La seconde guerre mondiale
Les biographies

 

Philippe LECLERC de HAUTECLOCQUE 

(22 novembre 1902 - 28 novembre 1947)

Par Pierre Quatrepoint 



Philippe, François, Marie de Hauteclocque naît le 22 novembre 1902 au château de Belloy-Saint-Léonard dans la Somme.

Après de bonnes études chez les Jésuites, puis à Sainte-Geneviève de Versailles, il est admis à Saint-Cyr en 1922, en sort dans la cavalerie et choisit le 5e régiment de Cuirassiers à Trêves. Estimant que fonder jeune un foyer représente un devoir national et chrétien, il se marie en 1925. De cette union naîtront six enfants. A Belloy, il aime pratiquer comme son père, authentique gentilhomme campagnard, la chasse avec chiens. En septembre 1926, volontaire pour le Maroc, il rejoint le 8e Spahis et, s'intéressant à la civilisation musulmane, se retrouve en 1927 à Rabat, instructeur à l'École des officiers de Dar el-Beïda où il réussit pleinement. En 1929, il obtient le poste des Affaires indigènes de M'Zizel dans le Moyen-Atlas et se distingue dans un baroud, sabre au clair, en juillet 1930. Nommé instructeur à Saint-Cyr en 1931, il demande et obtient lors d'une permission en août 1933, de participer à la tête d'un goum aux opérations dans le Tafilalet, au cours desquelles il est cité pour sa brillante conduite lors du combat d'Aghbalou. En 1938, reçu major à l'École de Guerre, il en sort à l'été 1939 avec le même rang.

Le colonel Mer, commandant en second de l'école écrit : "Officier de grande classe, intelligence claire et rapide, jugement droit ayant de l'originalité dans les idées, excellente méthode, personnalité accusée en dépit de sa modestie et de sa simplicité. Caractère droit, très distingué, haute valeur morale. Un vrai cavalier qui a une magnifique aisance sur le terrain, une vision nette, une décision prompte". Auparavant, sa notation indiquait : "En lui aucune morgue, pas d'esprit de caste et absence totale de vanité, il fait ce qu'il a à faire, là où il se trouve et il aide la Providence à le placer là où il peut faire de son mieux. C'est l'homme du devoir".

Chef du 3e bureau à l'état-major de la 4e D.I. en 1940, il se trouve dans la région de Lille lors de la percée allemande. Le 28 mai, plus d'état-major, plus de troupe... Il obtient de son général l'autorisation de partir pour tenter sa chance ailleurs.

Il part, combat quelques jours avec une unité blindée, la 3e D.C.R., qui porte secours le 12 juin dans la région de Mourmelon à la 14e D.I. du général de Lattre de Tassigny. Blessé à la tête par un éclat de bombe de Stuka, il traverse la France à pied ou à bicyclette. Le 25 juin, il apprend que le général de Gaulle (celui de la contre-attaque de mai au sud d'Abbeville, dont il avait entendu parler) se trouve à Londres, d'où il a lancé un appel à la résistance aux officiers et soldats français. Trompant à trois reprises la vigilance des Allemands puis une fois celle des Espagnols, il arrive à Lisbonne. Le 25 juillet, il se présente à Londres au général de Gaulle qui écrit à son sujet : "Il arrivait de France, par l'Espagne, la tête bandée pour une blessure qu'il avait reçue en Champagne et passablement fatigué. Il vint se présenter à moi qui, voyant à qui j'avais affaire, réglai sa destination sur le champ. Ce serait l'Équateur. Il n'eût que le temps de s'équiper et, muni de l'ordre de mission que je remis à l'équipe, s'envola avec les autres".

Pour épargner à son épouse et à ses enfants restés en Picardie des représailles toujours possibles, il prend le nom de Leclerc, patronyme courant dans leur région.

