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Georges THIERRY D'ARGENLIEU (7 août 1889 - 7 septembre 1964) Par Pierre Quatrepoint
La première guerre mondiale le trouve en Méditerranée où il commande en 1917 le patrouilleur Tourterelle. En 1919, il est nommé lieutenant de vaisseau. Ayant ressenti l'appel de Dieu en 1915 lors d'une escale à Malte, il entre en religion en 1920 dans l'ordre des Carmes déchaux. Rien d'étonnant : parmi les sept enfants des Thierry d'Argenlieu, quatre sont déjà religieux et deux sont officiers, Georges sera les deux à la fois. Il est ordonné prêtre en 1925, se consacre à l'enseignement, écrit de nombreux articles dans les Études Carmélitaines et, montant assez rapidement dans la hiérarchie de son ordre, il devient en 1939 supérieur-major de la province carmélitaine de Paris avec rang d'évêque. Mobilisé en 1939 avec le grade de capitaine de corvette, il est affecté à l'état-major du secteur de défense de Cherbourg. Fait prisonnier le 19 juin 1940, il saute du camion qui l'emmène, se cache dans une ferme, gagne Jersey le 24 dans une embarcation d'artisan pêcheur, puis l'Angleterre. Le 1er juillet, première rencontre avec de Gaulle en présence du vice-amiral Muselier. Dans la conversation ce jour-là, on décide de mettre une marque distinctive sur le drapeau français, de façon à distinguer les Forces Françaises Libres. Face à la croix gammée, Muselier propose la croix de Lorraine. De Gaulle accepte. Pour Muselier, ce capitaine de corvette est un chef d'état-major tout trouvé. Mais au bout d'une semaine rien ne va plus. "Je pâtissais de l'antinomie de nos caractères", reconnaît d'Argenlieu, "Muselier était trop ondoyant pour que je puisse travailler utilement en contact direct et prolongé avec lui". Le voilà aumônier des F.N.F.L. (Forces Navales Françaises Libres). Le 25 août, de Gaulle le prend dans son état-major particulier et le nomme capitaine de frégate. Le 31 août, le paquebot néerlandais Westernland sur lequel ils ont embarqué, quitte Liverpool pour ce que de Gaulle appelle "nos beaux voyages". Pour échapper aux sous-marins allemands, le navire fait un grand détour dans l'Atlantique. Au cours des repas et des promenades sur le pont, les deux hommes s'apprécient : "Le Général croyait en SON (en majuscules dans le texte) étoile, il tablait sur elle, elle le guidait, d'où l'impression de force, de sécurité émanant de sa parole". Pour un religieux, d'Argenlieu n'en est pas moins soucieux de son confort. Au cours de ce voyage, on n'ignore rien, dans ses Mémoires de Guerre, d'une orangeade bien fraîche, d'un whisky servi opportunément à la place du thé ou d'un bain chaud de deux heures pour se "remettre d'une émotion". Cet aspect de sa personnalité se retrouvera en Indochine et irritera passablement son entourage. Après une escale technique à Freetown en Sierra Leone, le convoi appareille le 21 septembre pour Dakar avec pour objectif de rallier l'Afrique Occidentale Française à la France libre. Un succès permettrait de disposer d'une base navale pour contrôler les routes de l'Atlantique Sud, de l'Afrique Équatoriale Française et, plus secrètement, de récupérer une partie de la réserve d'or de la Banque de France. Selon Gaston-Breton, cet or devait "servir de gage sur la part d'achats que la Grande-Bretagne ferait aux Etats-Unis pour le compte de la France Libre". Le 23 septembre, dans un épais brouillard, le convoi jette l'ancre devant Dakar, tandis que six bâtiments de guerre anglais dont le porte-avions Ark Royal et le cuirassé Resolution les rejoignent au large. Contrairement aux prévisions, la garnison récemment renforcée mais surtout exaspérée par la présence de l'escadre anglaise (qui lui rappelle le drame du 5 juillet à Mers-el-Kébir) se manifeste en capturant les trois émissaires envoyés à bord d'un avion