollicite alors l’aide de Kaltenbrunner. Le parti nazi ayant été déclaré illégal en Autriche quelques jours plus tôt, le 20 juin, ce dernier s’arrange pour lui faire rejoindre l’Allemagne. Eichmann cherche d’abord du travail en Bavière avant d’être accepté dans une unité de SS autrichiens exilés en cours d’instruction. Il passe ainsi 14 mois dans un centre d’entraînement de la SS, avant d’être affecté comme caporal-chef au camp de concentration de Dachau. Mais très vite Eichmann pose sa candidature pour rejoindre le SD, le service de sécurité de la SS. Le 1er octobre 1934, Eichmann est nommé avec le grade de sergent dans l’un des services du SD à Berlin. Il débute à la section II 112, chargée de la surveillance de la Franc-Maçonnerie. Son travail consiste à rassembler et à classer les informations sur les Francs-Maçons les plus en vue. Repéré par Elder von Mildenstein, le responsable du service juif du SD qui devient son nouveau mentor, Eichmann est transféré au Service des Affaires Juives au début de l’année 1935. Il fait preuve d’un enthousiasme évident pour sa nouvelle affectation. Dès lors, sa carrière va prendre son essor. A l’instigation de von Mildenstein, qui porte un intérêt particulier au sionisme et à l’émigration vers la Palestine, Eichmann acquiert des rudiments d’Hébreu et de Yiddish, étudie la communauté juive, son histoire, ses traditions et sa culture, collecte des informations sur ses dirigeants et va même jusqu’à assister à des réunions dans les quartiers juifs au cours desquelles il prend un grand nombre de notes. Il devient un familier de la question sioniste, lit L’État juif de Theodor Herzl, rédige un manuel sur la question et donne des conférences sur le sujet devant des commandants SS. Il prend également contact avec des dirigeants sionistes et se rend en Palestine au cours de l’année 1937 pour discuter avec les responsables arabes locaux de la possibilité d’une émigration de grande ampleur des Juifs du Reich vers le Moyen-Orient. Mais les autorités britanniques d’occupation, informées des négociations, lui donnent l’ordre de quitter le territoire, faisant échouer ses démarches. Précédemment, le 21 mars 1936, il a épousé Vera Liebl, originaire de Bohême, avec qui il aura trois garçons. En 1937, Eichmann est promu au grade de sous-lieutenant. Ses compétences et son zèle attirent rapidement l’attention de Reinhardt Heydrich, le chef du SD et même du Reichsführer Himmler qui le nomme à la tête du Musée scientifique des Affaires Juives nouvellement créé par le SD. Eichmann est alors chargé d’enquêter sur les solutions possibles à la "question juive". En quelques années il en devient ainsi un spécialiste au sein du SD, qui continue à promouvoir discrètement l’émigration juive. L’"Erfahrener Praktiker" acquiert réellement sa spécialisation après l’Anschluss, lorsque le SD est chargé de vider l’ensemble des territoires du Reich de tous ses Juifs. Dans ce but, est créé à Vienne, sous l’autorité d’Heydrich, l’Office central pour l’émigration juive. La responsabilité en est confiée à Eichmann, qui est nommé assistant de Stahlecker, le responsable du SD pour le Danube, la principale région SS. Quelques jours seulement après le rattachement de l’Autriche à l’Allemagne, le 17 mars 1938, Eichmann arrive dans la capitale autrichienne avec l’immense tâche d’accélérer l’émigration des Juifs. Réorganisé par Eichmann, qui créé une organisation juive centrale regroupant en un seul endroit les bureaux d’émigration existants, l’Office entre véritablement en fonction en août 1938 et devient l’unique agence pouvant autoriser le départ des Juifs du Reich. La stratégie d’Eichmann repose sur l’utilisation des institutions juives et l’aide des délégués sionistes pour faciliter les expulsions. Il fait ainsi en sorte que les notables de la communauté juive internés en camps de concentration soient renvoyés à Vienne pour qu’ils constituent