Le ministre anglais des Colonies, s'étant rallié à l'idée que la sécurité des possessions britanniques de Nigeria, Gold Coast et Sierra Leone dépendait de celle de l'Afrique Équatoriale Française, met un avion à la disposition de de Gaulle pour transporter quelques personnes de Londres à Lagos. C'est ainsi que le "commandant Leclerc" part avec René Pleven et Claude Hettier de Boislambert rallier à la France Libre "ce qui est possible en A.E.F.". Début août, à leur arrivée au Cameroun britannique, raconte ce dernier, ils rencontrent dix-sept Français décidés à continuer la lutte. Leclerc les prend avec lui pour gagner à bord de pirogues le port de Douala. Par une pluie torrentielle, le 26 août à trois heures du matin, ils débarquent sur un quai désert et se rendent, sans éveiller l'attention, dans une maison amie où une discussion s'engage. Parmi les inconvénients d'une telle opération, il y a celui du grade du commandant d'armes : il est colonel ! Le commandant Leclerc, balayant l'objection, fait découdre deux galons de son manteau pour les faire ajouter sur ses manches de vareuse. Le voilà aussi colonel. D'abord médusées, les personnes présentes sont conquises. L'une d'elle, impassible et taciturne, va sortir. Boislambert l'arrête. "J'ai compris, je vais chercher ma compagnie de tirailleurs", dit le capitaine Dio, le méhariste du Tibesti en partance pour la France avec ses hommes. A sept heures du matin, la ville de Douala est ralliée. Sans attendre, Dio et sa troupe se rendent à Yaoundé pour rallier d'un même élan la capitale administrative du Cameroun. Dans son compte-rendu, Leclerc explique son coup de bluff et se déclare prêt à reprendre son grade. De Gaulle le félicite et lui laisse ses cinq galons. Le 27 août 1940, il se retrouve commissaire de la République et commandant supérieur des troupes du Cameroun.

Début octobre, le gouverneur du Gabon, d'abord rallié, reprend sa parole. On ne peut laisser sur les arrières un territoire peu sûr. Leclerc persuade de Gaulle, non sans mal, de lui laisser monter une opération par voie terrestre à laquelle viendrait s'ajouter un appoint maritime supervisé par le capitaine de frégate d'Argenlieu venant de débarquer à Douala après l'opération manquée de Dakar. Les deux hommes vont avoir l'occasion de se jauger. Le 14 novembre, l'opération se termine par un succès complet.

Le 1er décembre Leclerc arrive à Fort-Lamy, prend le commandement du régiment du Tchad et, raconte Massu, "était encore marqué par le complexe du cavalier qui avait l'habitude de considérer les coloniaux pas vraiment comme des rigolos, mais comme des gars qui avaient tendance à prendre, avec les règles de la discipline, des accommodements particuliers".

En 1941, le colonel Leclerc est nommé commandant militaire du Tchad, "pour constituer au centre de l'Afrique un bastion d'où l'on pourra repartir à l'assaut lorsque les Etats-Unis et l'U.R.S.S. seront entrés dans la guerre". Pour de Gaulle en effet, "les Anglais n'ont pas la formation militaire ni les troupes suffisantes pour résister ; ils perdront la bataille d'Égypte, Suez et le Moyen-Orient. L'Afrique du Nord tombera aussi dans les mains des Allemands". Il désigne à Leclerc d'un geste large sur une carte murale le sud de la Libye en disant : "Et puis, il y a cela et cela".

Alors, de Faya-Largeau, ce coin perdu au Nord du Tchad, en défi au désert et à la catastrophe annoncée, Leclerc balaie les conceptions défensives et retourne en direction du nord la flèche rouge tracée sur la carte et pointée vers le Tchad. Voilà l'origine du raid follement audacieux de Koufra en février 1941. L'oasis, conquise par surprise le 1er mars sur les Italiens, est livrée aux Anglais avec prisonniers et matériels. De Gaulle enthousiaste lui télégraphie : "Vous avez ramené la victoire sous les plis du drapeau. Je vous embrasse", et le fait compagnon de la Libération.

Cinq mois plus tard, il le nomme général de brigade, mais Leclerc par décence attendra janvier 1942 pour porter ses étoiles. Cette nomination ne l'empêche pas d'envoyer à de Gaulle une lettre dans laquelle il donne sans détour son avis sur l'inertie de certains : "Fort-Lamy, 2 décembre 1941. Notre mouvement national de la France Libre comprend, à côté d'hommes de premier ordre, une honnête proportion de fumistes. J'espère que vous profiterez de votre (prochain) voyage à Brazzaville pour mettre à la tête de l'Afrique française libre un homme très énergique décidé à faire la guerre. Ce n'est pas de Londres que l'on peut commander une pareille boutique".

Pour éviter l'engourdissement tropical, un seul recours : se battre pour faire parler de la France. Soumis aux servitudes du climat et des distances, il fera donc la guerre quelques semaines "en hiver" et la préparera le reste de l'année.

