La seconde guerre mondiale
La déportation

 

Le KZ Struthof-Natzweiler

Par Georges Brun 

- Situation - Histoire - Témoignages - Témoignage d'Aimé Spitz
- Témoignage de René Marx - Expériences médicales
- Témoignages divers - Chiffres


Situation

Le KZ Struthof-Natzweiler domine les petites cités des Vosges Alsaciennes de Schirmeck et Rothau, à 60 kilomètres de Strasbourg, dans la vallée de la Bruche. Situé sur la commune de Natzwiller, c’est une ancienne petite station de ski à 850 mètres d’altitude, comprenant notamment un hôtel qui sera réquisitionné par les SS. Toute proche, une carrière.

Plan d'ensemble du camp

Plan détaillé du camp

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Histoire 

Le camp-tunnel

Le 21 mai 1941, 150 droits communs de Sachsenhausen, suivis par 286 autres, effectuent les travaux de terrassement et d’aménagement du camp, disposé en paliers sur le versant nord de la montagne. Le palier du bas comporte le Bunker avec cellules, salles de tortures et d’autopsie, et le four crématoire (construit à l’automne 1943), à l’intérieur même de l’enceinte du camp. Sur les autres paliers sont édifiées 14 baraques où logent les détenus, et une quinzième servant de cuisine...

Vers le haut, une seconde zone comporte les bâtiments administratifs et les habitation des SS, et 500 mètres vers l’ouest, un petit complexe comporte les ateliers et une chambre à gaz. Le camp est entouré par une double enceinte de fils barbelés et électrifiés, haute de 4 mètres, contenant un chemin de ronde dominé par les tourelles des miradors. Dans le chemin de ronde, balayé la nuit par des projecteurs, circulaient des SS accompagnés de chiens.

Le camp a une capacité de 3.000 places. Il recevra de fait près de 7.000 déportés...

Le camp est prévu pour accueillir quatre groupes de détenus : 

1° les condamnés de droit commun ;
2° les politiques ;
3° les objecteurs de conscience ;
4° les Juifs.

Au départ, les effectifs de Natzweiler sont formés de droits communs et d’asociaux venant de Sachsenhausen et de Dachau pour construire le camp et en constituer l’administration interne.

Peu à peu arrivent des détenus de tous horizons : des Alsaciens, des Français, des Polonais, des Russes,des Norvégiens, des Néerlandais, des Luxembourgeois et des Allemands, ainsi que quelques Tziganes, et naturellement des Juifs. Des femmes aussi, mais qui se retrouvent dans les kommandos extérieurs.

Le camp se spécialise rapidement pour accueillir les «Nacht und Nebel Häftlinge», politiques destinés à disparaître dans la « Nuit et le Brouillard ». Les premiers convois N.N., dont 168 Français, arrivent au début de juillet 1943. Dès la quarantaine, les détenus sont divisés entre NN et les autres. Les NN ne doivent plus avoir de contacts avec les autres. Une grande croix rouge est peinte sur leur veste et une bande latérale sur chaque jambe du pantalon. 

La garnison compte environ 200 SS et 30 administratifs. Au commandement du camp se succèdent : 

Huttig, de mai 1941 à février 1942, 
Zill, de mai à octobre 1942, 
Josef Kramer du 25 octobre 1942 au 4 mai 1944, 
Hartjenstein, venant d’Auschwitz, du 5 mai au 23 novembre 1944, 
et à nouveau Kramer du 24 novembre 1944 à la fin.

Vie et mort

La vie quotidienne 

La vie quotidienne des déportés se déroule toujours de la même façon. Le réveil a lieu à 4 heures du matin en été et à 6 heures en hiver, par les journées les plus courtes. Aussitôt levés, les déportés passent aux lavabos ; torse nu ils se lavent à l'eau glacée, tant qu'il y a de l'eau. Ils s'habillent et reçoivent un demi-litre de tisane ou d'un semblant de café, puis se rendent, en rang par cinq, sur les plates-formes où se fait le premier appel de la journée.

Les SS comptent les déportés de chaque baraque et les morts de la nuit pour le premier appel. Les appels se prolongent parfois pendant des heures ; les déportés debout, par rang de taille, immobiles, en hiver dans la neige, en été sous la pluie et les orages ou le soleil brûlant. L'appel terminé, les déportés se rendent aux plates-formes 1 et 2 pour la formation des commandos de travail, puis sont emmenés vers les différents lieux de travail forcé: carrière de granit, atelier de réparations des moteurs d'avions, carrière de sable, construction de la route, ou au Kartoffelkeller (silo à pommes de terre) situé à 100 mètres de l'entrée du camp.

