La seconde guerre mondiale
Les biographies

 

Reinhardt HEYDRICH

(7 mars 1904 - 4 juin 1942)

Par Agnès Granjon



Reinhardt Tristan Eugen Heydrich naît le 7 mars 1904 à Halle an der Saale, près de Leipzig, dans une famille aisée et cultivée de la haute bourgeoisie catholique. Sa mère, Elizabeth Krantz, fille d’une riche famille de musiciens de Dresde, est une pianiste talentueuse. Son père Bruno, issu d’un milieu modeste, est quant à lui compositeur et chanteur d’opéra wagnérien ; il dirige le conservatoire de musique de Halle dont il est l’un des fondateurs. Dès l’âge de cinq ans, le jeune Reinhardt étudie avec ardeur le violon. Il en acquiert une parfaite maîtrise et impressionne ses auditeurs par son talent passionné. La musique occupera d’ailleurs toujours une place importante dans sa vie. Devenu un éminent dignitaire du régime nazi, Heydrich continuera à jouer dans le cercle restreint de sa famille. Antisémite virulent, Bruno Heydrich inculque à ses trois enfants (Reinhardt est le cadet) ses idéaux raciaux. La discipline est très stricte au sein de la famille et les enfants sont fréquemment punis au fouet par leur mère.

Reinhardt est un enfant timide qui manque d’assurance. Il a peu d’amis et souffre de multiples vexations. A l’école, il est souvent pris pour cible par ses camarades qui se moquent de lui, le battent et le raillent pour sa voix aiguë, ainsi que pour son catholicisme fervent qui est mal accepté au sein d’une communauté à grande majorité protestante. Alors qu’il est âgé de dix ans à peine, ses condisciples se font aussi l’écho de rumeurs quant à l’origine juive de son père, rumeurs dues au remariage de sa grand-mère paternelle après le décès du père de Bruno Heydrich avec un non Juif qui portait le nom de Süss, patronyme communément admis comme étant un nom juif. Bien que sans fondement, ces rumeurs sont une ressenties comme une terrible humiliation par Heydrich. Tout au long de son existence, elles ne lui laisseront aucun repos. 

Cet enfant solitaire, renfermé, maussade et sans doute malheureux est ardemment motivé à se montrer supérieur en toutes occasions. Élève à l’intelligence vive, il est reconnu par ses maîtres comme étant particulièrement brillant. Le jeune Heydrich est également un athlète doué. Il apprend l’équitation, devient un spécialiste de la natation, ainsi que du tir. Il devient également un escrimeur de grand talent, développant, au cours de duels d’escrime simulés avec son jeune frère Heinz, une grande habileté dans cette discipline. Heydrich remporte plusieurs récompenses en compétitions. Il participera même comme remplaçant, en 1941, au championnat d’Europe d’escrime et permettra alors à l’équipe allemande d’atteindre la finale du championnat.

Élevé dans un esprit profondément nationaliste, l’adolescent est bouleversé par la défaite allemande de 1918. Il adhère sans réserve à l’idée que les manipulations des Juifs en sont la cause. Deux ans plus tard, le jeune Heydrich rejoint les Corps-Francs du général Maercker, organisation paramilitaire de droite antisémite qui s’oppose fortement aux communistes. C’est du moins ce qu’il affirmera lors de son entrée à la SS en 1931. Mais cela est peu probable. Ce qui est plus sûr, c’est qu’il entre au Deutscher Schutz et au Truzbund, organisations d’extrême-droite fortement antisémites. Pour la première fois de sa vie, il se sent à sa place au sein de groupes qui vantent les caractéristiques de l’aryen blond aux yeux bleus dont il aurait pu être l’archétype. Et son appartenance à ces organisations lui permet de réfuter les rumeurs persistantes quant à son soi-disant ancêtre juif.

Comme beaucoup d’autres familles allemandes, celle de Heydrich se retrouve ruinée au lendemain de la Grande Guerre. A 18 ans, Reinhardt vient de quitter le lycée. Attiré par l’aventure et le prestige que confère alors une carrière navale, et comprenant l’avantage de bénéficier d’une formation gratuite et d’une pension garantie, le jeune homme s’engage dans la marine. En mars 1922, il entre comme cadet à l’Académie navale de Kiel. Mais là aussi son allure dégingandée, ses manières gauches et sa voix de fausset lui valent d’être brimé par les autres cadets. Et les rumeurs sur son prétendu ancêtre juif refont surface. Les autres cadets se moquent également de son rire, qui ressemble à un bêlement, en le surnommant "le bouc", ainsi que de son amour de la musique classique en l’appelant fréquemment "Moïse Haendel". Ces constantes railleries le conduisent à devenir colérique et très arrogant. Détesté de ses camarades, cela ne le distrait pas de son rêve de devenir amiral.

Heydrich fait ses premières armes sur le navire école Niobe. En juillet 1923, alors qu’il sert sur le navire école Berlin, il fait la connaissance de Wilhelm Canaris, le futur chef de l’Abwehr. Les deux hommes deviennent de proches amis. Excellant en mathématiques et en navigation, Heydrich est envoyé à l’école navale des transmissions en 1926. Ayant toujours une très grande volonté de réussite, il travaille énormément et franchit aisément les grades : enseigne de vaisseau de deuxième classe en 1924, second lieutenant en 1926, lieutenant de vaisseau en 1928. A partir de 1928, il est affecté comme officier de transmissions sur différents bâtiments et navigue en mer Baltique avant d’être muté sur le Brunswick, commandé alors par Canaris, puis de rejoindre le cuirassé et vaisseau-amiral Schleswig Holstein. Le jeune officier se montre distant et suffisant, il traite d’une manière très dure ses subordonnés, imposant une discipline très stricte, voire humiliante. Il n’est apprécié de personne, qu’il s’agisse de ses supérieurs, de ses pairs ou de ses subordonnés. En 1930, il entre à l’état-major de l’amiral-commandant à Kiel en tant qu’officier de transmissions au service des renseignements.

