Le document ci-dessous est inédit. Il s'agit d'une lettre manuscrite de l'amiral Darlan, conservée dans une collection privée. Celui qui n'est pas encore l'un des piliers du régime de Vichy remercie l'une de ses relations, à l'occasion de sa nomination au poste de chef d'état-major général de la Marine. Cette lettre nous renseigne sur l'état d'esprit de celui qui, devenu le maître de l'un des plus beaux outils militaires au monde, sera impuissant à empêcher le désastre, moins de quatre années plus tard. Elle nous permet également d'entrer un peu dans son intimité, au travers de souvenirs d'enfance et de l'évocation de ses camarades d'école. ***** Ministère de la Marine 30 septembre 36 Mon cher Ducos-Fonfrède, Merci tout d'abord de t'être rappelé à moi et de me féliciter pour ma désignation comme chef d'État-major général. Naturellement je suis satisfait à la pensée de devenir dans quelques mois le grand chef de la marine, mais cela ne m'empêche pas d'avoir la nostalgie de ma belle escadre de l'Atlantique, à la tête de laquelle j'ai eu bien des satisfactions de marin et de chef. Mais la roue tourne, il faut "marcher la route". Moi j'ai gardé un excellent souvenir des camarades de Saint-Louis et un exécrable souvenir de l'établissement. La rude discipline du Borda m'a paru douce après celle, tatillonne, du bazar. Le Pion était surnommé Pan Pan. Il occupait ses loisirs à corriger les tables de logarithmes et touchait 20 francs par erreur constatée (une tous les cinq ans environ). L'administration avait si peu confiance en moi que le jour où je devais quitter le lycée, un garçon était chargé de me surveiller, ainsi que Deleuze. Nous connaissions mieux le lycée que lui. Aussi après lui avoir échappé réussîmes-nous à démolir toutes les lyres à gaz des dortoirs. Aujourd'hui Esteva est vice-amiral commandant en chef en Extrême-Orient. Petit est contre-amiral major général à Brest. Deleuze est capitaine de vaisseau de résidence fixe. Derrien est dans le dénuement. Raymond est dans l'industrie. Lecocq, Demartres, ont été tués. J'ai perdu de vue Compain et Broutin. Il y avait aussi Journé, qui a pris sa retraite, Teillac qui est dans l'industrie, Valensi qui a été tué. Je me souviens aussi avoir chapardé un Saint-Honoré au banquet de la Saint-Charlemagne où je n'étais pas admis. Tout cela est loin et je te remercie de m'avoir permis de l'évoquer. Bien amicalement, F. Darlan |
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