Par temps de brouillard, propice à d'éventuelles évasions, les commandos de travail ne sortent pas. Les déportés NN et les punis restaient immobiles, en colonnes par cinq, a proximité de la porte d'entrée, parfois pendant des heures. À midi, bref arrêt de travail suivi du second appel. On sert rapidement une maigre ration de soupe aux déportés, et c'était à nouveau le rassemblement. À 18 heures, troisième appel, dans les mêmes conditions que celui du matin, plus long encore et plus pénible. La distribution du repas du soir se fait dans les baraques. La ration du déporté consiste en un demi-litre d'ersatz de café ou de tisane, avec environ 200 grammes de pain et quelques grammes de graisse synthétique. En 1943, les rations de pain sont réduites à 100 grammes.

Les sévices

Les sévices quotidiens sont multiples : bastonnade, cellules durant des jours (niches ou un homme ne peut s’allonger ni se tenir debout...), agressions des chiens des SS, poussette dans les barbelés ou à l’extérieur du cordon de surveillance... Un des gardes SS, Fuchs, de souche alsacienne (Mulhouse), est particulièrement connu pour sa cruauté. Lorsque arrive un nouveau convoi de « bleus » et que ces derniers parviennent sur les lieux de travail, Fuchs prend la casquette de l’un des détenus et la jette à l’extérieur du cordon de surveillance en disant : « Si ce soir tu n’as pas ta casquette à l’appel, tu sais ce qui t’attend ». Le bleu essaye de chercher son couvre-chef et c’est alors que Fuchs le descend à la mitraillette. Motif : « A essayé de s’évader ».

Le travail forcé est réparti et surveillé par les Kapos, en général des droits communs allemands et par des « Matraqueurs », aux ordres d’un SS généralement accompagné par un chien. Le déporté ne fournissant pas un travail suffisant est privé de soupe. Quel que soit son état physique, il doit se rendre au travail. Malades et blessés y compris. Les détenus frappés par leurs gardiens ou mordus par les chiens ne reçoivent aucun pansement, ni soin d’aucune espèce.

Le Revier, ou infirmerie reçoit les déportés agonisant. C’est en fait un mouroir. Les détenus français n'ont accès au Revier qu'à partir du 21 octobre 1943. C’est au Revier qu’est mort le 13 juin 1943 le général Frère, ancien gouverneur militaire de Strasbourg, qui fut Chef de l'Organisation de la Résistance de l'Armée (O.R.A.).

La mort

Outre les morts provoquées par le travail épuisant, la malnutrition et les divers sévices exercés par les SS et les Kapos, on tuait « officiellement » au camp. Le commandant du camp dresse toutes les semaines un état numérique des morts qu’il envoyait à ses supérieurs. Nous possédons le modèle de cet état où on relève 5 catégories de morts : morts par maladies, fusillés, pendus par exécution, pendus par suicide (individus se pendant eux-mêmes après en avoir reçu l’ordre), suicidés. Les morts sont incinérés dans le four crématoire et leurs cendres servent d’engrais au potager du camp ; seules les cendres des victimes allemandes sont recueillies dans les urnes et vendues entre 75 et 100 RM à leurs familles.

On tue par exécutions à l’arme automatique dans la sablière pour des détenus arrivés récemment et ne figurant pas sur la liste du camp (Sonderbehandlung ordonnée par le RSHA), par pendaisons publiques les jours de fête (Noël, Pâques, Pentecôte...) sur la place d’appel, ou pendaisons quotidiennes dans le crématoire, sur crochets spéciaux, par expérimentation « médicale », et enfin dans la chambre à gaz.

La chambre à gaz

La chambre à gaz, aménagée en été 1943, se situe hors de l’enceinte, à 200 mètres en contrebas du camp, face à l’hôtel, avec carrelage, fausses pommes de douches, porte vitrée... Cette chambre à gaz va servir de chambre d’extermination, mais aussi pour des expériences médicales. Ainsi le Dr Bickenbach réalise des expériences commandées par la Wehrmacht sur la résistance aux gaz phosgènes et d’ypérite en utilisant des Tziganes comme cobayes. Le 11 août 1943, 15 femmes sont gazées ; le 13 août, 14 femmes ; le 17 août, 30 hommes ; le 19 août 20 hommes...C’est le commandant Kramer lui-même qui se charge du travail...