léger, mais aussi par des tirs provenant du cuirassé Richelieu. Susan Travers, se trouvant à bord du Westernland à titre d'infirmière-conductrice, raconte : "Nullement découragé, de Gaulle ordonna que le Westernland et le Pennland ainsi que les sloops des Français libres se rapprochent du port, toujours dans le brouillard. Une deuxième délégation de cinq officiers fut envoyée, cette fois à bord d'une vedette ayant hissé un drapeau blanc, avec pour instruction de remettre une lettre de de Gaulle au nouveau gouverneur général de Dakar, Pierre Boisson. (...). Celui-ci n'ayant aucune intention de se rallier à la cause des Français libres, s'employa à le faire savoir. Quand ils accostèrent, les cinq officiers furent menacés d'arrestation pour haute trahison (...). On leur tira dessus à la mitrailleuse et ils prirent la fuite. Deux des officiers, le capitaine de frégate d'Argenlieu et le commandant Perrin, regagnèrent le Westernland sérieusement blessés et furent transportés dans la salle à manger qui nous servait d'infirmerie. Tandis que l'eau autour de notre navire explosait en écume blanche, on se mit au travail, soignant et pansant leurs blessures. (...). De Gaulle et l'amiral Cunningham (commandant l'escadre) étaient convaincus que si l'on employait des arguments musclés, le gouvernement de Dakar pouvait encore revenir sur sa décision. Le sloop français Commandant Duboc, un détachement de fusiliers marins à bord, reçut pour mission de se frayer un chemin dans le brouillard jusqu'au petit port de Rufisque, juste hors de portée des canons de Dakar. Ils devaient accoster et tenter de persuader les habitants de se joindre à eux. On leva l'ancre pour les couvrir. Quand je sentis le navire bouger et que je constatai qu'on approchait du rivage (et des canons) on entendit des bombardements. Cette fois-ci, cela venait du ciel. Les avions de Vichy visaient le sloop. Ils tuèrent plusieurs hommes et en blessèrent un bon nombre. (...) Le sloop revint dans un triste état et une fois de plus on se mit au travail. Le lendemain on se trouvait dans la même impasse. Les bombardements continuaient, mais cette fois-ci en aveugle, dans le brouillard. (...). Poussés par Churchill, de Gaulle et Cunningham tentèrent de poursuivre la mise en œuvre du plan initial de crainte que l'impulsion donnée à la campagne des Français libres ne s'arrête net. Au cours des deux jours suivants, on passa notre temps, en limite de la ligne de feu, à regarder les bateaux se succéder pour tenter d'accoster sous la canonnade.(...) Le Resolution torpillé faillit couler, on perdit quatre avions, un contre-torpilleur et deux sous-marins. Le cœur lourd, De Gaulle et ses conseillers britanniques finirent par abandonner la partie. On quitta Dakar et on appareilla pour Freetown. Le général de Gaulle s'était enfermé dans sa cabine. "Il est désespéré" me dit-on. Cela n'avait rien de surprenant. Les radios du monde entier le blâmaient pour cette "aventure absurde" et en rejetaient entièrement la faute sur lui". D'Argenlieu note en effet : "de Gaulle souffre à l'intime et durement de l'échec consommé". Une conversation s'engage entre le marin blessé et le Général venu lui rendre visite dans sa cabine : "Si vous saviez, Commandant, comme je me sens seul. Croyez-vous vraiment que je doive continuer ? Devant une pareille incompréhension des Français, ne vaudrait-il pas mieux se retirer ?" "De toute ma foi je proteste", écrit d'Argenlieu qui conclut : "combien inoubliable cette fugue en un cellier secret". Ces confidences en un moment aussi douloureux et incertain vont nouer un lien particulier entre les deux hommes. Le 2 octobre, la flotte se disperse au large de la Sierra Leone et le Westernland continuant sur le Cameroun, arrive le 8 à Douala. Après ces quelques jours de découragement, écrit Jean-Luc Barré, de