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Baldur VON SCHIRACH (9 mars 1907 - 8 août 1974) Par Agnès Granjon
Au lendemain de la défaite allemande, à la suite de l’abdication du Kaiser, son père est révoqué et reste quelque temps sans emploi. Les désordres qui agitent alors l’Allemagne traumatisent durablement la famille von Schirach. Le fils aîné ne supporte pas le déshonneur de sa patrie et met fin à ses jours. Désenchanté, Carl von Schirach se tourne vers l’extrême-droite et devient l’un des partisans du tout jeune parti ouvrier national-socialiste, le NSDAP L’adolescence de Baldur est marquée par la haine paternelle envers la république de Weimar. Au cours d’un voyage qu’il effectue avec sa mère aux Etats-Unis, sa famille américaine lui propose de s’installer outre-Atlantique pour entamer sa carrière. Mais Baldur choisit de retourner en Allemagne. En 1924, il rejoint la Wehrjudendgruppe, un groupe paramilitaire. Le 29 août de l’année suivante, lors d’un dîner organisé dans la maison familiale, il fait la connaissance de Hitler. L’adolescent est profondément impressionné par cette rencontre. Il adhère peu après au NSDAP En 1927, à la fin de ses études secondaires, suivant les conseils de Hitler, Baldur entre à la SA et part s’installer à Munich où il s’inscrit à l’université pour y suivre des cours d’histoire de l’art, d’anglais et de littérature allemande. Mais ses priorités sont ailleurs. En dépit de son jeune âge, von Schirach fait très vite partie du cercle intime des dirigeants du NSDAP Le 20 juillet 1928, il prend la tête du Nationalsozialistischen Deutschen Studentenbunds, l’Union nationale-socialiste des étudiants allemands. Au sein de cette organisation il conforte ses premières influences, adoptant les thèses racistes et antisémites développées par Henry Ford dans Le Juif international, Houston Chamberlain, Adolf Bartels, et Adolf Hitler. Von Schirach se montre également un adversaire convaincu du christianisme et de son propre milieu social. En 1929 son engagement politique le pousse à abandonner ses études qui, somme toute, l’intéressent peu. Il œuvre avec un enthousiasme contagieux à la diffusion des idées national-socialistes, n’hésitant pas pour se faire à se déplacer dans tout le pays. Propagandiste et organisateur remarquable du mouvement étudiant, il a l’art d’inspirer chez ses condisciples les idéaux de la camaraderie, du sacrifice, de la discipline, du courage et de l’honneur. Le terrain lui est propice : depuis la fin de la Grande Guerre les mouvements de jeunesse se sont radicalisés en Allemagne. Il gagne ainsi à la cause nazie des centaines de milliers de jeunes. L’efficacité de son action auprès de la jeunesse et la dévotion aveugle qu’il exprime dans ses poèmes lui valent l’estime de Hitler. Le 30 octobre 1931, celui-ci le nomme Reichsjugendführer der NSDAP, chef de la Hitlerjugend auprès de l’état-major de la direction des SA. Hitler a créé ce poste spécialement pour lui. Baldur, qui n’a que 24 ans, devient ainsi colonel SA. Il dépend directement de Röhm. En mars 1932, il épouse Henriette, la fille du photographe personnel de Hitler Heinrich Hoffmann. Leur témoin, Hitler, leur offre un chien à cette occasion. Le couple aura quatre enfants, trois garçons et une fille. Le 31 juillet, von Schirach entre au Reichstag. Quelques mois plus tard, début octobre 1932, il organise une monumentale marche de la jeunesse nazie. Convergeant sur Potsdam, des dizaines de milliers de jeunes, venus à pied des quatre coins du Reich, rendent hommage à Hitler au cours d’un défilé qui dure 7 heures 30. Le Führer lui-même est impressionné. A partir de janvier 1933, von Schirach travaille d’arrache-pied pour atteindre son objectif : nazifier la jeunesse allemande dans son intégralité. Il prend ainsi possession, par la force, des bureaux du comité des associations de jeunesse du Reich, puis de l’organisation des auberges de jeunesse. Le 17 juin 1933, au cours d’une cérémonie solennelle en présence de Hitler, von Schirach devient Jugendführer des Deutschen Reiches, chef des Jeunesses du Reich allemand. La Hitlerjugend est libérée de la tutelle de la SA et devient autonome du parti. Sa première décision consiste à dissoudre le Grossdeutscher Bund. Entre janvier 1933 et 1934, la Hitlerjugend passe de un à 3,5 millions de membres. A la suite du décret du 1er décembre 1936 qui en fait une organisation d’État, les adhérents sont de plus en plus nombreux. Von Schirach devient Reichsleiter, Secrétaire d’État de la jeunesse. Désormais, il ne dépend plus que de Hitler et est "entièrement responsable de l’éducation physique, idéologique et morale de la jeunesse allemande". En janvier 1937, avec le concours du docteur Ley, il