|
Albert SPEER (19 mars 1905 - 1er septembre 1981) Par Agnès Granjon
Le jeune professeur ne porte que peu d’intérêt à la politique. Mais vers la fin de l’année 1930, sur les conseils de certains de ses étudiants, Speer se rend à une réunion à Berlin au cours de laquelle Hitler doit prendre la parole. Il est impressionné par le discours et la personnalité de l’orateur, ainsi que par sa vision de l’avenir de l’Allemagne. "Je m’attendais à voir un fanatique en chemise brune, et je trouvai un homme en complet bleu foncé bien coupé qui se comportait comme un homme politique raisonnable, modéré, capable de réfuter d’une voix posée tous les arguments de ses contradicteurs". Speer est dès lors convaincu que Hitler peut répondre à la menace communiste et rétablir la splendeur de l’Allemagne mise à mal par la République de Weimar. Quelques semaines plus tard, en janvier 1931, il entre au NSDAP sous le numéro 474481, ainsi qu’à la SA, et devient membre du corps motorisé du parti, le NSKK. La même année, il s’installe comme architecte indépendant à Mannheim et épouse Margarete Weber, qu’il a rencontrée en 1928. Pour les Speer, cette femme n’est pas de leur monde et elle n’a donc pas les qualités requises pour entrer dans la famille. Mais le bel Albert passe outre, et se marie sans la bénédiction parentale. Le couple aura six enfants : quatre garçons et deux filles. En 1932, Speer reçoit les premières commandes du NSDAP. Très vite, son talent est reconnu et les dirigeants nazis lui proposent de nombreux projets. En 1933, Goebbels le désigne pour transformer le ministère de la Propagande. Le résultat satisfait pleinement le ministre, qui le recommande à Hitler. Speer est chargé de la décoration de la manifestation du 1er mai à Berlin, ainsi que de la mise en scène du congrès du parti à Nuremberg. Ses travaux attirent l’attention du Führer. Speer rencontre pour la première fois le chancelier à l’occasion de la présentation des plans du futur stade de Nuremberg dont on lui a confié l’exécution. Au cours de l’année 1933, il accompagne à plusieurs reprises le Führer sur les chantiers de construction qui jalonnent déjà Berlin. Les deux hommes partagent la même passion. Hitler, qui s’est pris d’affection pour son "confrère en architecture", le nomme assistant technique de son architecte préféré, Paul Ludwig Troost, à qui il a confié les travaux de la nouvelle chancellerie. Le jeune architecte apporte de nombreuses modifications au projet initial, dont l’ajout du balcon. Speer passe de plus en plus de temps dans le cercle des intimes du chancelier du Reich, dont il devient l’un des confidents. Les Speer se lient également d’amitié avec Eva Braun et vont régulièrement skier avec elle au cours des années suivantes. Après le décès de Troost le 24 janvier 1934, Speer devient l’architecte officiel de Hitler. En 1934, celui-ci le charge de l’aménagement du complexe de Nuremberg. Le projet, qui comprend un grand nombre de bâtiments monumentaux de style néo-classique, provoque l’enthousiasme du Führer : le champ de Mars, long de plus de mille mètres et large de 700, sera encadré par des tribunes capables de contenir 160.000 personnes et qui seront ornées de 24 tours de 40 mètres. La tribune d’honneur sera quant à elle couronnée d’une statue de 60 mètres de haut. La route de parade, longue de deux kilomètres, sera réalisée en plaques de granit. Quant au stade, il pourra contenir 400.000 personnes. Le complexe comprendra aussi une salle de congrès et une salle de la Culture. Speer réalise également, en s’inspirant de l’autel de Pergame, la tribune de l’Esplanade Zeppelin. L’ensemble des bâtiments édifiés pour le Führer doit être construit pour la postérité. Dans cet objectif, Speer élabore sa théorie "de la valeur des ruines d’un édifice" : les matériaux employés devront résister au temps et les murs construits de manière à leur permettre de rester debout sans l’appui des toits ou des plafonds, pour que leurs futures ruines aient la splendeur des monuments de l’Antiquité et témoignent de la grandeur du IIIe Reich. Partisan du style néo-classique et de la sobriété des lignes, Speer, pour satisfaire les goûts du Führer, développe un style néo-classique gigantesque très éloigné de son modèle primitif. "La richesse, les moyens