Gaulle a la surprise d'entendre son nom scandé par la foule. Il confie au journaliste américain David Schoenbrunn avoir découvert à ce moment-là l'existence d'une "personne nommée de Gaulle", présente dans l'esprit des autres mais "réellement distincte" de lui. Au bas de la passerelle s'approchant de Leclerc, il l'attire à lui dans une longue accolade tandis que d'Argenlieu, débarqué sur une civière, a droit, lui aussi, aux honneurs. Fort occupé par l'organisation d'une colonne terrestre devant se diriger sur le Gabon, le colonel Leclerc ne vient rendre visite au blessé qu'aux environs du 15 octobre. Les deux interlocuteurs s'accordent sur la conduite à tenir, le cas échéant, envers les vichystes récalcitrants et discutent de l'opération sur le Gabon. D'Argenlieu note : "Leclerc était quelqu'un. Sa jeunesse, son ardeur, ses vivacités mêmes n'empêchaient pas de discerner un chef". Le 23 octobre, les deux hommes adressent à de Gaulle un télégramme dans lequel ils acceptent d'être "désavoués en cas d'insuccès". Après bien des réticences, celui-ci donne son accord pour l'opération projetée. Les préparatifs se poursuivent. Le 26 octobre, se situe un échange de lettres où le ton des deux interlocuteurs laisse entrevoir un début de rivalité, surtout de la part du marin qui dissimule mal, en outre, son agacement face à ce "terrien" de treize ans son cadet, déjà colonel et vainqueur à Douala ! Le 6 novembre, ils embarquent tous les deux sur l'aviso Savorgnan de Brazza, direction plein sud. La colonne terrestre parvient dans les environs de Libreville en même temps que les navires F.N.F.L.. Susan Travers poursuit : "Ce fut un combat fratricide entrepris le cœur lourd car, des deux côtés, personne n'avait envie de blesser des compatriotes. Mais après quelques échanges prudents de coups de feu, la bataille s'engagea pour de bon. Il y eu vingt morts et de nombreux blessés. Un commandant prometteur, Koenig, mena l'assaut dans le port de Libreville. Il s'en rendit maître en quelques heures, se gagnant l'admiration de ses hommes et les compliments de ses supérieurs". Après Libreville, point stratégique essentiel pour les marines alliées, Port-Gentil le second port du Gabon se rallie trois jours après, sans combat. Pour célébrer l'événement, Leclerc et d'Argenlieu décident, le 11 novembre, de faire chanter un Te Deum, En arrivant dans la cathédrale de Libreville, les deux hommes (Leclerc un missel sous le bras) trouvent Koenig à l'harmonium, tandis qu'un aumônier militaire se tient à l'autel, le clergé local ayant désapprouvé la cérémonie. Après quelques semaines passées à Douala, d'Argenlieu rejoint de Gaulle à Londres, le voilà promu capitaine de vaisseau en janvier 1941, puis membre du Conseil de défense de l'Empire, et enfin, le 22 février, grand chancelier de l'ordre de la Libération. En mission diplomatique au Canada de mars à mai, il revient à Londres d'où il repart le 7 août pour l'Océanie en tant que haut-commissaire de la France Libre pour le Pacifique. Sa mission consiste à "rallier les territoires français de l'Océan Pacifique et à les préparer à la guerre contre le Japon". Après une escale en Polynésie, il arrive en Nouvelle-Calédonie le 5 novembre. Ces deux territoires sont déjà ralliés à la France Libre depuis bientôt un an grâce à l'action du gouverneur général Sautot. Le 28 novembre, de Gaulle nomme d'Argenlieu "Commissaire national délégué pour le Pacifique" avec des responsabilités étendues pour diriger la politique des comités de la France Libre en Extrême-Orient et avec pour mission de "rétablir définitivement, sans demi-mesures, l'autorité de la France Libre dans le Pacifique". Le 7 décembre, survient l'attaque japonaise contre la flotte américaine à Pearl Harbour : l'U.S. Air Force installe une base aérienne à Nouméa, commandée par le