Les femmes sont alors devenues une des principales distractions à sa carrière navale. La compagnie de ce grand et beau jeune homme blond aux yeux très bleus est très recherchée. Séducteur notoire, Heydrich passe son temps libre à courir les jupons. Il a ainsi un nombre incalculable de liaisons. Mais l’une d’entre elles se révèle catastrophique pour sa carrière. En 1930, il rencontre la fille, encore mineure, d’un directeur de chantier naval, avec laquelle il a une aventure très brève. Il ne s’agit pour lui que d’une conquête de plus et peu après, alors qu’il assiste à un bal dans un club d’aviron, le jeune officier tombe amoureux de la blonde Lina Mathilde von Osten, une militante du parti nazi, fervente admiratrice de Himmler. Les deux jeunes gens annoncent bientôt leurs fiançailles. Mais la fille du directeur du chantier naval, enceinte de ses œuvres, furieuse et bouleversée d’être rejetée par Heydrich qui lui a déclaré qu’il n’épouserait jamais "une femelle" qui se serait donné à lui avant le mariage, fait intervenir son père. Celui-ci a d’importantes relations au sein de l’amirauté de Berlin. Une plainte officielle est déposée contre Heydrich, accusé de "conduite inconvenante pour un officier et un gentleman", pour avoir offensé l’honneur de la jeune fille. Une enquête est faite. Appelé à s’expliquer devant une cour d’honneur, Heydrich proteste de son innocence et accuse la jeune femme de mensonge. Son attitude est si dédaigneuse que la cour le réprimande pour son insubordination. En avril 1931, l’amiral Raeder le condamne à la "révocation pour inconvenance".

Heydrich est anéanti. Sa carrière navale est brisée et il ne sait que faire. Il suit alors les conseils de sa fiancée Lina et entre au N.S.D.A.P. (où il est inscrit sous le numéro 544.916) puis, en juin 1931, à la SS sous le numéro matricule 10.120. Lina intervient également par l’intermédiaire d’un ami auprès du SS Reichsführer Himmler. Ce dernier, qui recherche alors une personne de confiance pour mettre sur pied et diriger un service de renseignements au sein de la SS, est intéressé par l’ancien lieutenant de marine. Au cours de leur première entrevue, le 14 juin 1931, Himmler est impressionné par l’aspect typiquement aryen du jeune homme, ainsi que par son assurance et ses réponses acérées. Il le teste en lui accordant 20 minutes pour établir les grandes lignes d’un service de renseignements. N’ayant aucune expérience sur le sujet, car il a travaillé aux transmissions et non aux renseignements, Heydrich bluffe, mobilise tous ses souvenirs de romans d’espionnage et des cours qu’il a pu suivre dans la marine à ce propos pour dresser l’ébauche d’une structure. Après avoir lu son projet, Himmler, enthousiaste, l’engage.

La véritable carrière de Reinhardt Heydrich commence alors. Il s’installe à la Maison Brune, le quartier général du parti nazi à Munich. Son bureau comprend une cuisine, une table, une chaise et une machine à écrire. En dépit de ce bureau insignifiant et de sa paie de misère (son premier salaire s’élève à 180 reichsmarks par mois) l’ambitieux Heydrich s’attèle à la tâche avec passion, détermination et acharnement. Admirateur de l’Intelligence Service britannique, il ambitionne de former un service équivalent. Très vite, il réussit à retourner un informateur de la police allemande qui s’était infiltré au siège du parti et forge ainsi sa réputation. En quelques mois Heydrich créé à l’échelle nationale son propre réseau d’espions et d’informateurs, recrutant pour ce faire des jeunes gens capables, efficaces et audacieux. Il n’hésite pas à s’entourer d’individus disposant d’un prestige intellectuel, dont des universitaires. Leur objectif : repérer les "ennemis du peuple allemand", les surveiller et découvrir toute information susceptible de compléter ses dossiers. 

Heydrich rassemble des informations sur les opposants au national-socialisme (syndicalistes, communistes, responsables catholiques, sociaux-démocrates, aristocrates, francs-maçons, riches industriels) ainsi que sur les Juifs. Ses fichiers lui servent à faire chanter les personnes impliquées et à faire avorter toute tentative politique d’opposition à Hitler. Mais le jeune SS recherche également toutes les informations sordides sur les nazis de haut rang. Il surveille étroitement leurs activités dans leurs moindres détails et plus particulièrement, à la demande de Hitler, celles de Röhm et des autres responsables SA. Les informations les plus scandaleuses sont pour lui les meilleures : elles lui permettent de satisfaire son goût prononcé pour les commérages. Il établit un système de classement contenant les dossiers listant les petits secrets louches de chacun et les dissensions qui les opposent au sein du parti. Il n’hésite pas à utiliser le matériel le plus moderne, microphones et même caméras, pour dénicher des informations. Heydrich contrôle ainsi les membres les plus puissants du N.S.D.A.P. Il devient déjà l’un des hommes les plus dangereux du parti nazi. En décembre 1931, il est nommé SS-Major. Il épouse alors sa fiancée, Lina von Osten. Le couple aura quatre enfants : Klaus en 1933, qui aura comme parrains prestigieux Himmler et Röhm (l’enfant mourra en 1943 dans un accident de voiture), Heider en 1934, Silke en 1939 et Marte, qui naîtra peu de temps après la mort de son père, en juin 1942.

