Témoignage d'Yves Marzin Yves Marzin est né le 27 mai 1921. Il est orphelin de père et de mère. Pendant les vacances d'été de 1939, il travaille comme commis dans un restaurant parisien où son frère, Jo, est cuisinier. C'est là que la guerre le rattrape, début septembre 1939. En juin 1940, il parvient à quitter la Bretagne clandestinement pour rejoindre l'Angleterre. Partis lundi midi (le 24 juin), nous avons atteint notre premier objectif aujourd’hui, le 27 Juin 1940, et sans mauvaise rencontre ! Ce n’est pas si mal, et le moral est très élevé. Première séparation : les trois marins confirmés vont être dirigés sur le port militaire voisin qui est Portsmouth. Et nous, les jeunes, nous sommes pris en charge par la police d’abord, puis par l’autorité militaire, en la personne d’un brave sergent anglais, avec ses trois galons, qui nous guide dans les formalités, dont un premier interrogatoire, puis nous conduit à la gare, nous fait monter dans un compartiment réservé et nous accompagne jusqu’à Londres. Arrivés dans la capitale, nous sortons de la gare et une dame anglaise, très aimable, nous accueille : "C’est vous les petits Français qui venez d’arriver ? La voiture est avancée". Et nous avons la surprise, de monter dans une grande et luxueuse Rolls-Royce, qui nous dépose dans un grand lieu public de Londres. Il y a réellement déjà beaucoup de monde et de toutes les nationalités. Nous nous retrouvons avec les Français et nous constatons, déjà, que les Bretons sont en majorité, qu’on pourrait qualifier d’écrasante ! L’ambiance est extraordinaire. Il semble que chacun ici, quelle que soit son origine, est venu dans un même but : continuer la lutte contre les Allemands, mais aussi, contre les Italiens, qui nous ont lâchement déclaré la guerre, quand ils se sont aperçus que la bataille de France était perdue par la France. Nous nous promettons déjà de leur démontrer, plus tard, qu’ils ont fait un mauvais calcul. Et toute la journée les arrivages se succèdent, joyeusement accueillis par les hymnes nationaux. Le plus souvent, c’est la Marseillaise, toujours impressionnante en pays étranger. Interrogatoires plus poussés aussi. Nous déclarons tout ce que nous savons sur les mouvements des troupes allemandes, observés avant notre départ. Les Anglais cherchent aussi, à détecter, parmi nous, les "brebis galeuses" qui auraient pu essayer de s’infiltrer. La guerre des espions bat son plein (la cinquième colonne !). Le premier lieu public étant devenu trop petit, nous, les Français, sommes dirigés sur un autre lieu public de Londres. Mon premier désir avait été de m’engager dans la R.A.F. (Royal Air Force). Là aussi il va y avoir du changement, par rapport aux prévisions. Un beau jour, nous voyons apparaître un aAspirant français, qui nous déclare faire partie de l’état-major, du général de Gaulle, qui a l’intention de reformer, au plus vite, des forces motorisées et de reprendre aussitôt le combat. Que, dans cette intention, il aurait lancé, le 18 jin, un appel à tous ceux qui pourraient l’aider dans cette tâche nationale. A la demande d’un adjudant-chef, l’aspirant a alors demandé quels sont ceux qui ne seraient pas volontaires. Un seul doigt s’est levé, navré. Mais le détenteur du doigt n’avait pas été favorisé par la nature et aurait, de toute évidence, été déclaré "inapte". "Parfait, dit l’aspirant, l’important, maintenant, est de ne pas perdre de temps. Je demanderai donc, aux sous-officiers, de sortir des rangs, de s’aligner et de choisir leurs hommes, à tour de rôle". Très rapidement, nous nous sommes trouvés, à une dizaine de "bleus", derrière le sous-officier qui nous avait choisis. Et c’est ainsi que nous avons fait notre première manœuvre à pied, sans arme, avec une extraordinaire bonne volonté, l’enthousiasme du volontaire qui a choisi son destin, en toute connaissance de cause. Et puis un jour le général de Gaulle est venu, grand, jeune, sûr de lui, avec des mots convaincants allant droit au cœur de chacun. L'impression fut unanime : nous étions sûrs, maintenant, d’avoir un chef, un vrai ! Dès ce jour, le désir de bien faire, de travailler d’arrache-pied, s’est affirmé. Un mot, si à la mode pendant la drôle de guerre, et jusqu’à la débâcle : "fayot", était banni de notre vocabulaire ! Un beau jour, notre vie londonienne a pris fin. Et nous avons été dirigés sur la région d’Oxford, à Delville Camp. Près de Morval Camp, déjà occupé par les légionnaires de la 13e D.B.L.E. et des chasseurs de la région niçoise, revenus de Narvik, en Norvège (une des rares victoires françaises de 39-40). Le contact avec la Légion a été très important, pour nous les jeunes. L’exemple d’une troupe volontairement disciplinée, cherchant la perfection en tout, y compris la tenue, le respect absolu du chef, des couleurs, une telle