eux-mêmes les bureaux chargés de l’assister dans son travail. Eichmann met ainsi en place un système basé sur une forme de travail à la chaîne, au cours duquel les Juifs sont expulsés d’Autriche en étant dépouillés de tous leurs biens contre l’attribution d’un passeport provisoire valable deux semaines. L’argent des Juifs aisés est en partie utilisée pour financer l’émigration des plus pauvres. Pour Eichmann, il s’agit d’une "coopération heureuse", comme il l’affirmera plus tard au cours de son procès. Le spécialiste acquiert alors de nombreuses compétences dans l’émigration forcée. Il connaît par cœur les règlements des pays d’émigration, le montant des sommes d’argent à déclarer, les différents détails techniques relatifs aux passeports. Il fait preuve d’une redoutable efficacité : en moins de 18 mois, 50.000 Juifs quittent l’Autriche par les soins de ses bureaux. Le succès de l’Office de Vienne entraîne la création de bureaux similaires à Prague en Tchécoslovaquie occupée, en mars 1939, puis à Berlin en juin de la même année. Au moment de l’entrée en guerre en septembre 1939, Eichmann dirige les trois bureaux de l’Office. Avec le déclenchement de la guerre et la conquête de la Pologne, son travail s’intensifie. Le territoire polonais comprend en effet la plus grande communauté juive d’Europe, soit 3,35 millions de personnes. Plus d’un million d’entre eux vivent dans la zone conquise par le Reich. Le 21 septembre 1939, Reinhard Heydrich annonce aux commandants SS en Pologne occupée que tous les Juifs doivent être regroupés dans des ghettos. Eichmann, qui assiste à la réunion, est chargé de l’opération. Nommé conseiller spécial pour "l’évacuation", il exécute sa tâche avec son efficacité coutumière, avec l’aide des Judenrate, les conseils juifs fondés par Heydrich, qui lui fournissent d’importants moyens administratifs et policiers. Eichmann se déplace ainsi entre Berlin, Vienne, Prague et le Gouvernement général de Pologne occupée. En octobre 1939, il organise également la déportation forcée des Juifs autrichiens et tchécoslovaques vers les nouveaux ghettos du Gouvernement général. En décembre 1939, Eichmann est transféré à Berlin au Amt IV du R.S.H.A., l’Office central de la sécurité du Reich. En tant que spécialiste de la "question juive", il prend la tête du Referat IV D 4 chargé des affaires juives, de l’émigration et des évacuations. Durant les six années suivantes, son bureau sera le quartier général pour la mise en application de la "réinstallation" à l’Est, puis de la Solution Finale. Dans un premier temps, Eichmann réfléchit à une "solution territoriale". Il étudie la possibilité, envisagée d’abord par le ministère des Affaires étrangères du Reich, d’établir sous une direction SS un État juif à Madagascar, où seraient déportés les Juifs d’Europe. En juillet 1940, il présente son plan à ses supérieurs. Accueilli d’abord favorablement, le projet tombe en déshérence. Le service d’Eichmann manque de ressources pour le réaliser et il est définitivement abandonné en février 1942. Surtout, "l’évacuation vers l’Est" a la préférence de ses supérieurs. Sous les ordres directs d’Heinrich Müller, Eichmann a alors la responsabilité logistique de programmer de Berlin la gestion et l’organisation des convois de déportés en provenance de toute l’Europe, en accord avec le ministère des Transports du Reich. Il contrôle les questions techniques, dispositions des déportations, fixation du nombre de déportés, de la destination et des horaires des transports, pour que les délais et les quotas soient respectés. Il rend compte chaque mois à ses supérieurs. Lorsque l’Allemagne envahit l’U.R.S.S. en juin 1941, des unités mobiles, les Einsatzgruppen, sont chargées d’exécuter sommairement les Juifs présents dans les territoires nouvellement conquis. Au cours de l’été, le Reich a recours au service d’Eichmann, renommé IV B 4 depuis le mois de mars et qui