Expériences médicales

Au Struthof on été réalisées des expériences pseudo médicales pratiquées soit au camp, au Revier, dans la chambre à gaz, dans la chambre de dissection, soit à la Faculté de Médecine de Strasbourg.

La plus conne des ces expérimentation est celle du SS Hauptsturmführer August Hirt, directeur de l’institut anatomique de Strasbourg : il est chargé par l’Ahnenerbe des recherches sur la race, alors très en vogue. Il veut réunir une « collection de crânes de commissaires bolcheviks juifs ». Il s’en ouvre à Sievers, chef de l’Ahnenerbe, qui s’adresse à l’Obersturmbannführer SS Brandt de l’état-major de Himmler. Ordre est donné le 21 août 1943 à Eichmann de transférer d’Auschwitz à Natzweiler les « spécimens » sélectionnés en raison de l’épidémie régnant à Auschwitz. Début août 1943, 80 internés arrivent d’Auschwitz. Joseph Kramer lui-même se charge de les gazer. Le lendemain, les cadavres sont conduits à Strasbourg, à l’institut d’anatomie. Kramer refait deux fois encore la même opération quelques jours plus tard. Les cadavres servent donc aux médecins SS pour finir dans la collection de l’Ahnenerbe. Mais tous ne furent pas « traités » : à leur arrivée, les troupes alliées trouvent dans l’institut une cuve d’alcool remplie de 17 cadavres (dont ceux de 3 femmes)...

Le professeur Von Haagen, avec la complicité des SS, pratique des injections de lèpre, de peste et d’autres maladies sur les détenus de manière à observer les effets de ces contaminations ; plusieurs traitements sont essayés pour une même maladie. L’expérience terminée, si les sujets n’étaient pas morts, ils étaient exterminés et incinérés. Ainsi, en 1944, 200 personnes sont mises à la disposition du docteur Von Haagen et 150 sont alors immunisées contre le typhus exanthématique, 50 étant réservées comme témoins. À l’ensemble des 200 est alors inoculé du virus typhique (déposition de Melle Schmidt, assistante du professeur Von Haagen).

Kommandos

A l’intérieur du camp, il y a divers kommandos :

Le Lagerkommando : Construction et réfection de routes, plates-formes, nouvelles baraques...
Le Kommando Strassenbau : Construction de routes autour du camp: les fatigués sont exécutés sur place par les kapos. Ce kommando est surnommé « Colonne infernale ».
Le Kommando Kartoffelkeller : Il est prévu pour travailler dans les silos à pommes de terre. Il effectue en réalité des terrassements.
Le Kommando de filature : Il confectionne des filets pour les torpilles.
Le Kommando Werkstätten : Il s’occupe des divers ateliers.
Le Kommando Sandgrube : il travaille dans la sablière, située au dessus du camp. Dans cette sablière avaient lieu les exécutions...
Le Kommando Bauerei Struthof : Il s’occupe de la ferme situées à quelques pas du camp.
Le Kommando Steinbruch : C’est le kommando de la carrière, le pire de tous. Cette carrière de granit de la DEST, « Reichtsparteitagsgeländes Granit aus Natzweiler », est exploitée de 1941à 1944 par 1.000 détenus qui y travaillent en permanence. C’est en fait un véritable centre d’extermination... En 1944 l’exploitation est abandonnée, et 8 baraques y sont construites pour y démonter des moteurs Junker et récupérer des pièces de rechange.

Les kommandos extérieurs sont au nombre de 42, avec 7 sous-kommandos. Ils fournissent de la main-d’œuvre pour les usines d’Alsace et du Sud-Ouest de l’Allemagne,  (Daimler-Benz Motoren GmbH à Haslach en Alsace), pour la construction de routes, d’aérodromes, de galeries de mines pour les usines souterraines de la Luftwaffe dans la vallée du Neckar (3.500 déportés), pour extraction d’huile de gypse (Schömberg), pour les ateliers souterrains (Urbès). 

Les plus célèbres sont Dautmergen, Erzingen, Schörzingen, Frommern, Bisingen, Spaichingen, Kochem dans le Wurtemberg, Bischoffsheim, Cernay, Colmar, Haslach, Urbès en Alsace, Longwy-Thiel en Lorraine (fabrication de V2 entre mars et octobre 1944).

Le kommando de Thil (Meurthe et Moselle) est un des moins connus. Il n’est fut pas moins terrible.