En 1932 cependant, l’ascension de Heydrich est mise en péril. Ses ennemis déterrent les vieilles rumeurs sur son prétendu ancêtre juif. A l’instigation de Rudolf Jordan le Gauleiter de Halle-Merseburg, Gregor Strasser a ordonné une enquête et un rapport a été envoyé au bureau de renseignements du parti à Munich. Jordan a en effet été informé que le père de Reinhardt Heydrich était décrit dans l’encyclopédie musicale Riemann’s de 1916 dans les termes suivants : "Heydrich, Bruno, de son vrai nom Süss". A cette époque, une telle rumeur peut être mortelle. Mais en dépit de doutes existant quant à la présence de sang juif dans sa lignée maternelle, une enquête conduite par le parti blanchit Heydrich de toute présence de sang juif ou de couleur dans sa généalogie. Ces nouvelles accusations renforcent encore plus sa haine des Juifs, et pour aryaniser un peu plus son prénom, Heydrich enlève le "t" final de son prénom, l’écrivant désormais Reinhard dans ses correspondances. Suite à cette affaire, Himmler, inquiet, s’interroge sur la démission de celui qui est devenu son plus proche collaborateur et consulte Hitler à ce propos. L’instinct de Hitler aurait pu le conduire à anéantir le jeune Major avant qu’il ne devienne trop puissant. Néanmoins, après un long entretien privé avec Heydrich, il n’autorise pas Himmler à se séparer de lui. Il justifie ainsi sa décision : "(Heydrich est) un homme extraordinairement doué mais également extraordinairement dangereux. Le parti a besoin de ses talents... particulièrement utiles. Il nous sera éternellement reconnaissant de l'avoir gardé plutôt que de l'expulser et il obéira aveuglément". Hitler sait qu’à tout moment il peut détruire Heydrich en affirmant qu’il est Juif. Il le garde ainsi continuellement à sa merci. Heydrich est pleinement conscient de cela. Il obéit en effet fidèlement au Reichsführer qu’il considère pourtant comme un idiot, car il sait qu’il est son billet pour le pouvoir. De son côté, Himmler jalouse Heydrich pour ses brillantes qualités intellectuelles et d’organisation et son parfait aspect aryen, mais a conscience de son utilité. Fondées sur une volonté commune de réussite, les relations des deux hommes sont avant tout pratiques.

En juillet 1932, le service de Heydrich est officiellement nommé Service de Sécurité, Sicherheitsdienst, ou S.D. C’est devenu une machine efficace de terreur et d’intimidation. Heydrich est promu SS Standartenführer. Bien qu’il soit aux ordres de Himmler, c’est lui qui a le contrôle effectif du S.D., qui connaît alors un développement rapide. Petit service de sept personnes au début de l’année 1932, il comprend environ 200 exécutants en janvier 1933, au moment de la prise de pouvoir de Hitler. Le nouveau chancelier obtient alors du président Hindenburg la signature d’une série de décrets contre les partis d’opposition et Heydrich assiste Himmler pour organiser et superviser les arrestations de tous les opposants : communistes, syndicalistes, politiciens catholiques... Heydrich consulte ses fichiers pour fournir aux SS et aux SA des listes de personnes suspectes devant être arrêtées. La répression est très dure et les arrestations sont si nombreuses que les prisons ne suffisent plus. Une usine de munitions désaffectée de Dachau, près de Munich, est transformée en "camp de concentration pour prisonniers politiques". Très rapidement, d’autres camps sont ouverts à Buchenwald, à Sachsenhausen et à Lichtenburg pour faire face à l’afflux croissant de détenus.

L’arrivée au pouvoir des nazis ne semble cependant pas être favorable au duo Himmler-Heydrich. En février 1933, Heydrich fait partie de la délégation allemande à la commission genevoise sur le désarmement, mais son comportement provocateur lui vaut d’en être très rapidement exclu à la demande des autres représentants allemands. Tout change lorsque Hitler met fin à la décentralisation à l’intérieur du Reich. Himmler est chargé de contrôler la Bavière. Les hommes de Heydrich prennent d’assaut le quartier général de la police de Munich et s’emparent du pouvoir en usant d’intimidation. Himmler prend ainsi la tête de la police du Land. A ses côtés, Heydrich est chargé de la police politique. Le 31 mars, son efficacité est une nouvelle fois récompensée : il est nommé Oberführer, brigadier général SS. Avec l’aide de Frick, le ministre de l’Intérieur du Reich, les deux hommes s’attaquent ensuite aux forces de police des autres Länder. Après avoir pris le contrôle de 15 États entre mars 1933 et janvier 1934, ils s’opposent à Goering, qui contrôle la police de Prusse. Celui-ci se méfie du couple Himmler-Heydrich. Son intention est de maintenir en dehors de toutes les autres organisations policières sa police, qu’il a renommée Geheime Staatpolizei, police secrète d’État, Gestapo et installée au 8 Prinz Albrechtstrasse à Berlin. Mais Goering craint encore plus la rivalité des SA de Röhm. Le 20 avril 1934 un partenariat est établi. Goering délègue son pouvoir et la Gestapo est placée entre les mains empressées de Himmler et de Heydrich, qui la dirige effectivement. Les services du S.D. sont transférés à Berlin et en juillet 1934, Hitler déclare que le S.D. est une "organisation autonome" au sein du parti nazi.

Au début de l’année 1934, Hitler doit faire face à l’opposition entre l’armée et les SA de Röhm. Cette forte inimitié est dangereuse car il a besoin du soutien des militaires pour accéder à ses ambitions dictatoriales. Or, les responsables de l’état-major lui ont clairement fait comprendre que s’il n’élimine pas Röhm et ses SA, il pourrait être renversé par l’armée. Hitler décide alors de sacrifier les SA. Personnellement, Heydrich souhaite lui aussi écarter les SA du pouvoir pour donner plus de poids au S.D. et à la Gestapo. Le prétexte est facile à trouver. Heydrich fait en sorte que le S.D. découvre des "preuves" selon lesquelles Röhm et ses SA complotent pour renverser Hitler et prendre le pouvoir. Avec Himmler, il s’occupe des détails de l’opération et dresse lui-même la liste de tous les chefs SA qui doivent être exécutés, dont Röhm. Le 30 juin 1934, sur ordre de Hitler, les SA et leurs chefs sont massacrés par les SS au cours d’un week-end sanglant qui restera dans l’histoire sous le nom de "Nuit des longs couteaux". La SA mise hors d’état de nuire, Heydrich acquiert une réputation de tueur impitoyable et efficace, et son influence se renforce au sein du Reich. Son champ d’action n’épargne pas la population juive. Comme Hitler, il reste convaincu que les Juifs sont les principaux responsables de la défaite allemande de 1918. Dès la création de son service, il considère le traitement de la "question juive" comme étant une priorité. Dans ce but, il crée en 1934 un service spécifique au sein du S.D. Le 20 août 1935, Heydrich représente Himmler à la réunion interministérielle chargée de préparer les lois antisémites de Nuremberg qui seront proclamées en septembre lors du congrès du parti.

