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Ernst KALTENBRUNNER (4 octobre 1903 – 16 octobre 1946) Par Agnès Granjon
En 1923, la santé déclinante de son père le conduit à abandonner la chimie appliquée pour le droit, dans l’objectif de reprendre ultérieurement le cabinet familial. Kaltenbrunner, qui doit alors subvenir à ses besoins, travaille de nuit deux ans durant dans une mine de charbon. Au cours des années 1924-1925, il devient l’un des porte-parole de "Arminia" et des étudiants nationalistes. Il participe à des manifestations antimarxistes et anticléricales. En 1926, il obtient son doctorat de droit et de politique économique. Il fait alors ses armes en tant que stagiaire, comme assistant au tribunal de Linz, puis à Salzbourg. Fin 1928, sa formation achevée, il s’inscrit comme avocat au barreau de Linz. Le jeune avocat nationaliste est déjà un partisan convaincu de l’Anschluss, qui permettrait selon lui de redonner sa grandeur et sa force à sa patrie. En 1929, il devient membre d’une organisation nationaliste pour "la protection de la patrie". Et le 18 octobre 1930, il adhère au parti national-socialiste autrichien. Il y est inscrit sous le numéro 300.179. Moins d’un an plus tard, le 31 août 1931, Kaltenbrunner est accepté au sein de la SS autrichienne, dont il devient le 13.039e membre. Il espère ainsi participer d’une manière plus active à l’essor de la doctrine national-socialiste ainsi qu’à la préparation du rattachement de l’Autriche à l’Allemagne. En 1946, lors de son procès, Kaltenbrunner mentira sur les dates en affirmant n’être entré au parti qu’en 1932 et n’avoir rejoint la SS qu’au début de l’année 1933, tout en reconnaissant avoir tenu des discours publics en faveur de l’Anschluss, avant 1933, au cours de meetings du NSDAP dans le Gau de Haute-Autriche. En fait, il est dores et déjà Gauleiter du parti pour la région, ainsi que conseiller juridique de la division SS VIII Abschnitt, à laquelle il appartient. A partir de 1932, il travaille dans le cabinet d’avocats de son père. Le 25 septembre 1932, il est élevé au grade de SS-Hauptsturmführer. En 1934, il épouse Elisabeth Eder. Au sein du parti, Kaltenbrunner collabore étroitement avec le futur ministre Seyss-Inquart. En janvier 1934, il est arrêté sur ordre du gouvernement Dollfuss en raison de son appartenance au NSDAP, et il est interné pour une courte période au camp de Kaisersteinbruch avec d’autres responsables nazis. Il y aurait alors pris la tête d’une grève de la faim pour contraindre le gouvernement à le libérer avec plusieurs centaines de partisans nazis. Relâché en avril 1934, Kaltenbrunner prend le 15 juin le commandement du 37e régiment de la division SS VIII et participe à la préparation de l’assassinat du chancelier Dollfuss. Celui-ci est abattu à Vienne le 25 juillet 1934, mais le putsch échoue et les principaux responsables sont arrêtés. Kaltenbrunner se retrouve inculpé de haute trahison et est renvoyé devant la cour militaire de Wels. Après plusieurs mois d’enquête, l’accusation de haute trahison est abandonnée. Il est cependant condamné pour complicité à six mois d’emprisonnement en mai 1935. Le tribunal lui retire également le droit d’exercer en tant qu’avocat. Ces deux emprisonnements lui valent d’être décoré ultérieurement, le 6 mai 1942, de l’Ordre du Sang du NSDAP. Proscrit après sa libération, Kaltenbrunner prend la tête de la division SS VIII. Celle-ci, bien qu’officiellement interdite par le gouvernement autrichien, continue à exister clandestinement. Kaltenbrunner fait en sorte de maintenir son unité et la prépare à participer activement à l’Anschluss. Il continue à gravir les échelons au sein de la SS, devenant successivement SS-Standartenführer le 20 avril 1936, puis SS-Oberführer le 20 avril 1937. Il a désormais la mainmise totale sur la SS autrichienne, laquelle joue un rôle décisif lors de la réalisation de l’Anschluss. Au cours de la nuit du 11 au 12 mars 1938, obéissant à l’ordre de Goering de prendre le contrôle du gouvernement autrichien, 500 SS sous le commandement de Kaltenbrunner encerclent la chancellerie fédérale autrichienne et un détachement commandé par son adjudant pénètre à