général Patch. Peu à peu, une rivalité ouverte s'établit entre Sautot et d'Argenlieu, le premier ayant déjà assis son autorité par sa cordialité et sa simplicité, le second, au contraire, distant et méprisant suscite bientôt l'antipathie de la population calédonienne avec laquelle il n'a guère de rapports. Son attitude à l'égard des Américains devient réticente et peu coopérante. Le 29 avril 1942, l'annonce du rappel de Sautot à Londres apparaît comme un signe de perfidie du haut-commissaire et la population manifeste spontanément sa sympathie à l'égard du gouverneur. Le 5 mai, c'est la stupeur : Sautot et ses fidèles (quatre collaborateurs proches) sont arrêtés. Le premier est transféré en Nouvelle-Zélande, les autres sur une île désolée à 140 milles au sud de la Nouvelle-Calédonie. L'atmosphère est à l'émeute, la population menace et insulte d'Argenlieu qu'elle dénomme "le carme naval". Le général Patch, peu soucieux de voir des troubles se développer, obtient le retour des prisonniers, mais le gouverneur Sautot ne reviendra pas. En mai, un bâtiment F.N.F.L. envoyé au large des îles Wallis obtient facilement le ralliement de l'archipel à la France libre par le remplacement d'un médecin-capitaine par un autre, gaulliste. Les îles Futuna, elles, sont déjà ralliées. Nommé contre-amiral, d'Argenlieu part dans l'indifférence générale le 25 septembre en mission d'inspection en Polynésie. Le 7 octobre, il arrive à Papeete où le très bon accueil qui lui est réservé lui "remonte le moral après les dures épreuves subies pendant (son) séjour en Nouvelle-Calédonie". En réalité, les événements qui viennent d'avoir lieu à Nouméa feront perdre aux habitants la confiance qu'ils avaient placée dans la France Libre. Dès 1944, l'idée d'une certaine autonomie fera son chemin. Le 8 novembre, le débarquement américain en Afrique du Nord désoriente de Gaulle, tenu à l'écart de l'opération. Il rappelle d'Argenlieu à Londres. Le 22 novembre, celui-ci quitte Tahiti pour l'Angleterre. Désormais, il restera dans l'entourage proche du général. Le 22 janvier 1943, Roosevelt et Churchill ont pris rendez-vous à Anfa (Maroc) pour débattre des nouvelles données stratégiques créées par le récent débarquement américain en Afrique du Nord. De Gaulle, convié par Churchill, décline l'invitation. Churchill se fâche et lui fait savoir qu'en cas de nouveau refus, il coupera les vivres à son "organisation". De Gaulle arrive de mauvaise grâce, accompagné de son état-major comprenant entre autres d'Argenlieu. André Poniatowski écrit dans une lettre : "Les gaullistes nous accusent (Giraud et son état-major) d'être des traîtres, des profiteurs usurpant le droit (celui des gaullistes) à diriger la guerre pour les Français. L'ambiance est détestable". Michel Junot note cette phrase prononcée par d'Argenlieu : "Cette honte doit être lavée dans le sang des traîtres. Il faudra édifier un échafaud sur chaque place de village !". Il tiendra de semblables propos aux Français d'Indochine lors de son arrivée à Saigon en novembre 1945 : "Qu'avez-vous fait pour hâter la victoire ? Rien ou presque rien !". Et à Hanoi, le 21 mars 1946, il fera placarder une déclaration dont le médecin-colonel Bendéritter rapporte certaines phrases : "Vous êtes solidaires de tant d'injustices, petites ou grandes, dont a souffert la population indochinoise. Quand vous aurez souffert, alors la France oublieuse vous ouvrira les bras". Au retour de la conférence d'Anfa, nommé commandant des F.N.F.L., il se voit chargé de la préparation (française) du débarquement en Normandie. Le 14 juin 1944, il arrive avec de Gaulle sur les côtes de Normandie à bord du torpilleur La Combattante et pose le pied avec lui sur le sol de France. Nommé chef d'état-major général adjoint de la Marine, il rétablit les institutions maritimes dans les