A partir du Tibesti il lance en février 1942, à travers le Fezzan, deux raids parallèles longs de 700 kilomètres, mais les aléas du combat entre lL'Afrika Korps du général Rommel et la VIIIe Armée britannique du général Montgomery obligent Leclerc à transformer ce succès en un "coup de main de va-et-vient". Le 14 mars, après avoir fait de nombreux prisonniers et détruit un grand nombre de matériels ennemis, les colonnes reviennent à leur point de départ. Le retentissement de cette action est d'autant plus grand que ce succès intervient au cours d'une période néfaste pour les Alliés. Au cours de l'été en effet, la Wehrmacht a traversé l'Ukraine et Rommel se trouve aux portes du Caire.

Il s'agit donc de mettre le Tibesti et le Tchad en état de défense. Or, les lignes de communication depuis les ports sont effroyablement longues : 4.000 kilomètres. A force d'énergie, Leclerc vient à bout des difficultés et prépare son deuxième raid sur le Fezzan. 

Le 8 novembre, les Américains débarquent en Afrique du Nord. De Gaulle qui n'a pas été mis dans le secret, est furieux : "Les salauds, j'espère que Vichy va les flanquer à la mer. On n'entre pas en France par effraction !", s'exclame-t-il devant le colonel Billotte. Mais il se calmera et quatre ans plus tard, fin janvier 1946, il refusera d'annuler les nominations dans l'ordre de la Légion d'honneur distribuées à cette occasion par Vichy (Édouard Herriot en profitera pour critiquer vivement de Gaulle). En fait, ce débarquement en Afrique du Nord fait basculer le cours de la guerre. Les Allemands arrivés devant Le Caire et Stalingrad, vont se retrouver rapidement sur la défensive en raison de l'ouverture de ce troisième front. Le 16 décembre, Leclerc est déjà en mesure de lancer son second raid sur le Fezzan grâce aux itinéraires reconnus au mois de février précédent et aux dépôts de matériel cachés dans le désert.

Le 6 janvier 1943, 450 kilomètres ont déjà été parcourus et le 12, la capitale du Fezzan Mourzouk, tombe avec 700 prisonniers, 40 camions et 18 chars. Le 26, les troupes de Leclerc font la jonction avec celles de Montgomery sur la côte méditerranéenne. Février et mars sont marqués par les combats sur la ligne Mareth qui barre l'entrée de la Tunisie.

Leclerc se distingue encore sur le défilé de Ksar Rhilane par son coup d'œil et la justesse de sa tactique. Le 29 mars, il entre dans Gabès, première ville française libérée et le 19 mai, une partie de ses troupes défile dans Tunis. Il reçoit aussi un télégramme lui annonçant sa promotion au grade de général de division, mais, encore une fois, il ne portera sa troisième étoile qu'à la veille de la libération de Paris. 

Suit alors une période discrète et active : la montée en puissance de la 2e Division Blindée à Temara (Maroc), pendant laquelle il s'agira non seulement d'assimiler la mise en oeuvre des nouveaux matériels américains et leur emploi au combat, mais aussi de réaliser la fusion dans les cœurs et dans les esprits entre les unités venant des F.F.L. et celles d'Afrique du Nord soupçonnées de pétainisme. Cette deuxième action sera longue à réaliser.

En cette fin d'année, une commission militaire américaine vient inspecter le matériel et interroger les personnels. L'examen réussi, la 2e D.B. sera acheminée vers la Grande-Bretagne.

En Angleterre l'entraînement continue et le 1er août la 2e D.B. débarque sur la plage Utah Beach, en Normandie. Dix jours après, la division arrive devant Alençon fortement défendu. Fidèle à sa tactique et grâce à son coup d'œil, Leclerc bouscule les trois bataillons de panzers et se retrouve sur l'Orne à Argentan au grand étonnement des Américains.

Paris n'est pas loin. Après plusieurs démarches insistantes auprès du général Eisenhower pour laisser l'initiative à la 2e D.B., celui-ci accorde verbalement le 22 août l'autorisation de marcher sur la capitale. Les ordres sont donnés et les colonnes prêtes ; celle du capitaine Dronne arrive le 24 à 21 heures sur la place de l'Hôtel de Ville et, le 25, Leclerc entre dans Paris avec le gros de la division.