ouvre les écoles Adolf Hitler pour former l’élite du IIIe Reich. Son organisation travaille en étroite collaboration avec le ministère de la propagande de Goebbels. Présenté comme une sorte de demi-dieu, adulé par les jeunes nazis, les photographies du Jugendführer sont diffusées en nombre dans l’ensemble du Reich. En 1938, von Schirach peut déclarer : "Le combat pour l’unification de la jeunesse allemande est terminé. Je considère comme de mon devoir de la conduire d’une manière dure et intransigeante (...) et je promets au peuple allemand que la jeunesse du Reich, la jeunesse d’Adolf Hitler, accomplira son devoir suivant l’esprit de l’homme à qui seul leurs vies appartiennent". Le 25 mars 1939, l’adhésion à la Hitlerjugend devient obligatoire : elle regroupe alors 12 millions de jeunes. Von Schirach en fait une très efficace organisation d’embrigadement de la jeunesse allemande. Un arrangement passé avec l’armée doit permettre de développer la formation militaire et des unités spéciales sont constituées pour fournir des spécialistes aux différents secteurs de la Wehrmacht. Terrain d’entraînement des futurs officiers, la Hitlerjugend devient également à partir du 26 août 1938 le vivier de la SS : à la suite d’un premier accord conclu entre le Jugenführer et Himmler, les meilleures recrues sont orientées vers l’Ordre noir après avoir suivi un entraînement particulier au sein du Steifendienst. Un bureau de liaison entre la SS et la Hitlerjugend est mis en place le 1er octobre, et un nouvel accord renforçant cette collaboration est signée le 17 décembre 1938. Quant à la coopération avec l’armée, elle est renforcée le 11 août 1939. Von Schirach signe alors une nouvelle convention avec Keitel, commandant en chef de la Wehrmacht, suivant laquelle la Hitlerjugend effectuera l’entraînement pré-militaire suivant les règles fixées par l'armée qui, en contrepartie, s’engage à former chaque année 30.000 instructeurs pour la jeunesse hitlérienne. Entre 1932 et 1935, Baldur von Schirach publie une série d’ouvrages à la gloire du Führer et de l’idéologie nationale-socialiste. En 1932, paraissent Triumph des Willens (le triomphe de la volonté) et Hitler, wie ihn keiner Kennt (Hitler l’inconnu). En 1933 sort son recueil de poèmes Die Fahne der Verfolgen (l’étendard des persécutés), ainsi que Die Pionere des Dritten Reiches (Les pionniers du IIIe Reich), biographies succinctes des principaux dirigeants nazis. Von Schirach écrit aussi le chant de la Hitlerjugend, ainsi que des prières de louanges au Führer, prières de bénédicité que les membres des différentes organisations de la jeunesse doivent prononcer avant chaque repas. En 1936, dans son livre Hitlerjugend : Idee und Gestalt, il rappelle à la jeunesse allemande que son sang est supérieur à celui de toute autre race et qu’elle doit vénérer le génie du Führer. Il écrit : "La Jeunesse hitlérienne est une communauté éducative au service d’une conception du monde. Celui qui marche dans ses rangs n’est pas un numéro parmi des millions d’autres, mais le soldat d’une idée". En 1938, il affine sa vision de la jeunesse hitlérienne dans Révolution de l’Éducation. Cependant, le Jugendführer n’a pas que des amis au sein du NSDAP. L’un de ses principaux détracteurs, Martin Bormann, fait en sorte de nuire à sa réputation par des plaisanteries sur son comportement efféminé et sur sa prétendue "chambre blanche de jeune fille". Il est vrai que le grassouillet Baldur n’apprécie guère la vie spartiate qu’il fait lui-même régner dans les camps de la Hitlerjugend, et se montre distant envers ses troupes lors de ses déplacements. Quelques temps après le déclenchement de la guerre en Europe, en décembre 1939, sans doute pour couper court aux insinuations de ses opposants, von Schirach rejoint volontairement l’armée. Après avoir subi un entraînement à Berlin-Döberitz, il sert sur le front de l’ouest dans le régiment d’infanterie Grossdeutschland à partir d’avril 1940 et participe à la campagne de France. En juin 1940, promu lieutenant, il reçoit la Croix de Fer de seconde classe, avant d’être rappelé à Berlin par Hitler. Son opposition à la guerre et des litiges internes le conduisent à être remplacé à la tête de la Hitlerjugend par Arthur Axmann ; il reste néanmoins Reichsleiter, chargé de l’éducation de la jeunesse allemande. Déçu par son protégé, Hitler l’exile en le nommant le 8 août 1940 Gauleiter de la région de Vienne, gouverneur de l’ancienne capitale autrichienne et Reich commissaire à la défense pour le district 17, qui regroupe le Gau de Vienne, le Danube inférieur et le Danube supérieur. Le nouveau Gauleiter aurait alors déclaré : "Vienne ne peut pas être conquise par des baïonnettes, mais par la musique". A