La seconde guerre mondiale
Les biographies

 

Albert Richter

(14 octobre 1912 - 3 janvier 1940)

Par Agnès Granjon

Albert Richter naît à Cologne le 14 octobre 1912, au 72 de la Soemmeringstrasse, dans le faubourg populaire de Ehrenfeld. Issu d’un milieu modeste, l’adolescent quitte l’école à 15 ans, après huit années d’études au cours desquelles il fait preuve d’un don certain en gymnastique. Il rejoint alors son père et son frère Charles comme ouvrier dans une fabrique de figurines d’art. Très tôt, le jeune Albert se passionne pour le cyclisme. Cette discipline sportive est alors très populaire en Europe. Il se rend souvent en spectateur au vélodrome de Cologne, où il peut admirer en particulier Mathias Engel, champion du monde de vitesse sur piste en 1927. Néanmoins, son mélomane de père le destine comme ses frères à la musique et, suivant la volonté paternelle, le jeune Richter acquiert une solide formation de violoniste. 

Mais sa passion pour la petite reine est la plus forte. Albert rêve de grandes victoires. Contre la volonté parentale, il s’inscrit secrètement dans un club et commence à s’entraîner chaque soir au vélodrome. Très vite, il révèle des capacités prometteuses. Il réussit notamment des pointes de vitesse impressionnantes et bat à plusieurs reprises des professionnels à l’entraînement. A 16 ans, il participe à ses premières courses sur route et sur piste. Ses résultats sont encourageants. Le pot aux roses est dévoilé lorsqu’il revient chez lui avec une clavicule cassée, consécutive à une chute. En dépit de la forte colère paternelle, Albert ne cède pas. 

La carrière du jeune prodige est rapidement lancée. Surnommé le "canon de Ehrenfeld" par ses admirateurs, Albert Richter arrive premier à Leibzig lors des épreuves de sélection pour l’équipe nationale. S sa victoire au Grand Prix de Paris amateur en juillet 1932 est ensuite un tournant décisif. Cet exploit lui vaut d’être remarqué par Ernst Berliner, un ancien champion originaire de Cologne, devenu un entraîneur réputé. Berliner prend Richter sous son aile. La collaboration entre les deux hommes conduit le jeune coureur vers les sommets. Albert porte une grande admiration à Berliner et s’entraîne d’une manière intensive. Perfectionniste, il suit attentivement les conseils avisés de son entraîneur, ne rechignant pas à avaler avant chaque course, sur ses recommandations, de la viande crue, sensée décupler ses forces. En septembre 1932, à Rome, Richter affronte les 24 meilleurs coureurs mondiaux au cours du championnat du monde de vitesse amateur et, le 3 septembre, il remporte le titre en finale face à l’Italien Monzo. La presse allemande est dithyrambique, son retour à Cologne un véritable triomphe. 

La crise économique qui sévit alors en Allemagne n’a pas épargné la famille du jeune coureur. En 1933, pour aider financièrement les siens et échapper au chômage, Albert Richter passe professionnel. Sur les conseils de son entraîneur, il part s’installer à Paris, qui est alors le centre mondial du cyclisme sur piste. Des compétitions ont lieu tout au long de l’année dans les quatre vélodromes parisiens. Richter y apprend rapidement le français, en fréquentant en particulier les cinémas, et s’adapte très vite à cette nouvelle vie. Après des débuts laborieux, le jeune allemand triomphe au vélodrome d’Hiver en remportant le prix du sprinter étranger. Son style fluide, dynamique et puissant, fait l’admiration de tous. Adopté en quelques mois par le public parisien, Albert Richter devient très populaire en France et gagne un nouveau surnom : "la huit cylindres allemande". Il fait désormais partie de l’élite des sprinters. Simple, réservé mais chaleureux, il noue rapidement des liens avec les autres professionnels, en particulier avec Jef Scherens et Louis Gérardin. Surnommés "les trois mousquetaires", les coureurs se rendent souvent ensemble aux compétitions qui se déroulent dans les plus grandes villes d’Europe. Champion incontesté de vitesse sur piste en Allemagne de 1933 à 1939, Richter multiplie également les succès à l’étranger. En 1933, il arrive 2e au Grands Prix de Paris, de Copenhague, de la L.V.B. (ligue vélocipédique belge) et 3e au championnat du monde de vitesse. En 1934, il remporte les Grands Prix de Paris, de la République et de l’Union Cycliste Internationale et se place en seconde position au championnat du monde de vitesse et au Grand Prix de Copenhague, 4e au Grand Prix de la L.V.B. Le public apprécie beaucoup ce jeune homme talentueux, souriant et dynamique.