A la Préfecture de Police, il fait signer l'acte de reddition au général allemand Von Choltitz, puis se rend à la gare Montparnasse où il retrouve le général de Gaulle. L'enseigne de vaisseau Philippe de Gaulle (qui fait partie du régiment blindé de fusiliers marins de la 2e D.B.) vient à passer devant la gare. Son père l'appelle : "Viens avec nous !". Le général Leclerc s'interpose : "Non, il a une mission à remplir". En effet, il doit se rendre à l'Assemblée Nationale recevoir la reddition des Allemands qui l'occupent. Et le jeune officier repart. Le lendemain, une partie de la division défile sur les Champs-Élysées, à la fureur du général de corps d'armée américain, qui ne comprend rien au côté exceptionnel de la situation. Les combats, en effet, se poursuivent au Bourget.

Le 6 septembre le général retrouve, pour 48 heures, sa famille dans sa propriété de Tailly en Picardie. Son épouse et ses six enfants ont manqué de peu, trois mois auparavant, d'être déportés en Allemagne. 

Grâce à son sens de l'anticipation, Leclerc fait chercher du carburant à Cherbourg par les propres moyens de sa division et peut ainsi reprendre sa progression. Le 13 septembre, à Dompaire (Vosges) il prend de flanc une contre-attaque de la 112e Panzerbrigade équipée de chars Panther tout neufs. En deux jours soixante blindés sont détruits ou capturés. Une semaine après, la jonction avec la 1re Armée du général de Lattre arrivant de Besançon, est réalisée dans la région de Langres. Jusqu'à l'Alsace, Leclerc aura encore à se mesurer avec la Ve Armée blindée du général Von Manteuffel. Le 30 octobre, il arrive devant Baccarat qui embarrasse fort les Américains. Ceux-ci lui donnent carte blanche pour prendre la ville. Après avoir examiné les renseignements et scruté le terrain, il donne ses ordres. Le 31 au matin sa division surprend et bouscule l'ennemi, s'empare de la ville dans la foulée, devant des observateurs américains et français de la lre Armée venus voir Leclerc à l'œuvre. Ils sont "soufflés". Trois semaines plus tard, il s'empare de Strasbourg avec le même brio et la même économie en vies humaines et en moyens matériels. 

Le 23 novembre, le drapeau français flotte sur la cathédrale. "Je suis éreinté mais heureux", écrit-il à René Pleven, son ami depuis Douala. Ces quatre années ont fait mûrir Leclerc, qui prend aussi conscience de sa valeur. Mais ses succès ne s'expliquent-ils pas, en plus de son intelligence et de son travail, par une autre faculté que l'on appelle instinct ? De Gaulle en parle dans Le Fil de l'épée : "Les grands hommes de guerre ont toujours eu, d'ailleurs, conscience du rôle et de la valeur de l'instinct. Ce qu'Alexandre appelle "son espérance", César "sa fortune", Napoléon "son étoile", n'est-ce pas simplement la certitude qu'un don particulier les met, avec les réalités, en rapport assez étroit pour les dominer toujours ? Souvent, d'ailleurs, pour ceux qui en sont fortement doués, cette faculté transparaît à travers leur personne. Sans que leurs paroles ni leurs gestes n'aient rien en soi d'exceptionnel, leurs semblables éprouvent à leur contact l'impression d'une force naturelle qui doit commander aux événements".

Justement, son instinct lui commande de filer aussitôt au sud de Strasbourg le long du Rhin à la rencontre de la lre Armée remontant de Mulhouse, pour fermer la poche et coincer la XIXe Armée allemande du général Wiese entre Vosges et Rhin. Mais le 29 novembre, alors que les mâchoires du piège se referment à quelques dizaines de kilomètres de Colmar, la 1re Armée change son axe d'attaque et fait arrêter sur place la 2e D.B. : question de préséance entre officiers généraux pour entrer les premiers dans Colmar. La ville ne sera libérée qu'après deux mois de tueries et de ruines dans un hiver glacial. Et au cours de ces deux mois, une nouvelle altercation entre les généraux de Montsabert et Leclerc surgira à propos de l'économie en vies humaines pour prendre un modeste village.

Le 1er janvier 1945, il apprend par une indiscrétion l'évacuation du secteur de Strasbourg tenu par des unités américaines, dans le but de renforcer celui des Ardennes mis en difficulté par l'offensive du général Von Rundstedt. Sa réaction est immédiate : il fait savoir à de Gaulle par messager spécial que sa division reviendra dans la ville et se fera tuer sur place plutôt que de l'abandonner. Churchill alerté, le général Eisenhower rapporte son ordre le 3 janvier.