ne s’occupe plus d’émigration, pour étudier les différentes possibilités de traiter le "problème juif". Le 31 juillet 1941, Goering confie à Heydrich le soin de préparer la "solution finale de la question juive". Convoqué par Heydrich au début de l’automne, Eichmann est informé que "le Führer a ordonné la destruction physique des Juifs" et reçoit l’ordre de coordonner la déportation des Juifs d’Europe occupée vers les ghettos polonais et vers les camps d’extermination de Sobibor, Chelmno, Treblinka et Auschwitz-Birkenau. Il est envoyé sur place pour rendre compte de l’efficacité des différentes méthodes d’extermination. Il se rend ainsi à Lublin, où il prend contact avec le général Globocnik et constate que l’installation de gazage n’est pas encore en service. De retour à Berlin, il fait son rapport à Müller et à Heydrich. Sur ordre de Müller, il assiste ensuite à des opérations de gazages à Chelmno, puis à des assassinats en masse à Minsk par les Einsatzgruppen, avant de se rendre à Lvov, où une autre exécution massive vient d’avoir lieu. Eichmann se rend également à Auschwitz à plusieurs reprises et aide alors Hoess, le commandant du camp, à choisir le site pour les chambres à gaz. Il approuve l’usage du Zyklon B et assiste au processus d’extermination. Il retourne également à Lublin et remet alors au général Globocnik une lettre l’autorisant à tuer 150.000 à 250.000 Juifs. Le 9 novembre 1941, Eichmann est promu au grade de lieutenant-colonel de la SS. En janvier 1942, Eichmann aide Heydrich à organiser la conférence de Wannsee qui planifie l’extermination des Juifs d’Europe. Lors de la conférence, le 20 janvier, il présente en tant que "spécialiste de la question juive" au sein du RSHA, son rapport sur l’utilisation expérimentale de camions transformés en chambre à gaz. Les 15 bureaucrates nazis présents décident d’étendre cette technique et de l’améliorer pour une utilisation massive. Eichmann rédige ensuite le compte-rendu de la conférence, suivant les consignes d’Heydrich, et est officiellement chargé par ce dernier de l’exécution de la Solution finale. En application des décisions prises à Wannsee, plusieurs camps de concentration sont transformés en camps d’extermination, équipés de chambres à gaz et de crématoires. Les camps polonais voient s’accroître leur capacité d’extermination : Belzec, 15.000 morts par jour, Sobibor 20.000, Treblinka 25.000, Maidanek, 25.000. Eichmann met toutes ses capacités au service de la réalisation de la Solution finale. Assumant sa tâche d’une manière très efficace, il voyage à travers le Reich et le Gouvernement général pour coordonner les déportations, résoudre les inépuisables problèmes logistiques des transports et assurer un approvisionnement régulier en convois de déportés vers les camps d’extermination. Il envoie à l’extérieur du Reich des représentants de confiance, ses "conseillers pour les affaires juives", pour organiser les déportations au niveau local et les harcèle s’ils ne font pas suffisamment vite de progrès à son gré. Il n’hésite pas à abreuver d’injures les fonctionnaires qui se dérobent ou tergiversent. Même s’il n’a jamais été un antisémite fanatique, ni tué lui-même un seul Juif, il fait preuve d’un zèle sans faille et se plaint souvent auprès de ses supérieurs des lacunes du système ainsi que du manque de coopération des Italiens et des autres alliés de l’Allemagne qui lui empêche d’atteindre les quotas fixés. Eichmann organise également la déportation des Polonais, des Slovènes et des Tziganes vers les camps de concentration et d’extermination. Jusqu’à la fin du Reich, Eichmann se consacre à la tâche qui lui a été fixée. Le 19 mars 1944, les troupes allemandes occupent la Hongrie. Le même jour, il se rend à Budapest avec une section spéciale pour superviser personnellement la déportation des Juifs hongrois et accélérer le processus d’extermination. Il s’agit de la dernière