En 1942, le général Milch fait une reconnaissance dans le bassin minier de Longwy-Villerupt et en 1943, la mine de Tiercelet (à Thil) est retenue comme site propice à l'installation d'une usine souterraine, en raison de la proximité du réseau ferroviaire de le Deutsche Reichsbahn (Audun-le-Tiche, ville toute proche, est en Moselle, donc en territoire annexé au Reich pendant l'occupation). Par ailleurs, cette mine est moins humide que ses voisines et le minerai moins sujet à des éboulements.

En mai 1944 arrive à Thil un premier contingent de déportés. Le projet nécessite 200.000 m² de surface bétonnée. Dès que les "Häftlinge" (détenus) eurent établi les baraquements et réalisé les premiers 60.000 m² de surface utilisable (début août 1944), ils sont utilisés à la production de matériel d'armement, essentiellement des Fi-103 (V-1), mais aussi des cellules d'avions comme le Focke-Wulf Ta 154. 

Erz-Thil est prévu pour devenir une usine aussi importante que Dora. Mais l'avance des troupes alliées ne permit pas aux nazis de venir à terme de leur projet. En revanche, la similitude des procédés est identique en tous points. L'usine souterraine Erz de Thil devait recevoir à brève échéance 3.500 déportés du KZ Natzweiler Struthof.

À partir du 6 août 1944, tout était prêt pour la production "fin montage" de V-1. Mais à peine l'usine commence-elle à fonctionner qu'elle doit être évacuée. Le 1er septembre, alors que l'armée américaine n'était plus qu'à quelques kilomètres, entre 1.200 et 1.500 survivants sont entassés dans des wagons et entament un long périple qui les mène de camp de travail en camp de concentration.

Il sera difficile d'établir le nombre de corps qui auront été enfouis ou brûlés pendant le fonctionnement de ce camp de travail. À Thil comme à Dora, la méthode d'extermination n’est pas la chambre à gaz, mais le travail forcé jusqu'à la mort. Le four crématoire de Thil provenait des abattoirs de Villerupt (Meurthe-et-Moselle) ; il est abrité maintenant dans un mémorial édifié par la population du village dans l'immédiat après-guerre.

La fin du camp

En août 1944, des convois arrivent des prisons d’Épinal, Nancy, Belfort et Rennes. Le camp, prévu pour 4.000 prisonniers, en contient 7.000. Les SS commencent systématiquement a massacrer les détenus, particulièrement les résistants français. Ce sont ceux du Groupement Alliance, résistants de la région capturés quelques jours auparavant, internés à Schirmeck puis envoyés au Struthof : en 3 jours, 392 prisonniers sont assassinés (92 femmes et 300 hommes).

Le 31 août, 2.000 détenus sont évacués sur Dachau : parmi eux le général Delestraint, chef de l'Armée secrète, qui sera exécuté d'une balle dans la nuque le 19 avril 1945. Les autres convois suivent et les détenus sont orientés sur les petits camps du Würtemberg (Spaichingen, Vaihingen...). 

Le 2 septembre Darnand et ses miliciens en fuite vers Sigmaringen arrivent au Struthof et y logent jusqu’au au 24 septembre, pendant que l’évacuation se poursuit : l’administration du camp s’installe en novembre 1944 à Binau sur le Neckar et en avril 1945 les détenus restant passent sous l’autorité de Dachau.

Lorsque les Américains arrivent au camp le 23 novembre 1944, celui-ci est vide, mais des centaines de cadavres qui n’ont pu être incinérés s’amoncèlent près du crématoire. Struthof est le premier camp, totalement évacué, à être découvert par les Alliés occidentaux. 


Témoignages

Les expériences du docteur Hirt

Josef Kramer, chef du camp du Struthof gaze les « cobayes » de Hirt.

« Au cours du mois d’août 1943 (...) je me suis rendu à l’institut d’anatomie de Strasbourg où se trouvait Hirt. Ce dernier me déclara qu’il avait eu connaissance d’un envoi d’internés d’Auschwitz pour le Struthof. Il me précisa que ces personnes devaient être exécutées dans la chambre à gaz du Struthof à l’aide de gaz toxiques, et que leurs cadavres devaient être expédiés à l’institut d’anatomie se Strasbourg pour y être mis à disposition.

A la suite de cette conversation, il me remit un flacon de la contenance d’un quart de litre environ, contenant des sels que je crois être des sels cyanhydriques. Le professeur m’indiqua la dose approximative que je devais employer pour asphyxier moi-même les internés venus d’Auschwitz dont je viens de parler.