Le 17 juin 1936 toutes les forces de police du Reich sont unifiées sous l’autorité de Himmler. Le 26 juin, celui-ci réorganise la police en deux groupes : lL’Ordnungspolizei, l’O.R.P.O. ou police régulière, et la Sicherheitspolizei, la S.I.P.O., police de sûreté qui regroupe le S.D., la police criminelle, la K.R.I.P.O et la Gestapo. Avec cette nouvelle répartition, le S.D. prend une ampleur considérable, les membres de la Gestapo et de la police criminelle devenant automatiquement membres du S.D. s’ils appartiennent à la SS. L’alliance et la complémentarité des trois services en font un appareil de pouvoir très efficace et la Gestapo devient un véritable instrument de terreur, ayant autorité pour arrêter les personnes sur de simples présomptions. Dans l’ombre de Himmler, Heydrich devient ainsi l’un des hommes les plus redoutables et redoutés du Reich. Les autres personnalités nazies en arrivent même à craindre de le rencontrer. Mais Heydrich préfère agir en coulisses, il fuit toute publicité et se montre rarement en public. Sans amis, ses seuls compagnons de débauche sont des subordonnés SS. Et malheur aux femmes qui résistent à ses avances ; Heydrich se venge souvent de leur refus en leur envoyant la Gestapo. Le S.D. s’emploie avec succès à noyauter toutes les couches de la population allemande. Il s’entoure de collaborateurs divers, qui ne sont pas automatiquement membres eux-mêmes du S.D. mais servent d’indicateurs. Le S.D. cherche également, avec plus ou moins de succès, à contrôler les universités du Reich et des territoires annexés pour diffuser l’idéologie nationale-socialiste, ainsi qu’à surveiller les différents groupes religieux, rôle qui était dévolu à l’importante section "Églises politiques". Heydrich améliore son système de fichiers, créé d’autres catégories de "contrevenants" et code désormais ses fiches à l’aide de couleurs. Seul contrepoids aux pouvoirs du S.D., l’Abwehr, le service de renseignements de la Wehrmacht dirigé par l’amiral Canaris. Bien qu’en janvier 1935 les deux hommes aient passé un accord visant à délimiter leurs actions respectives aux termes duquel l’Abwehr devait se charger des activités d’espionnage et de contre-espionnage militaires, le civil devant rester le domaine exclusif du S.D., par la suite les deux services continuèrent à transgresser allègrement cet arrangement. D’anciens amis, Heydrich et Canaris deviennent de farouches ennemis.

En dehors de ses tâches à la tête du S.D., Heydrich s’implique dans de nombreuses affaires, se révélant un intrigant très utile pour Hitler. C’est ainsi qu’il participe avec Himmler à l’élaboration et à la mise en œuvre d’une campagne de diffamation contre plusieurs responsables de l’armée allemande qui, persuadés que l’Allemagne n’est pas prête à affronter une guerre, désapprouvent les intentions belliqueuses que Hitler leur a présentées en novembre 1937. Il s’agit de les discréditer auprès de l’opinion allemande pour pouvoir ensuite les écarter facilement du pouvoir. Pour Heydrich, c’est une nouvelle opportunité pour acquérir plus de prestige auprès du Führer. Il espère ainsi obtenir en retour le contrôle sur l’ensemble des camps de concentration à la place de Theodor Eicke, le commandant de Dachau et chef de l’unité des SS à Tête de mort, qui a été nommé Inspecteur du Reich pour le système concentrationnaire. Le premier homme à abattre est le ministre de la guerre, le maréchal von Blomberg. Veuf, celui-ci s’est remarié en 1938 avec une secrétaire du gouvernement nommée Erna. Les sbires d’Heydrich découvrent rapidement des informations salaces sur le passé de la jeune mariée. Des enregistrements de la police et des photographies compromettantes saisis par le S.D. prouveraient que Edna est une ancienne prostituée. Heydrich les transmet à Hitler qui les utilise pour obtenir la démission de von Blomberg. La deuxième cible est le commandant en chef de l’armée de terre, le général von Fritsch. En 1936, la Gestapo avait obtenu des informations d’un petit truand, Otto Schmidt, selon lesquelles il aurait vu un officier du nom de Fritsch se livrant à des actes homosexuels. Hitler n’était alors pas en conflit avec Fritsch et lorsque l’information lui avait été rapportée, il avait enterré le rapport. Mais en 1937 Heydrich n’a pas oublié et il trouve avec cette vieille histoire la parfaite opportunité pour salir von Fritsch. Il rouvre le dossier et le fait suivre. Le S.D. ne trouve rien pour soutenir les allégations de Schmidt, ce qui n’empêche pas Heydrich de présenter à Hitler l’ancien rapport, que le Führer accepte cette fois-ci. Confronté à Hitler, von Fritsch nie avec colère l’accusation portée contre lui, mais le Führer le contraint néanmoins à démissionner. L’affaire n’en reste cependant pas là. Fritsch demande à être jugé pour prouver son innocence, ce qui lui est accordé, et il subit de nombreux interrogatoires de la Gestapo. Heydrich découvre alors que l’homme mentionné par le témoin Schmidt n’est pas le général, mais un capitaine dénommé Frisch, et non Fritsch. Très embarrassé, craignant les représailles des militaires et la colère de Himmler, Heydrich tente en vain d’étouffer l’affaire. Au cours du procès de Fritsch, le témoin Schmidt déclare que ce dernier est effectivement innocent, et Fritsch est relaxé, sans retrouver toutefois son ancien poste. En dépit de cette grossière erreur du S.D., Hitler a obtenu ce qu’il désirait et il en a profité pour se proclamer chef des forces armées allemandes. La colère du Reichsführer est grande. Dans un discours public, il constate qu’il est mal soutenu par des subordonnés incapables. Bien qu’il ne cite pas le nom d’Heydrich, celui-ci sait qu’il est l’un d’entre eux. Il va alors tout faire pour reconquérir la confiance de son chef et du Führer.

