La seconde guerre mondiale
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France
1940

L'évasion (juin 1940)

Témoignage d'Yves Marzin

Yves Marzin est né le 27 mai 1921. Il est orphelin de père et de mère. Pendant les vacances d'été de 1939, il travaille comme commis dans un restaurant parisien où son frère, Jo, est cuisinier. C'est là que la guerre le rattrape, début septembre 1939. 


Mon frère Jo est mobilisé, rappelé au 27e G.R.D.I. Je le remplace, au restaurant, comme chef de rang de treize tables, avec un commis, pour m’aider. Mes connaissances en anglais et en allemand, sont amplement suffisantes, pour m’entretenir avec les clients. Je suis content d’aider Suzanne qui a été si gentille pour moi. J’ai constaté,  par la suite, que je gagnais, autant qu’un colonel de l’époque !

Mais la rentrée scolaire approche, et je suis admis, au Collège de Morlaix, en classe de maths-élem, comme pensionnaire.

Signe distinctif : on porte un "mu" grec sur le calot. Les élèves de philo, arborent, fièrement, un "phi".

Une nouvelle vie commence, partagée entre les études, au collège, les sorties et les vacances à Henvic, où ma tante Jeanne e Dluz, a remplacé, pour moi, ma grand-mère. 

J’aurais voulu m’engager, mais mon frère a refusé de signer l’autorisation. Contre mon gré, je suis condamné à poursuivre mes études. Mais mon esprit est souvent ailleurs. Probablement, ma haine du Boche, inoculée par notre forgeron, avec ses histoires de la guerre 14-18.

Puis, tout se précipite. Les Allemands avancent partout et, le 18 juin 40, ils sont à Morlaix !

Notre principal, monsieur Schlemmer, très ému, nous réunit et nous dit : "Mes pauvres enfants, les Allemands sont là. Si j’avais votre âge, je passerais en Angleterre".

Puis, il nous a libérés, nous demandant de rentrer, chez nous, par n’importe quel moyen, en évitant tout contact avec les "Doryphores", ou "Verts-de-gris", surnoms donnés, à l’époque,  entre autres, à l’envahiseur.

L'évasion

Un Marzin, corsaire, fait honneur à la Cathédrale de Saint-Pol-de-Léon. Que penserait-il de moi, si je me laissais prendre par l’ennemi ? C’est décidé, je me refuse à me plier aux injonctions de Pétain et de l’occupant provisoire. Peine de mort ? Et après ?!

A pied, j’ai donc quitté le collège et je suis allé à Henvic, à Kerrily-Vian, chez mon parrain, le temps de voir venir, tout en l’aidant à sarcler son champ.

Le 23 juin était un dimanche. Avec quelques camarades, nous sommes allés jusqu’à un dépôt d’essence, en touques, abandonné par les Anglais, entre Henvic et Taule, et non gardé. Y mettre le feu était un jeu d'enfant. Nous nous sommes pris au jeu, et, bientôt, une fumée gigantesque s’est élevée, au dessus du brasier !

Cette distraction étant passible de la peine de mort (triste sort, pour des humains de notre âge !), nous avons pris rendez-vous pour le lendemain, au Pont de la Corde, où un patron de barque de pêche voulait bien nous aider à rencontrer, au large, un bateau anglais qui pourrait nous emmener en Angleterre.

Individuellement, pour ne pas attirer l’attention des Allemands, déjà confortablement, installés à Carantec et à Roscoff, nous nous sommes glissés, au fond de la barque (un sablier de 8 mètres 40, tel que je l’ai su, en l’an 2000 !).

Nous étions huit, à vouloir partir. Dont mon cousin Jean Le Dluz (16 ans à peine).

A midi, l’équipage est monté à bord. Il comprend Jacques (prononcez : "Jaquesse" !) Gueguen (65 ans), et deux jeunes de sa famille.

Moteur auxiliaire mis en route et départ, direction la mer, comme si nous allions à la pêche, en descendant la Penzée. C’est probablement ce qu’ont dû penser les Allemands, ne voyant qu’un équipage de trois, et loin de soupçonner, qu’il pouvait y avoir une cargaison humaine clandestine, à bord.