ports libérés et reçoit sa troisième étoile. En 1945, il prend en charge les fonctions de vice-président du Conseil supérieur de la Marine, d'inspecteur général des forces maritimes et participe à la conférence de San Francisco (création de l'O.N.U., 25 avril - 25 juin 1945). Le 15 août, De Gaulle le nomme "haut-commissaire de France et commandant en chef des forces françaises en Indochine" et vice-amiral d'escadre. Prenant sa revanche sur Douala, l'amiral adresse aussitôt au général Leclerc ses premières directives : "Il faut avant tout que s'affirme par votre présence l'unité de l'autorité française : unité politique, militaire et administrative. Vous prendrez donc contact, sauf obstacles, avec les plus hautes autorités annamites, cambodgiennes, laotiennes, vous leur apporterez mon salut, et, s'il convient, mes félicitations et mes vœux. La réorganisation administrative nécessite de l'épuration. Vous estimerez comme moi qu'elle doit frapper haut, fort, vite et peu. C'est le meilleur moyen d'obtenir l'effet moral désirable aux moindres frais. (...). Les têtes étant changées, il faudra utiliser au début tout ce qui n'est pas notoirement discrédité, en expliquant nettement pourquoi. Vous aurez à vous assurer de la personne des amiraux Decoux et Bérenger, du général Aymé et de leur retour en France sans délai par avion". Avant de quitter lui-même la France, il s'entretient le 23 août avec Alexandre Varenne, gouverneur en Indochine de 1925 à 1928, qui lui déclare : "A côté des multiples bienfaits que valut aux peuples indochinois l'œuvre colonisatrice de la France, il y eut des erreurs fâcheuses. Qui peut ignorer les maladresses tenaces des petits fonctionnaires français civils ou militaires. Insignifiants la plupart dans la Métropole, les voici qui surgissent en Indochine. Leurs traitement ou soldes sont fort avantageux. Eux, hommes et femmes, qui ignorent ce qu'est un domestique, font largement appel à des "boys". Ils en usent en "petits parvenus. L'Annamite entre tous les Asiatiques est psychologiquement d'une extrême susceptibilité ; son sens de la "face" est des plus accusé, il y tient et il veut la garder. Or, respectueux de l'autorité établie, il sait encaisser et se taire à la fois. Nos petits parvenus l'ignorent. Ils n'en ont cure. Pareilles blessures (occultes) faites à la fierté native de l'Annamite peuvent s'accumuler des dizaines d'années. Qu'une opportunité imprévisible ou imprévue s'offre, elle peut provoquer de graves réactions". La succession des épisodes qui marquent les dernières années écoulées préparait des opportunités de ce genre. Nanti de ces précieux conseils, l'avenir montrera qu'il n'en tiendra pas compte sur le plan politique, considérant toujours Hô-Chi-Minh comme un vassal et appliquant à la lettre la mission fixée par de Gaulle : "rétablir la souveraineté française". Il s'en inspirera seulement pour prononcer officiellement des paroles odieuses dès son arrivée en Extrême-Orient et surtout à Hanoi, à l'égard des Français d'Indochine. Le 31 octobre, il atterrit à Saigon, un mois après Leclerc. Le 21 janvier 1946, Thierry d'Argenlieu est pris au dépourvu par la démission du général de Gaulle, dont il n'a pu obtenir aucune directive. Le dimanche 17 février, il arrive à Paris pour converser avec le nouveau gouvernement. Il se rend tout d'abord, le 19, auprès du général qui lui confirme sa mission initiale : le décalage entre l'obstination d'un homme qui a "quitté les Affaires" et la réalité sur le terrain demeure total. Dès son retour en Indochine, il reçoit Hô-Chi-Minh le 24 mars en baie d'Along sur le croiseur Émile Bertin. Cette rencontre a pour but la mise en œuvre des accords du 6 mars qu'il a qualifiés en privé à Saigon de "Munich Indochinois". Pour impressionner son hôte, il fait rendre au président vietnamien les