Au début d’août 1943, je reçus donc les 80 internés destinés à être supprimés à l’aide des gaz qui m’avaient été remis par Hirt. je commençai par faire conduire à la chambre à gaz, un certain soir vers 9 heures, à l’aide d’une camionnette, un premier groupe d’une quinzaine de femmes environ. Je déclarai à ces femmes qu’elles devaient passer par la chambre de désinfection et je leur cachais qu’elles devaient être asphyxiées. Assisté de quelques SS, je les fis complètement déshabiller et je les poussais dans la chambre à gaz alors qu’elles étaient toutes nues. Au moment où je fermais la porte, elles se mirent à hurler. J’introduisis, après avoir fermé la porte, une certaine quantité de sels dans un entonnoir placé au-dessous et à droite du regard. En même temps, je versais une certaine quantité d’eau qui, ainsi que les sels, tomba dans l’excavation située à l’intérieur de la chambre à gaz, au bas du regard. Puis je fermais l’orifice de l’entonnoir à l’aide d’un robinet... J’allumai la lumière à l’intérieur de la chambre... et j’observai ce qui se passait à l’intérieur de la chambre. Je pus constater que ces femmes continuaient à respirer environ une demi minute puis elles tombèrent à terre. Lorsque j’ouvris la porte, après avoir fait en même temps marcher le ventilateur de la cheminée d’aération, je constatais que ces femmes étaient étendues sans vie et qu’elles avaient laissé échapper leurs matières fécales.

Le lendemain, vers 5 heures 30, j’ai chargé deux infirmiers SS de transporter ces cadavres dans une camionnette, pour qu’ils soient conduits à l’institut d’anatomie, ainsi que le professeur Hirt me l’avait demandé ».

Déposition de Joseph Kramer lors de son procès (Lünebourg, 6 décembre 1945, Dossier n° 3 - Pièce 1806/V/2bis).

Les expériences du docteur Hirt

Courrier du Dr August Hirt au lieutenant général SS Rudolf Brand, adjoint de Himmler ; Noël 1941.

"Nous avons à notre disposition d'importantes collections de crânes représentant presque toutes les races et les peuples. Toutefois, seuls quelques très rares spécimens de crânes de la race juive sont utilisables... La guerre qui se déroule actuellement à l'Est nous offre l'opportunité de pallier cette déficience. En nous procurant les crânes de commissaires bolcheviques juifs, qui représentent le prototype de ces êtres inférieurs, repoussants mais très caractéristiques, nous aurions la chance de disposer d'un matériel scientifique..."

"(...) Après la mort subséquemment provoquée de ces Juifs, dont la tête ne devra pas être endommagée, le chirurgien séparera la tête du tronc et l'expédiera (...) dans une boîte en fer-blanc hermétiquement close".

Les expériences du docteur Hirt

Déposition de Sievers, patron de l'Ahnenerbe, sur les expériences de Hirt.

"Étant donné le travail considérable demandé par les recherches scientifiques impliquées, la réduction des cadavres n'est pas encore achevée. Il faut un certain temps pour pratiquer cette opération sur 80 corps". (Sievers parle d'un courrier adressé à Himmler le 5 septembre)

"On peut ôter la chair des corps et en rendre ainsi l'identification. Cependant, cela signifierait qu'une partie au moins du travail aura été faite pour rien et que cette collection unique sera perdue pour la science, car il sera impossible de prendre ensuite des moulages.

Dans son état actuel, la collection de squelettes passe inaperçue. On pourrait peut-être dire que les chairs ont été abandonnées par les Français lorsque nous avons repris l'Institut Anatomique, et on les enverrait au four crématoire.

Veuillez nous dire laquelle des trois positions suivantes devra être adoptée :

1°- Conserver la collection dans son état actuel

2°- la détruire en partie

3°- la détruire totalement"

Courrier de Sievers à l'état-major, de la part du Dr Hirt.

"Pourquoi vouliez-vous ôter la chair des corps ? demanda le procureur anglais dans le silence complet qui régnait dans la salle du Tribunal de Nûremberg. Pourquoi suggériez-vous d'en faire porter la responsabilité aux Français ?

- Profane en cette matière, je ne pouvais avoir aucune opinion. Je me contentais simplement de transmettre les demandes du professeur Hirt. Je n'ai rien à voir avec le meurtre de ces gens. Je n'ai été en cela qu'un simple employé".

T.M.W.C. XX, pages 521-525.

Les expériences du docteur Hirt

Témoignage de Henri Henripierre, employé à l’institut d’anatomie de Strasbourg.