inépuisables mis à ma disposition et aussi l’idéologie d’Hitler m’avaient conduit à un style qui s’apparentait plutôt à celui des fastueux palais des despotes orientaux" écrira-t-il dans ses mémoires. Pour mettre en valeur le complexe au moment des manifestations du congrès de Nuremberg, Speer utilise la lumière de projecteurs de défense antiaérienne. "(...) placés tout autour de l’esplanade, à 12 mètres seulement les uns des autres, (ils) illuminaient le ciel de leurs faisceaux qui (...) se fondaient à une hauteur de 6 à 8 kilomètres en une vaste nappe lumineuse". Au cours de l’année 1934, en dehors de son propre travail d’architecte, Speer cumule les responsabilités. Nommé directeur de la subdivision des services artistiques du ministère de la Propagande, ainsi que délégué de Rudolf Hess pour l’urbanisme, il devient aussi l’un des responsables du Front du Travail dirigé par le docteur Ley. Peu de temps après, il est chargé de la conception du pavillon allemand pour l’Exposition universelle qui doit avoir lieu à Paris en 1937. Il dessine une tour de 55 mètres de haut, ornée au sommet d’une aigle tenant dans ses serres une croix gammée. C’est la consécration pour Speer, qui obtient une médaille d’or... de même que son concurrent soviétique. En 1937, il reçoit également un grand prix pour son travail d’organisateur du congrès de Nuremberg. Surtout, Hitler le nomme "inspecteur général de la construction chargé de la transformation de la capitale du Reich". Le Führer, très ambitieux, souhaite faire de Berlin la plus belle ville du monde, qu’il rebaptisera Germania. Disposant de moyens financiers illimités, Speer échafaude les plans de la future capitale du Reich. Le projet s’organise autour d’une gigantesque avenue de près de 5 kilomètres, qui traverserait la ville du nord au sud : la Prachtstrasse. Au centre, un gigantesque Führerpalast et l’Adolf-Hitler-Platz, qui serait le lieu des rassemblements. A l’extrémité nord de l’avenue serait édifié une sorte de temple au nazisme, la Kuppelhalle, dont la coupole de cuivre, faisant sept fois la taille du dôme de Saint-Pierre de Rome, serait elle-même dominée par une aigle impériale de 15 mètres tenant un globe terrestre dans ses serres ; à l’extrémité sud se dresserait un arc de triomphe colossal à la gloire des soldats morts au cours de la première guerre. Ces deux monuments avaient été esquissés par Hitler lui-même dès 1925. La Prachtstrasse serait jalonnée de bâtiments imposants : vastes casernes pour la garde SS, hôtels pour les ministères, les ambassades et les autres services officiels, sièges sociaux des grandes entreprises, magasins de luxe. Le projet prévoit aussi un nouveau Reichstag et une immense gare. Hitler participe à l’élaboration des plans. Les deux hommes passent de nombreuses heures, voire parfois des nuits entières, autour de l’ébauche de la future ville. En secret, Speer réalise une maquette de la future Germania pour le 48e anniversaire du Führer. Le 11 janvier 1938, ce dernier met son architecte au défi de réaliser en une seule année la nouvelle chancellerie du Reich. Speer met alors toute son énergie et tout son talent d’architecte et d’organisateur hors pair à respecter les délais. Au prix d’une planification rigoureuse, les travaux sont achevés moins d’un an plus tard. Hitler visite le nouveau bâtiment le 7 janvier 1939. Il est particulièrement séduit par son bureau de 400 m2 et par sa porte monumentale de 6 mètres de haut. La nouvelle Chancellerie est officiellement inaugurée le 12 janvier. En 1938, Speer entre au conseil d’État de Prusse et se voit décerner la médaille d’honneur en or du Parti. A partir de l’automne 1939, l’architecte est de plus en plus sollicité pour établir les plans de constructions militaires. Ses bureaux sont également chargés de contrôler les attributions des appartements des Juifs berlinois expulsés, puis déportés à partir de 1941. Après la campagne de France, Speer accompagne Hitler au cours de sa visite éclair de Paris, le 23 juin 1940. Impressionné par la beauté de la capitale française, le Führer lui donne l’ordre le jour même de mettre les bouchées doubles pour réaliser son nouveau Berlin. Goering, qui ne veut pas être en reste, commande à son tour à Speer un palais d’apparat avec jardins suspendus. Mais