Enfin, après avoir prêté main forte au général de Larminat dans l'opération de nettoyage de la ville de Royan qui tombe le 17 avril, les premiers éléments de la 2e D.B. franchissent le Rhin et pénètrent en Allemagne le jour où le général apprend la mort du comte Adrien de Hauteclocque, "Monsieur Père", à Belloy-Saint-Léonard.

Le 2 mai, les hommes de la 2e D.B. arrivent à Berchtesgaden au Berghof, la célèbre retraite de Hitler. La chevauchée se termine par ce coup d'éclat.

Le 22 juin, en forêt de Fontainebleau, Leclerc passe le commandement de la 2e D.B. au colonel Dio, celui du 26 août 1940 à Douala. Le général est destiné à conduire un autre combat et sur un autre terrain. "Donnez-moi le Maroc", dit-il. "Non, ce sera l'Indochine, parce que c'est le plus difficile", répond De Gaulle.Le 18 août, il s'envole pour l'Extrême-Orient déçu et meurtri. Au cours d'un bref séjour d'attente à Ceylan auprès de l'amiral Mountbatten, il participe le 2 septembre à la cérémonie de signature de l'acte de reddition du Japon en rade de Tokyo sur le cuirassé Missouri et finit par persuader Mountbatten de le laisser partir. Il arrive à Saigon le 5 octobre avec quelques officiers seulement. Plusieurs milliers de Français l'attendent sous une pluie torrentielle devant le Palais du Gouvernement. Ils lui paraissent anémiés. Quelques uns, gardant d'étonnantes illusions, lui font de la situation un portrait si complaisant qu'il sera lui-même pendant quelques jours, entraîné à un optimisme excessif.

Mais les événements vont vite le ramener à la réalité. Le 15 octobre, il doit se mêler (en personne) de l'arrestation du Premier Ministre cambodgien mis en place par les Japonais et prêt à renverser le roi Norodom Sihanouk. La pacification de la Cochinchine durera jusqu'à la fin de l'année. Ce seront des opérations toujours délicates, souvent remises en cause par des partisans insaisissables. De nouveau, on voit Leclerc partout, sa canne à la main, en avion, en bateau, en véhicule blindé, en jeep accourant vers le feu du combat, dans la rizière ou dans la jungle. La pointe de Ca-Mâu ne sera atteinte que le 25 février.

En ce début d'année 1946, le Tonkin retient sa pensée. Au nord la partie s'annonce difficile, il faut arriver à Haiphong par voie d'eau en négociant avec les Chinois et le Viêt-Minh. Le temps presse, les Français du Tonkin risquent d'être massacrés et d'autre part, les marées dont le coefficient se trouve au plus haut début mars, imposent la remontée de la rivière de Haiphong par les navires de guerre avant le 6 mars. Il faut donc arriver au plus vite. Leclerc fait hâter les négociations au risque de déplaire à Paris. Justement d'Argenlieu s'y trouve. Après accord du gouvernement, l'escadre s'avance le 5 dans le chenal et le 6 au matin dans la brume du petit jour les premiers bâtiments arrivent en vue du port. Une fusillade éclate sur la rive bientôt suivie par des coups de canon. Le croiseur Triomphant touché, Leclerc fait riposter. Les Chinois se calment et négocient. Au bout de 24 heures, un premier contingent de 5.000 hommes débarque, le reste suivra. Une convention est signée à Hanoi le 6 mars en fin d'après-midi entre Jean Sainteny, commissaire de la République, et Hô-Chi-Minh, "Président de la République du Viêt-Nam". Après la signature, celui-ci déclare : "J'ai de la peine, car au fond, c'est vous qui avez gagné. Enfin, je comprends aussi que l'on ne peut avoir tout en un jour".

Le 18 mars, Leclerc arrive à Hanoï à la tête de ses troupes. Il a aussitôt un entretien avec Hô-Chi-Minh. Les deux hommes se comprennent et se reconnaissent réciproquement des qualités, mais la conduite de la politique appartient au Haut-Commissaire Thierry d'Argenlieu.

La rencontre entre ce dernier et Hô-Chi-Minh en baie d'Along le 24 mars, dont Leclerc est exclu, consacre la cassure définitive entre le général et l'amiral. Leurs relations iront de mal en pis. Leclerc, s'exprimant librement devant le général Juin, lui parlera au fil des mois "du manque de probité intellectuelle, de la vanité personnelle de l'Amiral", mais aussi du fait qu'il est "un autoritaire qui commande peu: jusqu'au débarquement au Tonkin, pas un ordre, pas une directive, sauf parfois après la bataille ; mais en même temps il fait preuve d'un égocentrisme considérable qui n'admet pas d'autre autorité que la sienne. En somme, il serait nécessaire d'approuver sans cesse et d'encenser avec respect, en attendant des ordres qui ne viennent pas". 