« En juillet 1943,  le professeur Hirt a reçu la visite d’un officier supérieur SS. Cet officier est venu trois fois en juillet. (...). Quelques jours plus tard Bong m’a dit que nous devions préparer six cuves (...) le premier arrivage qui nous est parvenu était composé de trente femmes (...) ces trente femmes  ont été déchargées par le chauffeur et ses deux aides, ainsi que par Bong et moi-même. La conservation a commencé aussitôt. Les corps sont arrivés, pas encore rigides. Les yeux étaient grands ouverts et brillants. Il sortaient des orbites, rouges et congestionnés. En, outre, des traces de sang se voyaient autour du nez et de la bouche (...) quelques jours après, nous avons reçu un nouvel envoi, trente hommes (...). Et, encore quelque temps après, un troisième et dernier envoi, vingt-six hommes ».

Les Alsaciens

Le général SS Berger à Himmler.

« Les Alsaciens sont, sauf votre respect, un peuple de cochons (Schweinvolk). Ils s’étaient déjà imaginés que les Français et les Anglais allaient revenir. C’est pourquoi ces jours-ci, puisque les représailles ont commencé, ils étaient particulièrement hostiles et méchants. Mon Reichsführer, je crois que nous devrions en faire partir la moitié, n’importe où. Staline les accepterait certainement ». (Lettre du Général SS Berger, chef d’état-major du Reichsführer SS, à Himmler, 21 juin 1944, NO 2245)


Témoignage de Aimé Spitz, Struthof, Bagne nazi en Alsace, Raon-l'Étape, S.A. Fetzer, 1970.  

Kommando Kartoffelkeller

« A peu près toutes les heures, un SS du nom d’Ermanntraut, accompagné de son chien, venait faire un tout sur le chantier. Il s’amusait à jeter son chien sur les détenus et à les faire mordre. Lorsqu’un prisonnier était étendu à terre et cherchait à se défendre contre le chien, il ramassait une pelle ou une pioche et assénait de violents coups sur le corps du détenu... ainsi il alla de l’un à l’autre jusqu’à ce que vingt ou trente camarades soient étendus sans connaissance, portant des plaies béantes aux jambes, aux bras ou à la figure. Puis il repartait pour revenir environ une heure plus tard et la manoeuvre recommençait ».

Kommando Strassenbau

« Lorsqu’un détenu arrivait avec sa brouette au bord du ravin, le Kapo Vandermühl le poussait. Le malheureux roulait avec sa brouette dans le précipice. Alors Vandermühl se mettait à Crier: « Le salaud s’évade! ». A ce moment la sentinelle dans sa tour lançait une décharge, avec sa mitraillette, en direction de l’infortuné camarade. Celui-ci était atteint mortellement. Ainsi huit camarades furent tués en quelques jours ».

Bunker

« Tous les matins, le SS chargé de la direction de la prison sortait un prisonnier après l’autre de sa cellule, et ils étaient amenés dans une salle voisine, où durant vingt ou trente minutes, ils étaient battus par un SS avec le ceinturon ou un gourdin. Puis rejetés en cellule, on les laissait en repos jusqu’au lendemain. Tous les quatre jours, ils touchaient une soupe chaude. le reste du temps, c’était 250 grammes de pain et eau ».

Revier

« Ce qui était une chose parmi les plus affreuses que j’ai vues, c’était de voir traiter les malades atteints de dysenterie. Lorsqu’un de ces malades salissait son lit, n’ayant plus la force d’aller aux W-C, il était sorti de son lit, traîné au lavabo. Là des infirmiers ukrainiens ou polonais l’arrosaient avec un tuyau d’arrosage. Pour cela, on utilisait de l’eau glacée ». 


Témoignage de René Marx, Témoignages strasbourgeois.

Le camp

« Le camp était disposé un peu autrement que ceux de Dachau et de Flossenbürg, par lesquels je suis aussi passé. Encerclé par une ligne électrique d’un travail très soigné, il était formé par dix-huit baraquements, disposés sur deux rangs et en paliers. Sur chaque palier s’élevaient deux Blocks, séparés par une allée, large de 20 à 30 mètres, où se faisaient les appels. le palier le plus haut était à plus de 30 mètres au dessus du plus bas. Cette disposition, qu’il faut retenir, rendait extrêmement pénibles les déplacements des détenus. Le palier du bas comprenait deux baraquements spéciaux: à droite le Bunker ou prison, et en face le four crématoire, surmonté par une cheminée de 8 à 9 mètres de haut. Peu de camps ont eu le crématoire à l’intérieur de l’enceinte électrifiée. La vue de ce bâtiment sinistre, qu’on avait continuellement sous les yeux, était particulièrement terrifiante, et l’odeur nauséabonde qui s’en dégageait nous donnait la sensation très nette du sort qui nous était réservé. D’un côté du four était une salle de désinfection, de l’autre un petit groupe de salles. Une de celles-ci était réservée aux urnes cinéraires, qu’on n’employait à peu près jamais; une autre, en communication directe avec le four, servait aux exécutions, comme en témoignaient quatre crochets de boucher scellés au mur, avec leurs quatre tabourets respectifs; une autre était affectée aux dissections (...) ».