grande communauté juive d’Europe, forte d’environ 725.000 membres. En l’espace de quelques semaines, à partir du 5 avril 1944, plus de 437.000 Juifs hongrois sont déportés à Auschwitz-Birkenau, la moitié d’entre eux étant gazés à leur arrivée. En août 1944, Eichmann peut rapporter à Himmler que 4 millions de Juifs environ ont été exterminés dans les camps de la mort et que deux autres millions ont été tués par les unités mobiles d’extermination. A la fin de l’année 1944, alors que les troupes soviétiques approchent de Budapest, Himmler donne l’ordre de cesser les déportations. Mais, couvert par ses supérieurs immédiats Müller et Kaltenbrunner, Eichmann ignore l’ordre du Reichsführer. Il expédie un dernier convoi à la chambre à gaz et organise le regroupement de 50.000 Juifs qui sont contraints de rejoindre l’Autriche à pied au cours d’une marche de la mort de huit jours. Après la capitulation du Reich en mai 1945, Eichmann est arrêté sous une fausse identité par les troupes américaines et interné dans un camp de prisonniers. Mais par deux fois il réussit à s’évader. De 1946 à 1950, réfugié en Autriche avec des papiers falsifiés, l’ancien SS travaille dans une scierie allemande. Sa femme Vera a elle aussi rejoint l’Autriche avec ses trois fils, où elle vit sous son nom de jeune fille. En 1948, elle tente de faire passer son époux pour mort, sans doute à l’instigation d’Eichmann lui-même, en demandant au tribunal civil de sa résidence de reconnaître officiellement son décès. A l’appui de sa requête, elle présente une déclaration signée d’un employé au ministère tchécoslovaque de l’agriculture, Karl Lukas, jurant avoir vu le cadavre d’Eichmann à Prague le 30 avril 1945. Mais Simon Wiesenthal, ancien architecte juif polonais rescapé des camps qui se consacre depuis sa libération à la recherche des criminels nazis, informé de la demande de Vera Eichmann, lance une fructueuse contre-enquête. Après 15 jours de recherche, il est en mesure de produire la preuve que Karl Lukas n’est autre que le mari d’une sœur de Mme Eichmann, ainsi que les dépositions écrites de plusieurs témoins affirmant sous serment avoir vu Eichmann vivant après le 30 avril. La requête de Vera Eichmann est rejetée, son mari reste sur la liste des personnes recherchées. Après un temps d’errance, qui le conduit peut-être au Moyen-Orient et en Italie, Eichmann émigre en Amérique du Sud avec l’aide d’un mouvement clandestin d’ancien SS. A Gênes, un moine franciscain lui procure un faux passeport au nom de Ricardo Klement, ce qui lui permet d’obtenir un visa pour l’Argentine pour laquelle il s’embarque le 14 juillet 1950. Il s’installe à Buenos Aires sous son nom d’emprunt. A Pâques 1952, sa femme Vera, nantie d’un passeport à son nom de jeune fille, le rejoint avec ses trois enfants. Sur place, Eichmann monte une affaire de blanchisserie puis d’élevage de lapins, mais fait faillite par deux fois. Il trouve ensuite du travail comme vendeur dans une succursale de Daimler-Benz. Il coule alors des jours tranquilles durant plusieurs années. Simon Wiesenthal n’a cependant pas abandonné tout espoir de le retrouver. A la fin de l’année 1953, par l’intermédiaire d’un ami, il apprend qu’Eichmann est à Buenos Aires. Wiesenthal en informe le consulat israélien de Vienne et le Congrès juif mondial à New York. Sans effet. Mais à l’automne 1957, Walter Eytan, du ministère israélien des Affaires étrangères, reçoit un appel de Fritz Bauer, le procureur de la province de Hesse, en Allemagne, lui annonçant qu’Eichmann est toujours vivant et réfugié en Argentine, informations qui recoupent celles apportées précédemment par Wiesenthal. Eytan alerte immédiatement Isser Harel, le chef du Mossad, les services secrets israéliens. Déterminé à capturer Eichmann, Harel obtient du Premier ministre David Ben Gourion l’autorisation de le rechercher et de le capturer. Les investigations sont longues, le "spécialiste" a brouillé les pistes ; il a même fait enlever le tatouage que tout SS avait sous l’aisselle gauche. A la fin de l’année 1959, les Israéliens découvrent le nom d’emprunt d’Eichmann. Apparemment, ses fils utilisent parfois leur véritable nom de famille. Le Mossad suit la piste de l’un de ses fils qui les conduit au domicile d’Eichmann, rue Garibaldi, dans le quartier San Fernando de Buenos Aires. Mais les agents israéliens n’ont toujours pas la preuve qu’il s’agit bien de lui. Ils l’obtiennent le 21 mars 1960, date d’anniversaire de mariage des Eichmann, lorsque devant son domicile, Ricardo Klement offre un bouquet de fleurs à sa femme, en présence de ses enfants habillés spécialement pour l’occasion. Averti, Isser Harel se rend en Argentine pour superviser personnellement la capture d’Eichmann. Sous la direction de Peter Malkin, 30 agents sont réunis pour l’opération dont un nombre important d’anciens déportés. Le 11 mai 1960, à 20 h 05, l’équipe du Mossad passe à l’action. Eichmann est kidnappé sans difficulté à sa descente du bus près de son domicile et n’essaie que brièvement de cacher son identité avant de coopérer. Après l’avoir gardé une semaine dans une maison sûre, le Mossad lui fait quitter l’Argentine le 20 mai, sur un vol d’El-Al partant de Buenos Aires. Drogué, à demi conscient, déguisé en membre du personnel navigant d’El-Al souffrant de troubles de la mémoire et encadré par deux agents israéliens, Eichmann est exfiltré vers Tel-Aviv. Le 23 mai 1960, Ben Gourion annonce devant la Knesset, le parlement israélien, la capture et le futur procès d’Eichmann. Celui-ci sera jugé selon la loi de 1950 sur le châtiment des nazis et des collaborateurs. Cette loi condamne les crimes de guerre, les crimes contre l'humanité et les crimes contre le peuple juif, tous crimes passibles de la peine de mort. L’enlèvement de l’ancien lieutenant-colonel SS provoque un incident international. L’Argentine, indignée de la violation de son territoire par les agents israéliens, exige alors en vain le retour immédiat d’Eichmann à Buenos Aires. La préparation du procès dure de longs mois, au cours desquels plus de 1.500 documents et témoignages sont rassemblés et triés. Interné à la prison de Haïfa, Eichmann est interrogé par le commandant Avner Less, un officier israélien d’origine allemande dont la mère avait été déportée à Auschwitz. C’est un prisonnier modèle qui se montre très coopératif. Le procès débute le 11 avril 1961 devant le tribunal de district de Jérusalem. La cour est présidée par le juge Landau, assisté de Benjamin Halévy et d’Isaac Raveh, le ministère public étant représenté par le procureur Gidéon Hausner. De son côté, sur les conseils de l’un de ses demi-frères, Eichmann a choisi comme avocat maître Servatius, avocat au barreau de Cologne, qui bénéficie d’une solide expérience dans la défense des criminels de guerre. Une loi d’exception a été votée par la Knesset pour lui permettre de s’inscrire au barreau de Jérusalem et l’État israélien s’est engagé à lui payer ses honoraires et ses frais. Les débats se font en hébreu, les propos étant traduits en allemand pour l’accusé, langue que parlent eux-mêmes les juges et le procureur puisqu’il s’agit de leur langue maternelle. Le procès, entièrement filmé sur décision du gouvernement israélien, est retransmis jour après jour par les télévisions du monde entier. Israël veut faire de ce procès un "Nuremberg du peuple juif" comme le déclare le Premier ministre Ben Gourion. Eichmann est inculpé de 15 chefs d’accusation. Huit contre les Juifs de 18 pays d’Europe : meurtres par millions, blessures morales et physiques, réduction en esclavage et à la famine, spoliations ; quatre contre les non- Juifs : meurtres de Tziganes et de Slovènes, déportation de 1,5 million de Polonais, déportation des enfants du village tchécoslovaque de Lidice ; trois pour appartenance au NSDAP, à la SS et