troupe est invincible. Et puis, le 14 juillet est arrivé. Transportés à Londres, nous avons défilé, une partie, dont moi, en civil, derrière une banderole : Volunteers for General De Gaulle's Army, sous les ovations d’une foule enthousiaste ("Vive la France !") Après avoir vu un film, dans un grand cinéma de Londres, où toutes les forces de de Gaulle, pour le moment, étaient rassemblées, nous avons été ramenés à Delville Camp. Dès le lendemain, nous avons abandonné nos pauvres vêtements civils qui avaient beaucoup souffert depuis notre départ de France, les chaussures surtout. Nous avons pris une bonne douche, perçu une première serviette, puis nous nous sommes habillés, au fur et à mesure de notre passage devant les stands (en commençant par le caleçon !), battle-dress, etc., et enfin le béret noir et le manteau britannique ! Habillés, de pied en cap, avec le paquetage réparti dans les musettes, sacs dorsaux et l’inévitable sac marin, gamelles, bidon. Uniforme totalement anglais. Seul signe distinctif, notre nationalité : France, figurant sur le haut de nos vestes et de nos manteaux. Tout le monde peut voir, maintenant, que nous appartenons aux Free Frenches Forces ou Forces Françaises Libres. Nous avons également le casque plat anglais, dont le port est obligatoire au cours des nombreuses et parfois bruyantes alertes aériennes. Équipements, ceinturon, cartouchières, et le fusil Enfield, avec lequel nous allons pouvoir faire la manœuvre à pied avec armes, à la française, en trois temps, en ce temps-là. Des candidats pour les transmissions, ayant été demandés, avec promesse d’être engagés les premiers si réussite, je me lance dans l’étude du morse. Au bout de trois semaines, mes résultats sont encourageants, mais la priorité transmissions a disparu du programme et je me retrouve, dans l’artillerie de campagne, comme servant de "75" (ceux que nous avons reviennent de Norvège où ils ont fait du bon travail ; leur réputation n’a pas encore été émoussée). J’apprends successivement toutes les fonctions, en commençant par les plus simples : pourvoyeur, chargeur, pointeur en hauteur, artificier et pointeur en direction. Assez fort en calcul mental, je deviens rapidement pointeur en direction attitré, et moniteur pour toutes les autres fonctions. L’instruction fait rage. Les mises en batterie sont de plus en plus rapides. L’enthousiasme est tel que, le soir après dîner, comme il fait encore jour, nous allons voir le maréchal des logis Hetigin, chef de pièce, pour lui demander l’autorisation de continuer l’instruction jusqu’à la nuit. Pris au jeu, il en reprend le commandement. Résultat : aux écoles à feu de Salisbury, le général d’artillerie britannique est plutôt estomaqué devant cette vitesse d’exécution et le manque total d’erreurs. Cette hantise de l’artilleur, qui se sentirait déshonoré si l’un, seulement, de ses obus allait endommager les troupes qu’il est chargé de défendre ou d’appuyer. De bonnes nouvelles arrivent pour les Forces Françaises Libres. Par son audace et ses qualités militaires hors du commun, un capitaine, nommé commandant par de Gaulle et se faisant, par ruse, passer pour colonel, (Leclerc), a réussi à rallier à la France Libre toute l’Afrique Équatoriale Française. D’ores et déjà, les forces du général de Gaulle ne pourraient plus tenir dans un seul cinéma de Londres. Donc, il va falloir des cadres. Un peloton d’élèves-aspirants d’artillerie, de 32 élèves, va être mis sur pied ici, en Angleterre. Pour désigner les candidats, un examen de culture générale est organisé et j’ai la surprise d’obtenir un rang flatteur. Les 32 premiers seront élèves-aspirants. Nouveau travail acharné. Je suis 32e sur 32 ! Les 28 premiers (X ou admissibles à l’X) sont nommés aspirants. Les quatre derniers (niveau bac) sont nommés maréchaux des logis, pour prendre rang à compter du 1er mai 1941. Me voilà donc sous-officier et, au fond, pas trop déçu. J’obtiens la quatrième pièce, celle qui doit rester sur la position pour permettre le repli éventuel des trois autres. Changement de décor. Maintenant, il faut apprendre le 40 Bofors anti-aérien. Et former de nouveaux pelotons de pièce. Qu’à cela ne tienne. Il faut s’adapter à tout, on s’adapte à tout et, aux écoles à feu de Saint-Agnes, dans les Cornouailles, la pièce française est notée comme paraissant indisciplinée mais terriblement efficace, ayant atteint la manche sans endommager l’avion tracteur ! Dans une armée moderne, tout le monde doit savoir conduire. Chacun s’y est employé. Sur DK5 Peugeot, avec volant à droite, d’abord, puis sur tout le matériel revenu de Norvège : P 107, semi- chenillé, Somua de dépannage et enfin sur Fordson et Bedford anglais. Fin août 1941, mouvement par train, direction Liverpool. |
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