Il demande sa relève deux mois plus tard et accepte le poste d'Inspecteur des Forces terrestres d'Afrique du Nord qui lui est proposé. Il rentre en France en juillet. En août, il reverra encore une fois Hô-Chi-Minh à Paris lors de la conférence de Fontainebleau, mais il ne peut plus rien pour lui.

Le voilà revenu à Tailly, dans sa propriété picarde. C'est son premier congé depuis 1938.

L'Indochine l'a laissé amaigri, fatigué par des crises de paludisme. Il s'occupe de ses affaires privées et, bien entendu, chasse accompagné de son chien Yanki.

Bientôt, la préparation de sa future mission l'accapare. Au début de novembre, il prend vraiment en mains ses nouvelles fonctions qu'il tente de faire étendre aux forces aériennes et maritimes, tant il lui semble indispensable désormais d'agir dans un cadre interarmées. Sa demande n'aboutira que six mois plus tard. Son avancement tellement rapide a fait naître des jalousies...

Le 21 novembre, il se rend à Strasbourg pour assister aux fêtes commémoratives de la libération de la ville. Pendant deux jours il est reçu dans les villes et villages libérés par la 2e D.B. deux ans plus tôt.

Guy de Valence son aide de camp en Indochine, et plus tard diplomate, raconte : "Au retour, nous nous arrêtons à Colombey pour déjeuner chez le général de Gaulle. Après le café, le Général prend son hôte à part dans son bureau. L'entretien dure une heure. Dans la voiture qui le ramène à Paris, Leclerc qui n'a pas dit un mot mais dont le visage est quelque peu fermé, s'écrie : "Décidément, je ne comprends pas le général de Gaulle. Nous avons longuement parlé de l'Indochine, il n'est pas du tout d'accord avec les conditions dans lesquelles les accords du 6 mars ont été négociés et signés. Il estime en outre qu'on aurait jamais dû inviter Hô-Chi-Minh à Paris. Sans le nommer, il semble avoir épousé les thèses de l'amiral et pour des raisons qui m'échappent, il se lance ensuite dans une critique des officiers généraux français qui ne songeraient, d'après lui, qu'à une chose : obtenir une étoile de plus".

En vérité, si les deux hommes se sont entretenus de l'affaire indochinoise, c'est que depuis la fin d'octobre la situation n'a cessé de s'y dégrader.

Début janvier 1947, Leclerc revient de Hanoi où il a été envoyé par Léon Blum (nouveau chef du gouvernement) en mission d'information après le coup de force vietminh du 19 décembre précédent. La conclusion de son rapport est nette : "il faut négocier". Pressenti pour succéder à d'Argenlieu, il refusera le 13 février, car il pense ne pas avoir les moyens d'agir selon ses idées. Auparavant, il aura une entrevue orageuse avec de Gaulle à Colombey où une parole malheureuse de celui-ci laisse croire qu'il le soupçonne de vouloir brader l'Indochine. Cette entrevue laissera des traces et de Gaulle, ombrageux, parlera du "caractère de cochon" de Leclerc. Quoi qu'il en soit, pour cet homme de caractère, la fourberie n'existe pas. Malheureusement, selon la formule, il eût le tort d'avoir raison trop tôt contre tout le monde en préconisant la négociation avec le président vietnamien dès le mois de février 1946.

11 août : une cérémonie est organisée à Alençon pour fêter le troisième anniversaire de la libération de la ville. De Gaulle et Leclerc se retrouvent à cette occasion. Adrien Dansette raconte : "C'est surtout Leclerc que la foule acclame, il en est gêné et croit devoir s'en expliquer à de Gaulle : c'est sans doute qu'il a libéré la ville, il ne peut rien au fait de sa popularité. Après la cérémonie, de Gaulle part le premier et monte dans sa voiture sans dire au revoir à Leclerc qui se précipite, ouvre la portière et propose d'aller à Colombey. De Gaulle acquiesce. La visite a lieu, l'atmosphère est cordiale. Leclerc sort heureux d'avoir vu ce nuage se dissiper".