Les services de Heydrich. agissent également à l’extérieur du Reich. Au cours de l’année 1937, selon un rapport du britannique William Stephenson, responsable de l’Intelligence Service pour les États-Unis, le S.D. aurait également manigancé à la fin 1936 une opération de désinformation en falsifiant certains documents, réussissant ainsi à convaincre Staline que des hauts responsables de l’Armée rouge complotaient contre lui en lien avec l’état-major allemand. Cette manipulation serait à l’origine de la décapitation de la grande majorité de l’état-major soviétique, aux procès de Moscou et à l’exécution du chef de l’Eéat-major, le maréchal Toukhatchevski, le 12 juin 1937. 

Tout aussi important est le rôle joué par le S.D. dans la préparation de l’Anschluss puis dans l’annexion des Sudètes. En fomentant avec l’aide d’activistes nazis locaux des troubles politiques et des actes de sabotage à l’intérieur des territoires convoités, Heydrich contribue à déstabiliser les autorités politiques des pays concernés. L’annexion de l’Autriche à peine réalisée, les hommes du S.D. et de la Gestapo se précipitent pour arrêter les opposants politiques. En Tchécoslovaquie, Heydrich favorise la nazification des Allemands des Sudètes, et plusieurs mois après la signature des accords de Munich qui concède le territoire des Sudètes au Reich, en janvier 1939 il poursuit son action en vue de déstabiliser le régime en manipulant les sécessionnistes slovaques et en infiltrant des commandos chargés de terroriser les populations locales. En mars, l’Allemagne occupe ce qu’il reste de la Tchécoslovaquie.

L’année 1938 marque un tournant dans la politique antijuive du Reich. Là encore, Heydrich joue un rôle de premier plan. Après l’Anschluss, il envoie Eichmann à Vienne pour organiser l’émigration des Juifs en créant l’Office central pour l’émigration juive. L’efficacité du travail de son subordonné le satisfait pleinement et un Office similaire est ouvert ultérieurement à Berlin. Au moment de la nuit de Cristal, les 9 et 10 novembre 1938, Heydrich donne des instructions à ses services en précisant la nature des exactions autorisées contre les Juifs et leurs biens, ordonnant la protection des Aryens et de leurs biens, la saisie des archives des synagogues et l’arrestation de 25.000 Juifs "mâles en bonne santé" qui sont emmenés en camps de concentration. A la suite de protestations au sein de la population allemande contre les exactions commises ce jour-là contre les Juifs, Heydrich s’accorde avec Goering, lors d’une réunion présidée par ce dernier le 12 novembre 1938, pour que le S.D. soit chargé d’administrer "la solution de la question juive". Avantage pour le S.D. : sa discrétion et son indépendance vis-à-vis de la bureaucratie, que ce soit celle de l’État ou du parti, qui lui permet d’agir avec rapidité une fois les décisions prises. Mais pour Heydrich, prendre des mesures restrictives contre les Juifs n’est pas suffisant et qu’il faut s’en "débarrasser complètement". Le 24 janvier 1939, Goering le mandate pour organiser la déportation forcée des Juifs.

Vient ensuite le tour de la Pologne. Hitler a besoin d’un prétexte pour l’attaquer et Heydrich va le lui fournir. Il émet l’idée, approuvée par le Führer, de simuler une attaque sur une station émettrice de radio allemande de Silésie, à 2 kilomètres de la frontière polonaise, et de faire en sorte qu’elle ait l’air d’être une agression des Polonais. L’opération "Grand-mère décédée" est lancée le 31 août 1939. Sous les ordres d’Alfred Naujocks, les hommes du S.D., habillés avec des uniformes polonais, prennent ainsi d’assaut la station de radio de Gliewicz au moment où celle-ci émet : les auditeurs sont ainsi avertis en direct de la soi-disant agression polonaise ; les hommes du S.D. font un quart d’heure durant une fausse déclaration radiophonique en polonais appelant à la guerre contre l’Allemagne. Heydrich a poussé le simulacre jusqu’à faire transporter à Gliewicz des cadavres de détenus du camp de concentration de Sachsenhausen, habillés d’uniformes polonais. Ces corps sont éparpillés autour et à l’intérieur de la station pour donner l’impression qu’ils ont été tués au cours de l’attaque. La radio de Cologne annonce ensuite que la police allemande a repoussé une attaque polonaise à Gliewicz. A la suite de cette mise en scène, Hitler attaque la Pologne le 1er septembre 1939.