l’intensification de la guerre met un terme à tous ces projets architecturaux. En 1941, à la suite de l’attaque de l’U.R.S.S., Todt charge Speer de la reconstruction des usines et des réseaux ferroviaires d’Ukraine. La même année, l’architecte entre au Reichstag comme député de la circonscription de Berlin-Ouest. Sa charge de travail s’intensifie encore en 1942. Le 15 février, il est nommé ministre de l’armement et de l’organisation Todt, après le décès de Fritz Todt dans un accident d’avion. En avril 1942, il devient l’un des membres du conseil central du Plan. Le nouveau ministre développe le système, mis en place par Todt, de comités de spécialistes de l’industrie chargés de définir les meilleurs procédés de fabrication et de transport du matériel. Très habilement, il se met sous l’autorité de Goering, qui est à la tête du Plan de quatre ans, et se fait attribuer la répartition des matières premières, ce qui lui permet de diriger de fait l’économie de guerre, bien qu’il ne soit officiellement responsable que des armements de la Wehrmacht. Désormais, les nouveaux dirigeants de l’économie sont tous issus des milieux d’affaires et les grands industriels contrôlent le conseil de l’armement. D’autre part, Speer transforme les associations professionnelles de la grande industrie en des organismes d’État. Le 2 septembre 1943, ses différentes fonctions sont regroupées au sein d’un grand ministère de l’Armement et de la production de guerre. Il a désormais toute autorité sur l’ensemble de la planification de la production et des infrastructures de guerre, à l’exception de celles destinées à la Luftwaffe, dont il n’est chargé qu’à partir du printemps 1944. Pour augmenter les productions, Speer diminue le nombre de types d’engins de combat, spécialise les usines et met en place une production en série. Pour tenter de soustraire les usines aux attaques des bombardiers alliés, il les enterre et les disperse. La Ruhr est ainsi en partie évacuée, alors que de nombreuses usines sont construites en territoire soviétique occupé. Il obtient de Hitler une division du travail entre celles du Reich, spécialisées dans la production d’armements, et celles des territoires occupés, chargées de fabriquer les biens de consommation, transportés ensuite dans le Reich. Après la découverte d’un nouveau gisement de pétrole en Autriche dans la région de Zistersdorf, Speer décide d’interrompre la construction de nouvelles usines d’essence synthétique, industrie qui nécessite selon lui trop d’investissements en hommes et en matériel. Contre l’avis de Goering, il s’oppose également en 1943 à fournir en priorité la main d’œuvre à l’industrie aéronautique. Pour atteindre ses différents objectifs, Speer exploite la main d’œuvre étrangère réquisitionnée, les prisonniers de guerre et les détenus des camps de concentration. En septembre 1942, Hitler l’autorise à faire déplacer les grands kommandos des camps à proximité des usines. Speer collabore alors avec Sauckel, chargé directement par le Führer de recruter les travailleurs étrangers. C’est à lui qu’il transmet ses estimations chiffrées en besoin de main d’œuvre, à charge pour Sauckel de trouver les travailleurs voulus et de les répartir dans les différentes industries, en fonction de ses instructions. C’est ainsi qu’il lui donne l’ordre en août 1942 de lui fournir d’ici à la fin octobre un million de travailleurs russes. Le 30 octobre 1942, au cours d’une réunion du conseil central du Plan, il déclare qu’un grand nombre de travailleurs étrangers réquisitionnés jouent aux malades et constate : "La police doit prendre des mesures drastiques et envoyer les fainéants dans les camps de concentration". Il insiste cependant pour que les travailleurs réquisitionnés soient nourris de manière adéquate et travaillent dans des conditions d’efficacité optimales. Pour Speer, tout doit concourir à augmenter de la production. En janvier 1944, lors d’une rencontre avec Hitler et Sauckel, Speer exige 4 millions de travailleurs supplémentaires. En dépit des bombardements alliés et du manque de matières premières, il réussit, jusqu’à la fin 1944, à augmenter d’une manière notable la production allemande. Celle des chars lourds passe ainsi de 4.900 à 17.300 entre 1941 et 1944. En janvier 1944, surmené, Speer