partir de septembre 1940, il est également chargé de l’évacuation des enfants des villes pour les protéger des bombardements anglais. Dans la métropole viennoise, Baldur von Schirach semble se soucier plus de culture que de politique, et donne de somptueuses fêtes. Sur place, ses responsabilités couvrent l’économie de guerre, l’administration de Vienne et celle du Gau sous la supervision du ministre de l’Intérieur Frick. Il y est responsable du programme de travail forcé établi par Sauckel. Surtout, dès sa prise de fonction, von Schirach précipite la déportation des Juifs de la région de Vienne. Le 2 octobre 1940, alors qu’il participe à une réunion dans le bureau de Hitler, il demande à Frank, chef du Gouvernement Général, de se charger des Juifs qui sont encore présents à Vienne. Le 3 décembre 1940, à la suite de ses rapports, il reçoit une lettre de Lammers lui annonçant que Hitler a décidé de déporter les 60.000 Juifs restant à Vienne vers le Gouvernement Général. Au total, il participe directement à l’envoi à l’Est de 185.000 Juifs. Expulsion qu’il juge, dans l’un de ses discours prononcés le 15 septembre 1942, comme étant "une contribution active à la culture européenne". Le Gauleiter entreprend également de dépouiller l’Église autrichienne de ses propriétés, en les confisquant sous des prétextes variés. Von Schirach n’a désormais plus de réelle influence au sein du Reich. Ses rapports avec son Führer iront en se dégradant jusqu’à la fin du conflit. Bormann fait d’ailleurs en sorte d’envenimer leurs relations. Après le 17 novembre 1942, une nouvelle répartition administrative le décharge de la responsabilité du Danube inférieur et du Danube supérieur. En 1943, il s’attire les foudres de Hitler pour avoir organisé à Vienne une exposition sur "l’art décadent". La rupture est pratiquement consommée au cours d’un dîner au Berghof avec le Führer, le 24 juin 1943. Von Schirach aurait alors demandé qu’un meilleur traitement soit accordé aux peuples de l’Est, en particulier aux civils russes, et aurait protesté contre les conditions dans lesquelles s’effectue la déportation des Juifs. Quant à sa femme Henriette, elle se serait déclarée opposée aux déportations et aurait demandé au Führer s’il avait lui-même permis que les Juifs soient maltraités. Hitler, furieux, aurait quitté la pièce avec fracas. Au moment de la prise de Vienne par l’Armée Rouge le 13 avril 1945, von Schirach tente dans un premier temps d’échapper à la capture. Sous le nom de Falk, il travaille à Schwaz, dans le Tyrol, comme interprète pour l’armée américaine. Cependant, quelques jours avant la capitulation allemande, le 5 mai 1945, il dévoile par lettre son identité aux Américains et se constitue prisonnier. Le 20 novembre, il est mis en accusation par le tribunal de Nuremberg pour "plan concerté au complot" et "crimes contre l’humanité". Le principal acte d’accusation repose sur sa participation aux déportations des Juifs d’Autriche. Au cours du procès, von Schirach est le seul, avec Speer, à reconnaître la culpabilité du régime nazi et à faire preuve de quelque repentance. Il déclare : "Devant Dieu, devant la nation allemande, devant le peuple allemand, je porte seul la culpabilité d’avoir entraîné la jeunesse à soutenir un homme qui durant de longues années a été considéré comme étant irréprochable et qui a assassiné des millions de gens". Il apporte la preuve qu’il a protesté auprès de Bormann contre le traitement inhumain infligé aux Juifs et, déclarant que les crimes commis resteront pour des siècles une tache dans l’histoire allemande, il assure ne pas avoir eu connaissance de l’existence des camps d’extermination. Affirmation fort douteuse, puisque ses fonctions lui valaient de recevoir les rapports du SD sur l’application de la Solution finale. Il se défend en déclarant que ses "principales activités à Vienne étaient sociales et culturelles". Le 1er octobre 1946, disculpé du premier chef d’accusation, von Schirach est reconnu coupable de "crimes contre l’humanité" et condamné à 20 ans de prison. Au cours de ses années d’incarcération, il commence à écrire secrètement ses mémoires. En 1950, les époux von Schirach divorcent. La même année, ses enfants demandent sa grâce, en vain. C’est un homme malade et prématurément vieilli qui sort de la prison de Spandau le 30 septembre 1966. Jusqu’à son décès, il vit retiré dans le sud-ouest de la république fédérale. En 1967, il publie Ich glaubte an Hitler (J’ai cru en Hitler), tentant d’expliquer la fascination que le Führer a exercée sur lui et sur la jeunesse allemande. Il meurt dans son sommeil dans un petit hôtel de Kröv-an-der-Mosel le 8 août 1974. |
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