l’intérieur, alors que Seyss-Inquart est en cours de négociations avec le président Miklas. Le gouvernement de Schuschnigg est renversé. Aux premières heures du 12 mars, Kaltenbrunner est en mesure de rapporter au Reichsführer Himmler, qui a atterri à Aspern, l’aéroport de Vienne, que l’opération a réussi et que "la SS est en formation et attend ses prochains ordres". Hitler le récompense en le nommant immédiatement SS-Brigadeführer et en le plaçant à la tête de la SS Oberabschnitt Donau, qui sera renommée en mai SS-Österreich. Avec l’Anschluss, le 12 mars 1938 Kaltenbrunner est nommé secrétaire d’État à la Sécurité publique, sous l’autorité du ministre de l’Intérieur, dans le gouvernement national-socialiste de transition de Seyss-Inquart. Il est également promu chef de la police de la région XVII pour les gouverneurs de Vienne, du bas Danube et du haut Danube. Le 11 septembre 1938, il accède au rang de SS-Gruppenführer. Il entre au Reichstag en janvier 1939. Jusqu’à la dissolution du "gouvernement" Seyss-Inquart en avril 1941, Kaltenbrunner participe à l’organisation de la Gestapo en Autriche ainsi qu’à la construction et à l’extension du camp de concentration de Mauthausen et à l’application des mesures antisémites. A la dissolution, le 1er avril 1941, Kaltenbrunner est nommé Lieutenant Général de la Police en Autriche. Il devient ainsi l’adjoint pour l’Autriche d’Heydrich, le chef du Reichssichermeitshauptamt (R.S.H.A.), la direction de la sûreté du Reich. Créé le 27 septembre 1939, le R.S.H.A. est l’organisme centralisateur au sein duquel se retrouvent différents services : l’Amt III ou S.D. (Service de sécurité), la S.I.P.O. (Police de sûreté qui regroupe l’Amt IV ou Gestapo, police secrète d’État, et l’Amt V ou Kripo, police criminelle d’État), l’Amt VI, services de renseignements pour l’étranger, et l’O.R.P.O.(Ordnungspolizei, police régulière). Les pouvoirs de Kaltenbrunner sont donc considérablement étendus. A la suite de la mort d’Heydrich en juin 1942, Kaltenbrunner, qui a la confiance de Himmler, prend de fait la direction du R.S.H.A. avant d’être officiellement nommé à ce poste à compter du 30 janvier 1943. Il y restera jusqu’à l’effondrement du Reich. Entre-temps, le 21 juin 1943, il est promu SS-Obergruppenführer. Ses capacités d’organisation font merveille. Ayant la responsabilité directe des services dépendants du R.S.H.A., il contrôle étroitement le travail de ses subordonnés et signe personnellement toutes les décisions importantes. Il a autorité, entre autre, sur la Gestapo, dirigée par son adjoint Müller, ainsi que sur la totalité des camps de concentration en Europe occupée. Tous les ordres de détentions "préventives" autres que celles de courte durée sont donnés en son nom, et il signe lui-même le plus souvent les ordres d’arrestation. Il peut ainsi à sa guise ordonner l’internement ou la libération de détenus. Farouchement antisémite, le chef du R.S.H.A. est un partisan enthousiaste de la Solution finale. Il semble réaliser son travail avec un réel plaisir et s’intéresse plus particulièrement aux différentes méthodes d’extermination employées dans les camps. Il préside les réunions entre le R.S.H.A. et les cadres SS en charge de l’administration interne des camps. Il est ainsi responsable des nombreuses activités criminelles accomplies par ses services : opérations d’extermination de populations civiles, en majorité juive, par les Einsatzgruppen à l’Est ; déportations des Juifs, des Tziganes et des Polonais pour le travail forcé ou l’extermination ; sélection des détenus en vue de leur extermination dans les camps de concentration ; application des mesures visant à la Solution finale ; exécutions sommaires dans les prisons du S.D. et du S.I.P.O. ; spoliation de biens privés et publics ; répression contre les résistants dans les territoires occupés ; mesures de persécutions contre les Églises. Sa férocité s’exerce également dans d’autres domaines : envers les travailleurs étrangers soupçonnés de sabotage, dont il envoie un grand nombre en camps de concentration ; envers les prisonniers de guerre évadés qui, repris, sont déportés à Mauthausen où ils sont parfois exécutés sur son ordre ; envers