est hospitalisé pour des troubles circulatoires dans une clinique tenue par le docteur SS Gebhardt, président de la Croix-Rouge allemande, à Hohenlychen, au nord de Berlin. Mais Speer n’a pas confiance en la SS, soupçonnant Himmler d’avoir donné des ordres pour que ses médecins ne se pressent pas de le guérir. Faisant intervenir un spécialiste de confiance, il se fait transférer dans une maison de convalescence dans les Alpes italiennes. Remis sur pied au bout de quelques mois, il s’attelle à nouveau à la tâche, tout en sachant fort bien que le Reich a dores et déjà perdu la guerre. A partir de mars 1944, il reprend en main la production aéronautique, qu’il confie à son adjoint Saur. A la fin de l’été 1944, il relance les projets d’avion à réaction. Il s’oppose au contraire aux investissements destinés à la recherche atomique, dénonçant auprès de Hitler ce projet "d’arme miracle" comme étant "le plus coûteux et le plus dénué de sens". Il tente en vain de convaincre le Führer que la guerre est perdue et qu’il doit y mettre un terme pour sauver ce qui peut encore l’être. A la suite de l’attentat du 20 juillet, le ministre de l’armement est un très court instant soupçonné, son nom apparaissant dans une liste de personnalités établie par les conspirateurs pour la mise en place d’un futur gouvernement. Mais Hitler le considère toujours comme étant digne de confiance. Cependant, dans les derniers mois de la guerre, Speer s’oppose à la politique de terre brûlée du Führer. Il désobéit en refusant de faire appliquer l’ordre de destruction des infrastructures économiques dans les territoires devant être abandonnés par les troupes en repli. En février 1945, il aurait, selon ses dires, planifié de supprimer lui-même Hitler en l’asphyxiant dans le bunker de la chancellerie avec du gaz Tabun qu’il pensait introduire dans la cheminée d’aération. Son projet aurait échoué, car Hitler, méfiant, avait entre-temps fait élever une nouvelle cheminée de plusieurs mètres de haut. Et malgré tout, Speer reste attaché à son Führer, au point de lui demander pour son anniversaire, en mars 1945, un portrait dédicacé... Jusqu’aux derniers jours du Reich, il se rend à plusieurs reprises dans le bunker de Berlin. Il y est présent le 20 avril 1945, jour du 56e anniversaire de Hitler. L’architecte voit pour la dernière fois son Führer le 23 avril. Après le suicide de Hitler, Speer est très brièvement nommé ministre de l’économie dans le gouvernement Doenitz. Arrêté par les Alliés le 23 mai 1945, il est inculpé des quatre chefs d’accusation par le tribunal de Nuremberg : plan concerté ou complot, crime contre la paix, crimes de guerre, crimes contre l’humanité. Il est le seul inculpé à reconnaître sa responsabilité pour les crimes de guerre et à exprimer ses regrets pour le génocide perpétré contre les Juifs. Albert Speer est condamné le 1er octobre 1946 à 20 ans de prison, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, pour avoir exploité la main d’œuvre étrangère et les détenus des camps. Le tribunal militaire international prend cependant en compte à sa décharge son refus d’appliquer la politique de la terre brûlée ordonné par Hitler. Son pourvoi est rejeté le 10 octobre et il est incarcéré à la prison de Spandau. Plusieurs membres de son entourage, ainsi que quelques politiciens tenteront en vain d’obtenir sa libération anticipée. Sa remise en liberté, le 30 septembre 1966, est un véritable événement médiatique. Speer rejoint alors sa famille à Heidelberg. L’ancien détenu travaille parfois comme architecte-conseil auprès de certaines entreprises de l’Allemagne fédérale. Il se consacre à l’écriture de ses mémoires pour lesquels il touche d’importantes avances sur ses droits d’auteur. Il mène une vie de famille confortable, et ne dédaigne pas les activités culturelles : théâtre, concerts, musées. Son livre Erinnerungen ("Au cœur du IIIe Reich") sort en 1969. C’est un grand succès de librairie. En 1975, il publie ses notes de détention, Spandauer Tagebücher ("Spandau : journal secret") et en 1981 une analyse des structures du régime national-socialiste, Der Slavenstaat, ""L’Etat esclave"). Alors qu’il est en visite à Londres, Speer décède des suites d’une hémorragie cérébrale le 1er septembre 1981. |
© Anovi - 2005