En septembre et octobre, il assiste à des manœuvres au Maroc, en Algérie, en Tunisie et ne perd aucune occasion d'encourager la formation intellectuelle des cadres. Il veille à tout. Un jour, il remarque un sous-lieutenant algérien qui s'était fort bien comporté pendant la campagne d'Italie en 1943 et qui attendait depuis quatre ans sa promotion au grade de lieutenant. Renseignement pris, il apprend qu'en vertu d'un statut remontant à 1832, les officiers indigènes devaient attendre cinq ans au lieu de deux pour les Français de naissance. Leclerc écrit aussitôt au ministre pour faire bouger les choses. En vain. Il appuie aussi la requête du général Duval ayant invité le pouvoir politique à engager rapidement des réformes à la suite des émeutes de Kabylie en mai 1945. Guy de Valence, fait la remarque suivante : "Il serait abusif de présenter le général Leclerc en 1947 comme un militaire progressiste parce qu'il a entrevu longtemps avant beaucoup d'hommes politiques, la nécessité de remettre en question un certain ordre colonial. Il est vrai également qu'aucun homme politique de première grandeur n'était prêt, à l'époque, à tirer parti d'une telle expérience et d'une opinion trop discrètement exprimée".  

23 novembre : les Strasbourgeois lui font une réception triomphale en l'honneur du troisième anniversaire de la libération de la ville. Le 26, il gagne Oran. Le 27, il redonne courage aux officiers qui l'écoutent à l'issue d'une manœuvre : "Ne vous laissez pas abattre par les difficultés, la misère du moment, ni par le découragement".

La "guerre froide" vient en effet de commencer et Moscou suscite en sous-main un malaise social inquiétant : grèves dans les régions minières, déraillement d'un train, sabotages divers. Le gouvernement envoie la troupe contre les grévistes. C'est à cette époque que le slogan "CRS = SS" apparaît dans les manifestations. 

Le vendredi 28, Leclerc doit se rendre à Colomb-Béchar. La météo annonce un vent de sable sur tout le parcours avec visibilité médiocre, nulle par endroits. Son "avion d'armes" est un B-25 remis à neuf, spécialement aménagé pour une personnalité avec couchette dans le poste du mitrailleur de queue. Le pilote, sachant disposer d'une autonomie suffisante pour pouvoir faire demi-tour, décide de partir. Le général monte dans l'avion avec sept officiers de son état-major et quatre membres d'équipage. En vol, les messages font état d'une aggravation des conditions météo : pluie, rafales de vent, sommets bouchés. En outre, l'appareil radio-goniométrique de bord ne permet qu'une liaison en morse avec la base et, pour l'équipage, les derniers relevés de position laissent planer un doute inquiétant sur la fiabilité de ce moyen quant à une percée précise dans la crasse, à l'arrivée.

Compte tenu de ces éléments et selon l'hypothèse la plus vraisemblable déduite des conversations radio, le pilote ayant aperçu la voie ferrée entre deux bancs de nuages, décide de suivre ce fil conducteur en se rapprochant du sol. En raison du relief devenu tourmenté et de quelques courbes imposées de ce fait à la voie ferrée, il aborde la zone à vitesse réduite. Au détour d'un piton, l'avion, n'ayant pu effectuer une "ressource" suffisante pour passer au-dessus de la voie, racle le ballast (en remblai de plusieurs mètres à cet endroit), bascule et explose.

Ces quelques minutes fatales ne peuvent s'expliquer que par la comparaison de l'ensemble des paramètres de vol avec ceux du décollage après l'escale du Caire, quand le général Leclerc se rendait à Hanoi sur ordre du gouvernement, un an auparavant.

Les "aménagements spéciaux" avaient déplacé vers l'arrière le centre de gravité de l'avion. Il était alors nécessaire que les passagers se regroupent à l'avant de la cabine lors des manœuvres délicates, un déséquilibre de l'appareil pouvant entraîner, à vitesse réduite, un décrochage ou une vrille à plat. Le capitaine Michel Le Goc, à l'époque pilote attitré, se souvient de ces quelques minutes le soir du 25 décembre 1946 : "Quelle ne fut pas ma stupéfaction en arrachant le Mitchell du sol de sentir l'avion basculer d'un coup vers l'arrière et les commandes mollir, de voir l'aiguille du badin régresser brutalement et l'horizon artificiel décrocher ! Au bord de la perte de vitesse à 30 mètres du sol, je n'avais (avec le risque de percuter) qu'une manœuvre possible : pousser le manche à fond pour retrouver vitesse et équilibre en faisant confiance au Seigneur, à la surpuissance des moteurs et aux qualités aérodynamiques extraordinaires du B-25. A quelques mètres du sol qu'éclairaient nos phares et qui se rapprochait de nous à une vitesse mortelle, j'ai vu l'aiguille du badin remonter et senti les commandes répondre de nouveau. Sachant que devant nous il y avait le désert, j'ai doucement repris de l'altitude. (...) Après avoir vérifié que "le mitrailleur de queue" avait mangé la consigne, je le priai respectueusement de l'observer lors des prochains décollages. Ce qu'il fit". 