Expériences médicales

Pièce produite au procès des médecins. Cité dans Camp de Concentration Natzwiller Struthof. Comité national pour l'érection et la conservation d'un mémorial de la déportation au Struthof, 1982, pages 66 et 71.

Ypérites

"Fin 1942 et courant 1943, application d'ypérite liquide sur des détenus allemands de droit commun à l'infirmerie (3 décès)". 

Expériences sur le typhus

"100 Tziganes commandés à Berlin arrivaient d'Auschwitz en novembre 1943 (une vingtaine étaient morts de froid à l'arrivée) les autres étaient inutilisables. 100 autres furent envoyés en décembre. Haagen en prit 80 qu'il divisa en deux groupes de 40. Le premier groupe fut vacciné à deux reprises en janvier et février 1944 avec le vaccin de Haagen, le deuxième ne fut pas vacciné. Le 18 mai 1944, les deux groupes de 40 subirent une scarification au bras avec les germes virulents du typhus".

Affaires des corps

"On envoya 87 Israélites (dont 30 femmes) du camp d'Auschwitz. Ils furent enfermés dans le bloc 13 du Struthof où on les soumit à des mensurations et à des expériences de stérilisation. Les 11, 13, 17 et 19 août 1943, sous la direction de médecins de Strasbourg, les SS gazèrent les 87 Israélites à la chambre à gaz du Struthof au moyen de cyanure. Le décès intervenait entre 30 et 60 secondes. Les cadavres furent transportés à l'Institut d'anatomie de Strasbourg. 17 cadavres entiers, dont 3 de femmes, furent retrouvés à la libération, ainsi que de nombreux morceaux disséqués".


Témoignages divers

Les triangles verts

Roger Laporte, déporté à Natzweiler-Struthof, cité in Le grand Livre des Témoins, F.N.D.I.R.P., Ramsay, 1995 : 

« Des patrouilles de SS circulaient la nuit dans le camp. Aux portes du camp, à l’extérieur, des SS et leurs baraques. Ils étaient plus de 200. Par contre, à l’intérieur du camp, les SS paraissaient à peine, sauf au crématoire, pour les exécutions et aux heures d’appel. A l’intérieur, les maîtres du camp, les « triangles verts » commandaient. Aidés des kapos, ils avaient droit de mort sur nous et ne s’en privaient pas (...). Environ 300 seigneurs du camp. Presque tous des triangles verts au début. Ils avaient presque tous un ou deux protégés, des « mignons ». Tous les autres subissaient leurs tourments. Un kapo, un chef de block, étaient pour nous aussi redoutables que les SS, sinon plus ». 

Le Krematorium

Alexandre Maurice, déporté à Natzweiler-Struthof, cité in Le grand Livre des Témoins, F.N.D.I.R.P., Ramsay, 1995 : 

« Une pièce attenante au four était bondée de cadavres, pêle-mêle. Spectacle horrifiant. Lorsque le four était allumé, nous mettions sept corps à la première fournée ; à la deuxième, cinq ou six, car, le four étant bien chaud, les corps se tordaient. A partir de mai 1944, il passait en moyenne 50 cadavres par jour. (...) A notre arrivée au camp, le commandant nous avait bien dit que nous ne ressortirions d’ici que par la cheminée du crématoire ». 

Le paquet de tabac

Martin Winterberger, natif de Greswiller, ex-détenu du camp de Struthof, évadé en août 1942. 

« Le 12 décembre 1941, le matin à 9 heures, les détenus sont rassemblés. On porte à leur connaissance qu’un paquet de tabac a été volé à l’un des gardiens et que le délinquant devra le rendre sur le champ ; tous les détenus déclarent ne pas être en possession de tabac, et c’est alors que les brutes SS commencent leur jeu macabre. Ordre est donné à tous de se déshabiller ; il fait une température de 8° sous zéro ; personne ne fait d’objection, sachant que ce serait un suicide.