Au cours de l’été 1939, en prévision de l’invasion de la Pologne, Himmler a créé les Einsatzgruppen sous le contrôle du S.D. La plupart des commandants des Einsatzgruppen appartiennent d’ailleurs au S.D. Heydrich constitue ainsi cinq commandos spéciaux chargés de suivre les unités de la Wehrmacht dans leur progression, d’arrêter et d’éliminer immédiatement toute personne considérée comme une menace pour le régime : membres de l’élite polonaise, aristocrates, hommes politiques, syndicalistes, membres du clergé et des professions libérales... Ces actions doivent être conduites avec le plus de discrétion possible. Heydrich supervise lui-même les opérations. Il commente ainsi l’action de ses Einsatzgruppen : "Nous devions être impitoyables. Nous devions abattre ces milliers de dirigeants polonais pour montrer combien nous pouvons être impitoyables". La population polonaise, considérée comme inférieure, est destinée à servir de main d’œuvre au Reich. Quant aux Juifs, dans un premier temps, le 21 septembre 1939 Heydrich donne l’ordre aux chefs des Einsatzgruppen de les regrouper rapidement dans des ghettos constitués à l’intérieur des grandes villes, principalement Varsovie, Cracovie et Lodz qui disposent de nœuds de communication ferroviaires ou d’au moins une ligne de chemin de fer, et de dissoudre toute communauté juive de moins de 500 personnes en la transférant dans une ville plus importante. Il ordonne également d’établir dans chaque ghetto nouvellement constitué un conseil juif responsable de l’exécution par la population juive de toutes les directives allemandes ultérieures. Ses différents ordres sont présentés dans sa directive comme une première phase en vue de la réalisation "du but final" qui, lui, "doit rester strictement secret". En juin 1940, Heydrich écrit au ministre des Affaires étrangères von Ribbentrop que l’émigration seule ne résoudra pas la totalité du problème juif et qu’une solution territoriale finale est devenue nécessaire.

En octobre 1939, le S.D., la Gestapo, la Kri.Po. et les services secrets à l’étranger sont unifiés au sein du Reichssichermeitshauptamt, le R.S.H.A., Office central de la sécurité du Reich qui comprend au total sept organes différents. En récompense de ses services, Hitler place Heydrich à sa tête. Au sein du R.S.H.A., le caractère impitoyable de Heydrich lui vaut d’être surnommé "la bête blonde" et "le génie maléfique de Himmler". 

Au cours de l’automne 1939, Heydrich a de nouveau l’occasion de faire la preuve de son efficacité. Dans l’objectif de mettre sur pied un complot pour assassiner le Führer, lIntelligence Service britannique, qui a connaissance de l’opposition de certains généraux du haut commandement allemand, entre en contact avec Fischer, un politicien allemand. Mais ce dernier, connu des Britanniques comme étant anti-nazi, a retourné sa veste à leur insu, et il travaille désormais pour le S.D. Heydrich est ainsi tenu au courant des intentions des services britanniques. Avec son protégé Walter Schellenberg, officier chargé du renseignement extérieur, il manigance un piège. Fischer et d’autres membres du S.D., se faisant passer pour les représentants d’un groupe d’officiers de l’état-major allemand opposés à Hitler et complotant pour le renverser, correspondent avec les Britanniques. Ils rencontrent même certains de leurs agents à plusieurs reprises pour peaufiner les détails du supposé complot. Finalement, Heydrich leur donne des instructions pour organiser une rencontre en vue de capturer les agents britanniques. Le rendez-vous a lieu le 9 novembre 1939 en Hollande, à proximité de la frontière allemande, au Café Bacchus de Venlo. Le major Richard Stevens et le capitaine Payne Best sont arrêtés par des agents de la Gestapo et conduit au quartier général de Berlin. Soumis à de nombreux interrogatoires très durs, Stevens finit par craquer et livre un certain nombre d’informations sur le travail des renseignements britanniques. Les deux agents ennemis sont ensuite envoyés en camp de concentration. Venlo donne un coup d’arrêt à toutes tentatives des Britanniques d’entrer en contact avec d’éventuels conspirateurs anti-hitlériens en Allemagne. Heydrich exploite l’affaire à son profit en réussissant à faire croire au Führer qu’il y a un lien entre la tentative d’assassinat de George Elser du 6 novembre 1939 et l’affaire de Venlo, et le Führer enlève à l’armée allemande la responsabilité de sa sécurité personnelle pour la confier au S.D.

Heydrich déploie dans son travail une énergie inépuisable. Il semble être partout à la fois, pilotant souvent lui-même son avion, envoyant sans cesse des ordres par télégraphe ou par téléphone, multipliant les instructions et les ordres. Pour obtenir satisfaction, il est capable de faire plier les services ministériels, la Wehrmacht, mais aussi la SS. Walter Schellenberg le décrit comme un homme courageux, cruel et froid, à l’intelligence brillante, pour qui la vérité et la bonté n’ont pas de signification intrinsèque. Dans les années 1940-1941, Heydrich effectue même en tant que pilote de chasse des missions de reconnaissance pour la Luftwaffe, en Hollande et en Norvège (mai-juin 1940), puis au cours de la campagne de l’Est au sein d’un escadron qui combat sur le front sud. Abattu un jour par la D.C.A. soviétique, il parvient à rejoindre les lignes allemandes. Ses exploits lui valent de recevoir en 1940 le badge de pilote de chasse en bronze et la Croix de Fer de seconde classe, puis en 1941 le badge de pilote de chasse en argent ainsi que la Croix de Fer de première classe.

A partir de 1941, le R.S.H.A. coordonne la déportation des Juifs européens vers les camps d’extermination installés en Pologne. En mai 1941, Heydrich informe ses subordonnés qu’en raison de la "solution finale" en instance, l’émigration des Juifs de France et de Belgique est désormais interdite. En juin 1941, à la suite de l’attaque allemande contre l’U.R.S.S., il organise les Einsatzgruppen en quatre groupes, A, B, C et D. Ces unités, formées de Waffen SS ainsi que d’agents du S.D. et de la Gestapo, sont chargées de rechercher et d’exécuter en territoire soviétique conquis les commissaires politiques et les partisans pour pacifier les zones occupées, ainsi que les Juifs. Les tueries de masse sont rapportées directement à Heydrich. A la fin de l’année 1941, celui-ci constate avec satisfaction que d’après les rapports, entre l’Ukraine, la Lettonie, l’Estonie et la Lituanie, ses Einsatzgruppen ont exterminé près d’un demi-million de personnes. Le 31 juillet 1941, Goering charge officiellement Heydrich de préparer "un plan d’ensemble concernant les mesures administratives et financières nécessaires à la mise en œuvre de la Solution finale de la question juive". En clair, il s'agit de l’extermination systématique et totale des Juifs d’Europe. 