Membre éminent de l’équipe itinérante Sprinter Wandergruppe internationale, Albert Richter est sans cesse en déplacement. Le jeune homme ne passe plus que quelques semaines par an dans son pays pour rendre visite à sa famille ou dans le cadre de manifestations cyclistes.Il s’éloigne peu à peu de l’Allemagne et adopte une mentalité très ouverte sur le monde, à l’opposé de l’idéologie nationale-socialiste qui s’impose alors dans le pays. Doté d’une grande force de caractère, Richter ne se laissera jamais influencer par le nazisme, envers lequel il fait preuve, très tôt, d’une profonde aversion. Incarnation idéale de cette race aryenne prônée par les nazis, le jeune homme exècre pourtant Hitler et "sa bande de criminels". L’antisémitisme lui est totalement étranger. En juillet 1934, lors du championnat d’Allemagne de vitesse à Hanovre, alors qu’il vient de remporter une nouvelle fois le titre, Albert Richter, entouré par les officiels de la D.R.V., la fédération allemande de cyclisme, affirme publiquement son opposition au régime hitlérien en refusant de faire le salut nazi devant les milliers de spectateurs qui l’acclament. Nouvel affront pour les responsables nazis, en août de la même année, au championnat du monde de vitesse qui se tient à Leibzig, Richter est le seul coureur allemand à ne pas porter le nouveau maillot officiel à croix gammée, arborant à la place l’ancien maillot à l’aigle impériale. Les mesures contre les Juifs interdisant désormais à Berliner d’exercer son métier sur le territoire du Reich. Richter lui reste pourtant fidèle et poursuit sa collaboration avec son entraîneur et ami pour toutes les compétitions se déroulant à l’étranger, au cours desquelles les deux hommes se tiennent désormais à l’écart des membres de l’équipe allemande. 

Nonobstant la montée des tensions, le coureur allemand poursuit sa brillante carrière internationale. En 1935, il remporte le Grand Prix de l’U.V.F. (Union Vélocipédique Française), titre qu’il décroche à nouveau en 1938 après s’être classé successivement 3e en 1936 et 2e en 1937. Lors des championnats du monde de vitesse, il arrive second en 1935, 3e en 1936, 1937 et 1938, 4e en 1939. En 1938, il conquiert une nouvelle fois le Grand Prix de Paris. 

En 1937, Berliner doit quitter précipitamment l’Allemagne avec sa famille pour échapper à l’internement. Réfugié en Hollande, il continue à entraîner Richter, qui a refusé de le remplacer par un entraîneur aryen malgré les pressions de la D.R.V. Et à la fin de l’été 1938, Berliner est toujours présent à ses côtés lors du championnat du monde de vitesse qui se tient à Amsterdam. En dépit de ses positions ouvertement antinazies, sa notoriété et ses succès sportifs, exploités contre son gré par la propagande du Reich, protègent un temps Albert Richter. Le danger se précise cependant en cette année 1938, lorsqu’un officier SS est affecté à la direction de la D.R.V. Désormais, le champion cycliste est placé sous surveillance. Sur les conseils de Berliner, Richter nuance quelque peu ses déclarations en public à l’égard du régime, et fait à plusieurs reprises le salut hitlérien. Pour échapper aux pressions et aux menaces, il se réfugie le plus souvent dans les Alpes suisses, dans la station de ski d’Engelberg. Il envisage de plus en plus sérieusement de changer de nationalité. 

A la déclaration de guerre, en septembre 1939, le jeune coureur allemand, effondré, se refuse à combattre : "Je ne peux pas devenir soldat. Je ne peux pas tirer sur des Français, ce sont mes amis !". Dès le début du conflit, il reçoit à plusieurs reprises la visite de la Gestapo, qui tente de le convaincre d’espionner pour le Reich à l’étranger. Richter refuse catégoriquement. Il doit quitter l’Allemagne. Après avoir remporté une dernière victoire au Grand Prix de Berlin le 9 décembre 1939, il prend le chemin de la Suisse le 31 décembre, emportant avec lui son vélo et une valise contenant 12.700 marks en devises pour un ami juif réfugié à l’étranger. Dénoncé, Richter est fouillé par les douaniers à la frontière suisse, arrêté et incarcéré pour trafic de devises à la prison frontalière de Lörrach. Le 3 janvier 1940, la Gestapo annonce que Albert Richter s’est suicidé au cours de la nuit en se pendant dans sa cellule. Interdiction est faite à la famille d’annoncer son décès. Un cercueil scellé lui est remis, avec défense de l’ouvrir. Albert Richter est inhumé dans le cimetière d’Ehrenfeld, en présence d’une foule nombreuse, informée par le bouche-à-oreille de la disparition de son champion. Non contents d’avoir assassiné Richter, les nazis entreprennent de salir sa mémoire par une diffamante campagne de presse. De son côté, la D.R.V. ordonne dans un communiqué calomnieux : "son nom est effacé de nos rangs, de nos mémoires, à jamais". 

Après-guerre, Ernst Berliner, qui a survécu au conflit et a émigré aux Etats-Unis, se rend à plusieurs reprises à Cologne pour demander l’ouverture d’une enquête sur les circonstances de la mort de celui qu’il considérait comme son fils. En vain. 

Inauguré en septembre 1997, le nouveau vélodrome de Cologne est dédié "à la mémoire d’Albert Richter, victime de l’inhumanité nazie".


Pour en savoir plus : 

Reportage de Michel Viotte, Albert Richter, le Champion qui a dit non, coproduction Gedeon Programmes et Arte France, 2005, 52 minutes, diffusé dans l’émission Les Mercredis de l’Histoire, le 6 juillet 2005.

Renate Franz, Der vergessene Weltmeister, Das rätselhafte Schicksal des Radrennfahrers Albert Richter, Emons, 2001.

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