Et c’est alors que l’on put voir près de 500 êtres humains tout nus, attendre la suite des événements. À midi, les premiers tombaient, les uns morts de congestion, les autres perdant connaissance; ces derniers étaient ranimés à coups de cravache, mais aucun de ceux-là ne se relevaient et ils mouraient tous, les reins brisés. Le soir, à 18 heures, on compta 27 morts, ceux-ci étaient délivrés; mais il restait tant d’autres hommes pour lesquels les souffrances n’étaient pas à leur fin ! En effet, beaucoup d’autres détenus furent atteints de congestion pulmonaire et eurent de fortes fièvres. Lorsque les brutes raffinées s’en aperçurent, ils dirent « Ah ! vous avez des chaleurs, eh bien on va vous rafraîchir ».

Et c’est ainsi qu’ils furent jetés dans des baignoires d’eau glacée, et quand ils avaient perdu connaissance, ils se noyaient ou étaient jetés à temps hors de la baignoire dans une salle cimentée où ces loques humaines se tramaient à terre, cherchaient un peu de chaleur sur le corps d’un camarade qui allait expirer dans quelques instants. W... décrit cette scène de la façon suivante: il compare ces loques nues à des « asticots » dans une boîte. Il a vu un de ces malheureux chauffer ses doigts dans le nez d’un de ses camarades. C’est une des scènes les plus horribles qu’il a vues à Struthof. 

Dans cette même nuit, il y eut 32 morts. W... affirme avoir vu dans cette salle cimentée les geôliers prendre les mesures d’êtres vivants pour leur cercueil et leur apposer le cachet sur la cuisse confirmant qu’ils étaient morts numéro tant et tant. 

Pour une bagatelle, les détenus étaient frappés à coups de bâton ou de cravache, le nombre de coups variant suivant la gravité de la faute commise (25, 50, 75, 100). Une autre torture consistait à pendre les détenus par les mains pour leur faire avouer quelque chose.

W... a été pendu pendant 3 heures et il en résulta des souffrances inimaginables; ce qui ne l’empêcha pas de garder le silence le plus complet, ce qui exaspérait les geôliers ».

Sévices et mort

Schanger, chauffeur du camp de Natzwiller.

« Sur 50 Français qui arrivèrent au camp au cours de l’été 1943, il y eut 8 morts parmi eux à la suite de morsures de chiens. Les SS leur faisaient en effet porter de grosses pierres et excitaient sur eux 2 chiens policiers; ceux qui tombaient étaient frappés et mordus par les chiens jusqu’à ce qu’ils se relevassent. Ce même témoin raconte qu’il vit des officiers français qui se tenaient debout avec peine, car leurs mollets avaient été déchirés par les chiens et les chairs pendaient en lambeaux, personne n’ayant le droit de panser leurs plaies; les blessés incapables de travailler étaient privés de nourriture au repas de midi. Le témoin poursuit : « J’ai vu un Français étendu à terre les pieds déchirés, les os des talons à nu, sans aucun pansement ». Un SS de garde m’a dit : "Voilà un Juif qui va mourir; il était commandant d’armes à Saverne".

Environ 15 jours ou 3 semaines après l’arrivée de ces 50 Français j’ai pu entrer en conversation avec l’un d’eux qui m’a dit que des 50 arrivés ils n’étaient plus que 4 et que tous les autres étaient morts de leurs blessures faites par les morsures de chiens et aussi de faiblesse car on les laissait sans nourriture. Les gardiens, ayant droit à une prime lorsqu’ils ramenaient mort ou vif un détenu qui s’était évadé, tuaient parfois un détenu, qui n’avait nullement cherché à s’évader, pour toucher la prime, prétextant ensuite qu’il y avait eu tentative d’évasion ».


Chiffres...

Avec les kommandos extérieurs, l’effectif du camp avoisine les 22.000, le camp lui-même contenant entre 3.000 et 7.000 déportés.

En tout, 45.000 personnes sont passée par le Camp, sans compter un bon nombre de détenus non immatriculés (Russes, Polonais, NN...).

Le nombre de victimes identifiées avoisine les 11.000 : Français (4.471), Polonais (4.500), Hollandais (508), Luxembourgeois (353), Belges (307), Norvégiens, Danois, Italiens... Parmi les victimes, 1.668 femmes. 

Il faut y ajouter un nombre important de prisonniers Soviétiques assassinés par les SS, mais non immatriculés.

© Anovi - 2004