les aviateurs alliés enfin, l’ordre d’exécution des commandos ennemis étant étendu aux parachutistes. Kaltenbrunner encourage même personnellement le lynchage des soldats alliés par la population civile. Dans une conférence tenue en 1944 devant les chefs de ses services, il déclare : "Tous les bureaux du S.D. et de la police de sécurité doivent être informés que les pogroms de la population contre les aviateurs terroristes anglais et américains ne doivent pas être contrariés, au contraire, cet état d’esprit hostile doit être encouragé". Au cours des deux dernières années d’existence du Reich, le pouvoir de Kaltenbrunner s’accroît considérablement. En février 1944, il obtient que l’Abwehr de Canaris soit subordonné au S.D. Au printemps 1944, il se rend en Hongrie pour rencontrer les représentants du gouvernement en vue d’organiser l’extermination des Juifs hongrois. Après l’attentat manqué du 20 juillet 1944 contre Hitler, il dirige les investigations de la Gestapo contre les conspirateurs et leurs sympathisants et assiste même aux procès tenus devant le Tribunal du Peuple présidé par Freisler. Fournissant au Führer des rapports détaillés, il peut alors entrer directement en contact avec lui. Au faîte de sa puissance, il semble même faire de l’ombre à Himmler. A l’automne 1944, à la suite de la répression du soulèvement de Varsovie, il rejette la requête de Hans Frank demandant la libération de plusieurs dizaines de milliers d’habitants de Varsovie qui ont été internés en camps de concentration. Le 9 décembre 1944, Hitler le décore de la croix de chevalier de la Croix de Fer. Prenant conscience que l’effondrement du Reich est inévitable, en décembre 1944 ou janvier 1945 Kaltenbrunner ordonne à Giesler, le gauleiter de Munich, de liquider le camp de Dachau ainsi que ses camps satellites de Muehldorf et de Landsberg dès que les troupes ennemies approcheraient. En avril 1945, il renouvelle son ordre en envoyant des instructions plus précises, qui prescrivent d’évacuer les détenus vers le Tyrol avant de les éliminer. En février-mars 1945, semble-t-il avec l’accord de Hitler, il prend contact avec des représentants de la Croix Rouge. D’après le Dr Wilhelm Hoettl qui a témoigné à la fin de la guerre, il aurait également contacté un membre de la légation américaine à Lisbonne par l’intermédiaire de la Suisse, dans l’objectif de négocier avec les Anglo-Américains. Du 28 mars au 15 avril 1945, il est envoyé en mission spéciale par le Führer en Autriche. Kaltenbrunner est fait prisonnier par les troupes américaines le 15 mai. Il est emprisonné un temps à Londres avant l'ouverture du procès de Nuremberg, où il comparaît inculpé de trois chefs d’accusation : plan concerté au complot contre la paix (pour son action lors de la préparation de l’Anschluss), crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Au cours des séances du procès, il tente constamment de se dédouaner. Selon ses dires, il n’aurait accepté de prendre la tête du R.S.H.A. que pour se consacrer à la réorganisation et à l’unification des services de renseignements. Il affirme que Nebe, le chef de la Kripo, et Müller, le chef de la Gestapo, dirigeaient leurs propres services sans en référer à lui mais directement à Himmler, et que de nombreux ordres concernant la réalisation de la Solution finale ont été donnés et signés en son nom sans qu’il en ait été informé. Il déclare même avoir tout ignoré des activités de Pohl, le responsable des camps de concentration et d’extermination, avoir également appris l’existence de la politique d’extermination des Juifs qu’en 1944 et avoir tenté alors d’y mettre fin en intervenant auprès du Führer et de Himmler. Malgré ses dénégations, Kaltenbrunner est déclaré coupable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, tout en étant relaxé de l’accusation de complot contre la paix. Condamné à mort le 1er octobre 1946, il est pendu le 16 octobre vers 1 heure 40 du matin. Ses derniers mots auraient été : "J’ai aimé passionnément le peuple allemand et ma patrie. J’ai fait mon devoir suivant les lois de mon peuple". Ses cendres sont dispersées dans le ciel de l’Allemagne par l’aviation américaine. |
© Anovi - 2004