au SD. Eichmann plaide non coupable pour chacun d’entre eux, selon la formule employée par les accusés de Nuremberg : "Au sens où l’entend l’accusation, non coupable". Les débats durent un peu plus de 4 mois, jusqu’au 14 août. L’accusé est le premier témoin cité, le ministère public faisant entendre des extraits des enregistrements faits par le commandant Less. Eichmann ne parle lui-même qu’à partir du 20 juin, lorsque débute sa défense, après avoir écouté sans manifester ni émotions ni remords la centaine de témoins, dont un grand nombre de rescapés des camps, venus déposer devant la cour. Tout au long du procès, il déploie son zèle habituel, prend des notes, compulse ses dossiers, répond aux questions posées. Son système de défense est construit sur une idée simple : en tant que fonctionnaire subalterne du SD, il n’a fait qu’obéir aux ordres donnés : "Je tiens à déclarer que je considère ce meurtre, l’extermination des Juifs, comme l’un des crimes majeurs de l’Humanité (...) mais à mon grand regret, étant lié par mon serment de loyauté, je devais dans mon secteur m’occuper de la question de l’organisation des transports. Je n’ai pas été relevé de ce serment... (...) Je ne me sens donc pas responsable en mon for intérieur.(...) J’étais adapté à ce travail de bureau dans le service, j'ai fait mon devoir, conformément aux ordres. Et on ne m’a jamais reproché d’avoir manqué à mon devoir". A la fin des débats, le jugement est mis en délibéré. Les séances du verdict ont lieu du 11 au 15 décembre 1961 : Eichmann est reconnu coupable de tous les chefs d’accusation. Le 15 décembre, "le tribunal condamne Adolf Eichmann, reconnu coupable pour ses crimes commis contre le peuple juif, pour ses crimes commis contre l’Humanité, pour ses crimes de guerre, à la peine de mort". A l’énoncé du verdict, l’accusé proclame que ses espoirs en la justice ont été déçus. Il se déclare lui-même comme étant une victime du système nazi dont il n’était qu’un rouage et affirme avoir été victime d’une erreur de jugement. Il fait appel, mais le jugement est confirmé le 28 mars 1962. Eichmann présente alors un recours en grâce devant le chef de l’État, mais Ben Gourion rejette le recours le 30 mai 1962. Eichmann est pendu le lendemain 31 mai, aux alentours de minuit, à la prison de Ramleh. Ses derniers propos auraient été : "J’ai obéi aux règles de la guerre et à mon drapeau. Je suis prêt". Ses cendres sont dispersés en Méditerranée, en dehors des eaux territoriales israéliennes. En 1999, Eliakim Rubinstein, conseiller juridique au gouvernement israélien autorise la publication des souvenirs qu’Eichmann avaient rédigés durant les 4 mois entre la fin de son procès et son exécution et qui avaient été conservés depuis aux Archives nationales. Dans ce document, après avoir évoqué le paradis perdu qu’est pour lui la période de l’avant-guerre ("J’avais l’idéal romantique de l’homme simple"), Eichmann minimise ses propres responsabilités, se décrivant volontiers comme un rouage de la machine d’extermination. Se présentant sous l’aspect d’un humaniste et même d’un ami des Juifs, il rappelle avec insistance sa proposition de faire émigrer les Juifs à Madagascar. Il affirme aussi ne s’être rendu dans les différents lieux d’extermination que sur ordres de ses supérieurs et n’avoir pu tenir face aux exécutions que par l’absorption d’une quantité phénoménale d’alcool et de cigarettes. Ses regrets sont cependant de pure circonstance : en 1960, le magazine américain Life avait publié les entretiens tenus en Argentine peu avant son arrestation entre Eichmann et un journaliste hollandais Wilhem Zassen, ancien collaborateur, au cours desquels l’ancien SS aurait déclaré : "Je dois avouer, si nous avions réussi à tuer les dix millions de Juifs qui vivaient en Europe en 1933, j'aurais pu dire : excellent, nous avons détruit l'ennemi". |
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