Désormais planificateur de la Solution finale, Heydrich est conscient que la tâche qui lui est confiée n’est pas facile. En raison des aspects financiers, techniques et légaux, les services ministériels doivent désormais être impliqués. Avec le concours de Eichmann, il convoque une conférence des chefs nazis des treize ministères, pour discuter de l’extermination des Juifs. Cette conférence interministérielle, qui sera appelée "conférence de Wannsee", se tient le 20 janvier 1942 au 56/58 Grossen Wannsee, une villa de la banlieue de Berlin appartenant à la SS située aux bords du lac de Wannsee. Elle rassemble 15 hauts dignitaires nazis sous la présidence et la direction de Heydrich lui-même. Selon les calculs de Eichmann, 11 millions de Juifs doivent être liquidés. Heydrich déclare à ses interlocuteurs que l’Europe sera nettoyée d’ouest en est. Les Juifs devront être concentrés dans des ghettos puis être transférés dans les camps d’extermination à l’est du Reich. Les valides seront utilisés comme main d’œuvre et subiront une "sélection naturelle". Les participants à la conférence discutent ensuite des modalités, dans un langage codé, pour coordonner leurs actions : méthodes de transport et d’extermination, coût de l’opération, etc. La conférence dure environ 87 minutes et se clôt par un cocktail. Heydrich reste ensuite seul avec Müller, le chef de la Gestapo, et Eichmann. Ce dernier rapportera au cours de son procès que Heydrich est alors d’humeur joyeuse et très satisfait des progrès réalisés au cours de la conférence. En effet, celle-ci donne l’impulsion décisive à l’extermination des Juifs d’Europe. Les gazages massifs commenceront quelques mois plus tard dans les camps d’extermination de Pologne.

Le 24 ou le 29 septembre 1941, Hitler nomme Heydrich Protecteur de Bohême et de Moravie à la place de von Neurath qu’il juge trop indulgent. Cette désignation officialise la place considérable prise par Heydrich au sein des grands responsables du IIIe Reich. Himmler semble satisfait de cette nomination, qui éloigne son trop efficace et ambitieux adjoint de Berlin et donc du Führer. Le nouveau Protecteur installe ses bureaux dans le château de Prague. L’un de ses premiers actes est d’ordonner l’exécution de 394 Tchèques de l’intelligentsia accusés de trahison. Très rapidement, Heydrich est surnommé "le bourreau" et "le boucher de Prague". Envers les Tchèques, il use de la carotte et du bâton, menant une politique à la fois très répressive et paternaliste. Il institue une nouvelle police et combat avec férocité la résistance tchèque en renforçant l’action de la Gestapo. Il interdit toute association culturelle tchèque mais développe l’opéra et subventionne les représentations orchestrales à Prague dont il veut faire un nouveau grand centre culturel européen. Il travaille à développer l’industrie tchèque. Pour ce faire, il incite les ouvriers et les paysans à remplir les quotas de production et à faire preuve de loyauté envers le Reich en les récompensant par des augmentations de rations alimentaires et d’autres privilèges. Il commence également à élaborer le projet visant à la "germanisation" de la population tchèque, dans lequel il prévoit de déporter en Sibérie la population slave à la fin de la guerre.

Mais ses nouvelles fonctions à la tête du protectorat ne détournent pas Heydrich de la réalisation de la Solution finale. Il donne l’ordre de commencer à déporter immédiatement les Juifs du Protectorat vers la Pologne et ouvre un ghetto à Terezin, d’où il envoie les Juifs vers le camp d’extermination de Riga. Il ordonne également de liquider le ghetto de Lodz, dont les habitants sont envoyés au camp d’extermination de Chelmno pour y être gazés. Il suit aussi de très près les progrès réalisés au camp de Belzec quant aux différentes techniques d’extermination.

Face à l’effroyable efficacité de Heydrich, le gouvernement tchèque en exil à Londres décide de l’éliminer. Un complot, baptisé "opération Anthropoïde", est minutieusement mis sur pied. Deux anciens sous-officiers de l’armée tchécoslovaque, spécialement entraînés par le Special Operation Executive britannique, le tchèque Jan Kubis et le slovaque Josef Gabcik, sont choisis pour l’opération. Ils sont parachutés en Bohême dans la nuit du 28 au 29 décembre 1941 et, rejoignant les partisans tchèques, ils se rendent dans le village de Panenske Brezany, à 20 kilomètres de Prague, où Heydrich vit avec sa famille dans le domaine de Jungfern-Breschan qui a été confisqué à une famille juive. Kubis et Gabcik suivent leur cible pour se familiariser avec ses habitudes. L’arrogant Heydrich a l’habitude de circuler sans escorte dans sa Mercedes verte décapotable, ce qui facilite leur tâche. Par l’intermédiaire de leurs contacts, les agents tchèques apprennent qu’il doit se rendre à Berlin le 27 mai pour rencontrer Hitler et qu’il se pourrait que le Führer l’envoie en France. Le moment est donc venu d’agir s’ils ne veulent pas manquer leur cible. Le lieu de l’embuscade est établi à proximité du carrefour où la route Dresde-Prague rejoint celle qui mène au pont de Troja, dans le faubourg de Holechovitz. Ce lieu est parfait pour un guet-apens, car la voiture de Heydrich devra alors ralentir pour prendre un virage en épingle à cheveux.