honneurs réservés selon la tradition aux chefs d'État : "salve d'artillerie, équipage à la bande, hourras, revue navale". Satisfait de l'entrevue, l'amiral exhibe sa technique de marin : "La revue navale s'achève et se déroule au mieux. L'Émile Bertin sortant par la passe Henriette fait route au sud des îles Norway et ira mouiller à 12h57 à 10025 mètres dans le 96 du feu de Hon Dau". Cependant, l'atmosphère de cette rencontre n'est que méfiance de part et d'autre. L'amiral a pris soin de laisser le général Leclerc à l'écart des trois réunions de la journée et Hô-Chi-Minh est un négociateur rusé. Dans l'hydravion qui le ramène à Hanoi, il déclare au général Salan : "Si l'amiral a cru m'impressionner avec ses bateaux, il se trompe". Après cet épisode, les divergences de vue s'accentuant entre les deux chefs, d'Argenlieu demande secrètement en mai la relève du général Leclerc qui regagnera la France en juillet. La conférence prévue, devant réunir les représentants des gouvernements français et vietnamiens, se tiendra à Fontainebleau. Ouverte en juillet, elle s'achève en septembre sur un échec. Hô-Chi-Minh, qui a accompagné en France la délégation de son gouvernement, revient amer et déterminé. Il marque à sa façon sa déception au départ de Paris et à son arrivée en Indochine. Jacques de Folin raconte : "Hô-Chi-Minh quitte Paris le 16 septembre après avoir embrassé Bidault sur le quai de la gare. Il revient de France par mer, à bord de l'aviso de la marine nationale Dumont d'Urville. Pourquoi ce voyage si long ? N'était-ce pas encore pour gagner du temps ? L'amiral d'Argenlieu rencontre le président vietnamien, le 18 octobre, en rade de Cam-Ranh à bord du croiseur Suffren et lui demande "le retrait vers le nord des forces armées vietnamiennes engagées au sud". Celles-ci représentent les deux tiers des guérilleros vietminh dans la région. Hô-Chi-Minh "se refuse à en discuter" et en quittant le Suffren, il embrasse avec effusion l'amiral horrifié. L'entrevue de Cam-Ranh laisse celui-ci inquiet. Le 19, il prévient Paris : "l'éventualité d'un coup de force ne doit pas être écartée"... La guerre contre les Français aura bien lieu, elle commencera deux mois plus tard. Rappelé par le gouvernement, une photographie représente l'amiral à son retour en France le 24 février 1947, descendant de son avion, cinq étoiles sur la manche et une canne à la main. Comme Leclerc. Pour le remercier, on lui décerne la médaille militaire. Il reprend la vie monastique, renouvelle ses vœux le 14 septembre au couvent d'Avon et redevient le "Révérend Père Louis de la Trinité". Le 31 août, il remet au général de Gaulle le collier de grand maître de l'ordre de la Libération. Le 2 décembre, une lettre écrite de sa main, publiée à l'occasion des funérailles du général Leclerc, résume par ces mots l'action du défunt en Indochine : "L'Asie s'ouvre et voilà l'Indochine : Saigon et Hanoi". Le 30 décembre, sollicité par la famille de Gaulle, il revient spécialement de Rome pour célébrer la messe de mariage du fils : l'enseigne de vaisseau Philippe de Gaulle. En 1959, sur les conseils du général, il entreprend la rédaction de ses mémoires sur son action en Indochine. Le 14 novembre 1959, il reçoit de lui cette lettre : "Je me félicite de savoir que votre "Chronique d'Indochine" est en bonne voie. A mesure que l'on émerge des polémiques enragées et des stupides et péremptoires affirmations, bref, à mesure que vient une certaine sérénité, il est nécessaire que les faits réels et les vraies circonstances viennent à la connaissance des esprits". Le R.P. Louis de la Trinité meurt au Cannel de Brest le 7 septembre sans avoir terminé son ouvrage. Ses petits-neveux en assureront la mise en forme, en particulier celle des derniers chapitres X à XV.
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