Ce 28 novembre, vers midi, ne s'agissant pas d'un décollage et pas encore d'un atterrissage, une personne devait se trouver dans l'habitacle de queue... 

Le corps du général est identifié grâce à son insigne de la 2e D.B., sa chevalière à la main gauche, son portefeuille et un morceau de sa canne.

Les cercueils sont acheminés sur Alger et montés à bord du croiseur Émile Bertin. A bord du navire, une chapelle ardente est dressée dans la salle à manger du commandant : celle du 24 mars 1946 en baie d'Along...

A Toulon, à l'arrivée des dépouilles mortelles, un détachement de fusiliers marins commandé par l'enseigne de vaisseau Philippe de Gaulle rend les honneurs.

La veillée funèbre officielle a lieu le samedi 6 décembre au soir en l'église Saint-Louis-des-Invalides. Une photographie (parue dans France Illustration) représente le général de Gaulle appuyé sur un prie-dieu, se recueillant devant le catafalque.

A l'annonce de sa mort, il confie à Claude Guy, l'aide de camp : "La mort de Leclerc est une perte incalculable pour le pays. Je l'aimais. Oh ! il était cabochard, bien entendu... On ne peut être parmi les plus grands sans être un peu cabochard. Mais, voyez-vous, je me souviendrai toujours de ceci à son propos : il avait une chose que les autres n'avaient pas souvent : aucun sentiment, chez lui, aucune pensée, aucune parole ni aucun geste n'étaient jamais vulgaires ou médiocres".

Le lendemain dimanche, le cercueil du Général placé sur le char Alsace reste exposé pendant la journée sous l'Arc de Triomphe. I! est amené le soir à Notre-Dame par l'itinéraire : Champs-Élysées, place de la Concorde, rue de Rivoli, Hôtel de Ville.

Le lundi 8 décembre, dans le chœur de la cathédrale, les onze autres cercueils l'entourent. Autour du catafalque se tiennent les généraux Giraud, de Lattre, Koenig, Revers et Valin, les amiraux d'Argenlieu et Lemonnier. Ces funérailles nationales d'une solennité et d'une ferveur exceptionnelles se terminent par l'arrivée du corps du libérateur de Paris sur une prolonge d'artillerie au milieu de l'esplanade des Invalides où sont prononcés les discours de Pierre de Gaulle, président du Conseil municipal de Paris, et de Pierre-Henri Teitgen, ministre des Armées. Le général Dio défile une dernière fois à la tête de la 2e D.B. devant son ancien chef, qui repose désormais dans le caveau des gouverneurs avec Turenne et Foch, en la crypte de l'église Saint-Louis-des-Invalides. 

"Je n'ai jamais vu un homme qui fit aussi peu pour être populaire, écrira Jean Nohain ancien de la 2e D.B., et qui le fut autant".

Parmi les hommages parus dans la presse, celui du général de Gaulle, terne, ne contient pas un mot sur l'Indochine. Celui de l'amiral d'Argenlieu, dithyrambique, évoque leur séjour commun en Extrême-Orient par ces mots : "L'Asie s'ouvre et voilà l'Indochine : Saigon et Hanoi".

Le 23 août 1952, le gouvernement élève le général d'armée Philippe Leclerc de Hauteclocque à la dignité de maréchal de France. Les anciens de la 2e D.B. considérant que les mots "Général Leclerc" sont à jamais unis dans le cœur des Français, demanderont et obtiendront de l'Assemblée nationale et du gouvernement de ne pas séparer ces deux mots et que la mémoire du disparu soit honorée sous l'appellation : "Général Leclerc de Hauteclocque, Maréchal de France".


Pour en savoir plus sur le général Leclerc et son action en Indochine, nous vous recommandons de lire l'ouvrage de Pierre Quatrepoint : 

L'Aveuglement. De Gaulle face à l'Indochine, Éditions Rémi Perrin, Paris, 2003, 167 pages. 

Éditions Rémi Perrin
46, rue Sainte-Anne
75002 Paris

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