Au matin du 27 mai, accompagnés par un autre résistant Jan Valcik, Kubis et Gabcik prennent position à l’endroit choisi. Après pratiquement une heure d’attente, vers 10 heures 25 la voiture apparaît. Heydrich est assis à l’arrière et il consulte des documents. Valcik prévient les deux autres avec un miroir. Armé d’une grenade, Kubis prend alors position de l’autre côté de la route. Tandis que la Mercedes ralentit et s’engage dans le virage, Gabcik vise la tête de Heydrich et appuie sur la détente. Mais soit il a oublié d’ôter la sécurité de sa Sten, soit celle-ci s’est enrayée. Heydrich a aperçu l’arme pointée sur lui. Prenant sa propre arme, il commence à tirer sur Gabcik. Son chauffeur arrête la voiture d’où il surgit d’un bond en tirant à son tour. Kubis lance alors sa grenade qui explose près de la roue arrière et blesse Heydrich. Lorsque la fumée s’est dissipée, Heydrich sort de l’épave et commence à poursuivre Kubis, qu’il blesse légèrement. Il court un bref instant avant de s’effondrer. Il a été atteint par des éclats de grenade. Après que Gabcik blesse à son tour sévèrement le chauffeur, les résistants tchèques prennent la fuite. Une femme tchèque se porte au secours de Heydrich et arrête un camion de livraison. Heydrich est d’abord placé sur le siège arrière, mais après qu’il se soit plaint des douleurs causées par le mouvement du véhicule, il est placé à l’arrière et conduit à l’hôpital Bulkova de Prague. Il a été sérieusement blessé du côté gauche, avec une blessure très importante au diaphragme, à la rate et au poumon et des débris du siège de sa voiture et de son uniforme se sont incrustés dans ses blessures. Il a également une côte cassée. Opéré immédiatement, en dépit d’une faible fièvre, son rétablissement semble progresser. Mais le diagnostic des plus grands spécialistes allemands qui sont envoyés à son chevet est réservé. Il ne survivra que s’il résiste à la septicémie. Le 2 juin, Himmler lui rend visite et Heydrich lui récite alors un extrait des opéras de son père : "le monde est un orgue de barbarie que Dieu tourne lui-même...". Après la visite du Reichsführer, il sombre dans le coma. Il décède à l’hôpital de Prague le 4 juin à 4 heures 30 du matin. L’autopsie révèle que sa mort est sans doute due à une bactérie et aux toxines contenues dans les éclats de grenade et les débris du siège de sa voiture et de son uniforme qui n’ont pu être ôtés de ses plaies.

A l’annonce de l’attentat, Himmler donne l’ordre de boucler Prague où le couvre-feu est instauré jusqu’à ce que les assassins soient retrouvés. La Gestapo offre une récompense de 10 millions de Kronen pour toute information conduisant à leur arrestation. Traqués, Kubis et Gabcik, se sont réfugiés dans la crypte de l’église orthodoxe Saint Cyril et Methode, rue Resslova. Ils sont dénoncés par deux résistants. Le 18 juin, les SS les encerclent dans leur cachette où ils se terrent avec cinq autres résistants tchèques. Ils luttent jusqu’au bout. Kubis est tué par une grenade. Et plutôt que de tomber aux mains des SS, Gabcik et ses camarades se donnent la mort en retournant leur arme contre eux, à l’aube du 19 juin.

De son côté, en représailles à l’attentat, Hitler fait immédiatement arrêter 500 Juifs à Berlin, dont 152 sont exécutés le jour du décès de Heydrich. Des déportés juifs du camp de Sachsenhausen sont exécutés et 1.331 Tchèques sont exécutés à Prague. Apprenant que les assassins de Heydrich auraient reçu l’aide des habitants de Lidice, à proximité de Prague, le Führer donne l’ordre d’anéantir le village en entier. Le 9 juin, les Allemands encerclent le village. 173 des 199 hommes sont alignés le long du mur du café et fusillés sous les yeux des femmes et des enfants. Les 26 hommes restants meurent brûlés vifs dans une grange où ils ont été regroupés. Sur les 195 femmes, 7 sont conduites au camp de Terezin où elles sont abattues, 4 autres, enceintes, sont emmenées à l’hôpital Bulkova où elles subissent un avortement avant d’être envoyées en camp de concentration. Les 184 autres femmes sont déportées à Ravensbrück. Quant aux enfants, 90 sont envoyés au camp de concentration de Gneisenau et 8 sont adoptés par des familles allemandes en raison de leurs caractéristiques aryennes. Le village est incendié, rasé au bulldozer et rayé de la carte. Au cours des semaines qui suivent l’attentat contre Heydrich, 3.000 Juifs du ghetto de Terezin sont déportés pour être exterminés.

Des funérailles nationales gigantesques sont organisées du 7 au 9 juin 1942 en présence du Führer à la chancellerie du Reich à Berlin. Très affecté par la perte de cet homme "irremplaçable", Hitler ne prononce alors que quelques phrases sur celui qu’il nomme "l’homme au cœur de fer" et qu'il décore à titre posthume de la plus haute distinction nazie : la classe suprême de l’ordre allemand. Himmler prononce quant à lui l’éloge funèbre du "plus fidèle serviteur du Führer". Heydrich est enterré au cimetière des Invalides à Berlin. Il est prévu de réaliser en son honneur un monument funéraire colossal. Celui-ci ne sera cependant pas réalisé, les priorités étant ailleurs. Heydrich devient un héros national dont on célèbre l’anniversaire de sa mort. Son masque mortuaire vient orner le bureau de Himmler et en son honneur le 6e régiment de la Waffen SS prend son nom.

L’assassinat de Heydrich ne change rien au processus d’extermination des Juifs dont il a été le cerveau. Choisi par Himmler après plusieurs mois d’hésitation, Kaltenbrunner prend sa succession à la tête du R.S.H.A. en janvier 1943 et poursuit la réalisation de la "Solution finale". En l’honneur de Heydrich, les dirigeants nazis nomment "Action Reinhard" l’opération de déportation et d’extermination des Juifs du Gouvernement Général. 

Heydrich aura cependant échoué dans la réalisation de l’une de ses grandes ambitions : donner au S.D. un véritable rôle politique, tant au sein du Reich qu’à l’échelle internationale.

© Anovi - 2004