Après avoir quitté la Penzée, qui connaît des différences de marée de sept mètres, nous avons commencé à connaître les joies du roulis et du tangage, en pleine mer. La Manche, au mois de juin, est souvent agitée !

Lorsque la côte n’a plus été en vue, nous nous sommes sentis de nouveaux êtres humains. Libres, pour tout dire, et nous avons, enfin, pu discuter en toute tranquillité.

D’abord, le nom du bateau : "Le Pourquoi pas ?". Un nom prédestiné ?! Jacques Gueguen avait navigué pendant 15 ans sur le "Pourquoi pas ?" du docteur Charcot. Rentré au pays, c’est le nom qu’il a choisi, pour son "sablier" à voiles et moteur auxiliaire. La bonne et robuste coquille de noix bretonne ne craignant pas la mer.

Parmi les huit fugitifs, il y avait trois marins confirmés. Quant aux cinq autres, nous étions plutôt jeunes, et le plus jeune, était mon cousin, Jean Le Dluz.

Aucun bateau en vue. Le soir, nous nous sommes réfugiés entre deux rochers, près de l’Île de Bréhat.

A quatre heures du matin, nous avons été réveillés par les pêcheurs de l’île, qui reprenaient la mer. Et ils nous ont dit, en breton, que les Allemands étaient déjà là.

"Jersey ?" a demandé Jacques Gueguen. "Nord-est ", pour toute réponse, mais suffisante, pour un départ immédiat dans la bonne direction.

La mer est, de plus en plus agitée. Le bateau monte, hardiment, à l’assaut de murs d’eau, paraissant infranchissables, pour retomber dans un nouveau creux de vague.

Voir Jacques Gueguen, à l’œuvre, en pareilles circonstances, est tout simplement, fantastique. La main gauche, tenant la barre, la droite, emprisonnant sa bouffarde, sur laquelle, il tire, avec satisfaction, tout en nous donnant des conseils, à nous les jeunes, contre les désagréments du mal de mer : "Ne te contrarie pas avec le bateau, laisse-le faire ce qu’il veut, et tout ira bien". 

Terre en vue, à 11 heures. Nous avons hissé un pavillon français, d’une taille respectable.

A midi, nous étions à quai, à Jersey, dans le port de Saint-Helier. Nous avons été très bien reçus, du fait que nous venions aider les Anglais à continuer la lutte contre les Allemands. Nous avons reçu des cigarettes anglaises, de toutes marques.

Puis nous avons pris congé des membres de l’équipage et nous avons été logés chez les Frères (des religieux).

Quelques années plus tard, nous avons appris que nous étions la deuxième cargaison humaine de Jacques Gueguen qui, retourné à Henvic, est revenu à Jersey avec une nouvelle cargaison de 45, cette fois. Jersey fut ensuite occupé. Il fallait autre chose pour empêcher Jacques Gueguen de prendre 35 nouveaux volontaires, qu’il a emmenés directement en Angleterre. Félicité, à juste titre, il a eu ce mot admirable : "Je n’ai fait que mon devoir". Au contact de tels hommes, même si on n’est pas patriote, on le devient !

Le premier bateau, en partance pour l’Angleterre, étant le "Hynthe" et, ne partant que le lendemain, nous sommes restés chez les Frères,  jusqu’au lendemain après-midi.

Puis, nous nous sommes présentés pour l’embarquement, tous les huit.

Le commandant en second paraissait indécis et ne voulait pas nous laisser monter. Lui en ayant demandé la raison, il m’a dit, qu’il n’avait pas de cabines.

Nous avons éclaté de rire et lui avons dit que les cabines ne nous intéressaient pas du tout. Seulement aller en Angleterre, et vite.

L’attitude du Second a alors changé du tout au tout. Et il nous a dit que, dans ces conditions, tout le pont supérieur était à notre disposition.

Nous nous sommes installés sur des caisses de bouteilles de bière, vides, qui repartaient, en Angleterre pour remplissage. Pas d’erreur, le tangage et le roulis sont tout de même moins importants sur des navires de ce tonnage que sur les coquilles de noix bretonnes ! Nous avons parfaitement bien dormi, à la belle étoile et, au matin, nous arrivions à Southampton.

© Anovi - 2004