Le 21 mai 1940, Paul Reynaud, président du Conseil, se rend au Sénat pour y prononcer une brève allocution. Cette intervention devant les parlementaire est un instant dramatique et essentiel de l'histoire de France. Pour la première fois, le chef du gouvernement avoue sans détours que l'heure est grave. Sans la nommer, il sous-entend que la défaite menace. Plus que sur les faits, c'est sur leur interprétation que ce discours est instructif. Et là, sous un style enflammé de façade, on devine que Paul Reynaud ne comprend ni ne maîtrise plus la situation. Et pour se couvrir, il s'abrite derrière des responsabilités, réelles ou fictives. Le nom du général Corap par exemple, est cité plusieurs fois (alors que le numéro de son armée n'est même pas mentionné), pour être jeté en pâture aux sénateurs comme à la population française toute entière (le discours est retranscrit dans tous les journaux dès le lendemain). L'importance accordée aux fortifications, l'espoir en un "miracle" semblable à celui de la Marne ou les illusions qu'il se fait sur l'implication de la R.A.F. dans la bataille de France en disent également long sur l'égarement de celui qui, faute de miracle, démissionnera finalement trois semaines plus tard. Paris, 21 mai - Le Sénat a tenu, mardi après-midi, une brève séance qui a été uniquement consacrée à une déclaration du président du Conseil sur la situation militaire. Voici le texte de la déclaration du chef du gouvernement que la Haute Assemblée a entendue avec une intense émotion. La Patrie est en danger. Le premier devoir du gouverne ment est de dire la vérité au Sénat et au pays. Vous savez que les fortification qui couvraient le pays pouvaient être divisées en deux parties : la ligne Maginot, allant de Bâle à Longwy, sur la frontière du Luxembourg, et une ligne de fortification plus légère allant de Longwy à la mer. La Hollande, la Belgique et le Luxembourg ayant été envahis, l'aile gauche de l'armée française sortit de ses fortifications entre Sedan et la mer et, pivotant sur Sedan, se porta en Belgique sur une ligne allant de Sedan à Anvers et même à Bois-le Duc, en Hollande. En face de cette situation qu'il avait prévue et escomptée, que fit l'ennemi ? Il déclencha une attaque formidable sur la charnière de l'armée française, établie derrière la Meuse, entre Sedan et Namur. La Meuse, rivière difficile d'aspect, avait été considérée à tort comme un obstacle redoutable pour l'ennemi. C'est la raison pour laquelle les divisions françaises qui étaient chargées de la défendre étaient peu nombreuses, donc étirées sur une grande longueur le long de la rivière. D'autre part, on avait mis là l'armée Corap, composée de divisions moins solidement encadrées et moins entraînées, les meilleures troupes ayant été affectées à l'aile marchante en Belgique. Or, s'il est vrai que la Meuse est une rivière difficile d'aspect, c'est précisément parce qu'elle est sinueuse, encaissée et boisée qu'elle est difficile à défendre. Les tirs de flanquement par mitrailleuses y sont impossibles. Par contre les infiltrations sont faciles pour des troupes manœuvrières. Ajoutez à cela que plus de la moitié des divisions d'infanterie de l'armée Corap n'avait pas encore atteint la Meuse, quoique ayant le mouvement le plus court faire, puisqu'elle était le plus près du pivot. Ce n'est pas tout. Par suite de fautes incroyables et qui seront punies, des ponts sur la Meuse n'avaient pas été détruits. Sur ces ponts ont passé les panzer-divisionen, précédées d'avions de combat venant attaquer des divisions clairsemées, mal encadrées et mal entraînées à ces attaques. Vous comprenez maintenant le désastre, la totale désorganisation de l'armée Corap. C'est ainsi que sauta la charnière de l'armée française. Lorsque avant-hier j'arrivai au ministère de la Guerre, je fus rejoint par le maréchal Pétain et le général Weygand. Quelle était la situation ? Une brèche d'une trentaine de kilomètres de largeur était ouverte dans notre front. Par cette brèche, s'engouffrait une armée allemande composée de divisions blindées, suivies de divisions motorisées qui, après avoir ouvert une large poche dans la direction de Paris, s'élançait à l'ouest, vers la mer, prenant à revers tout notre système fortifié de la frontière franco-belge et menaçant les forces alliées encore engagées en Belgique, à qui l'ordre de retraite n'avait été donné que le 15 mai au soir. Avant-hier, les divisions cuirassées avaient atteint la ligne de Quesnay-Cambrai-Péronne et la Somme, jusqu'à Ham. Depuis 48 heures, l'avance allemande s'est poursuivie. Ce matin, à 8 heures, le commandement m'informait qu'Arras et Amiens étaient occupées. Comment en sommes-nous venus là ? La valeur morale de notre armée est-elle en cause ? Aucunement. Les combats qui se sont déroulés en Belgique, aux premiers jours, l'ont prouvé. La vérité est que notre conception classique de la conduite de la guerre s'est heurtée à une conception nouvelle. A la base de cette conception, n n'y a pas seulement l'usage massif de divisions cuirassées. Il n'y a pas seulement la coopération des divisions cuirassées et des avions de combat. Il y a une volonté de désorganisation des arrières de l'ennemi par des raids en profondeur, par des parachutistes qui, en Hollande, ont failli prendre La Haye et qui, en Belgique, se sont emparés du fort le plus puissant de Liège. Je ne parle pas de fausses nouvelles et des ordres donnés par des branchements téléphoniques à des autorités civiles, par exemple, pour provoquer des évacuations précipitées. Le Sénat comprend que de tous les efforts de redressement qui s'imposent à nous, le premier est d'ordre intellectuel. Il faut penser la guerre, la guerre nouvelle qui nous est faite, et prendre des décisions immédiates. Cette surprise n'est pas la première que nous ayons subie, puis surmontée au cours de notre histoire. Au début de la dernière guerre, nous avons connu l'infériorité qui résultait pour nous du manque d'artillerie lourde. Nous avons souffert du trop petit nombre de nos mitrailleuses. Nous avons eu l'atroce surprise de l'arme déloyale des gaz et pour autant nous avons riposté, nous nous sommes adaptés ; nous avons fini par dominer. Il en sera de même aujourd'hui, si chacun le veut, si chaque soldat comprend le rôle immense qu'il joue, si chacun de ces ouvriers qui travaillent aujourd'hui douze heures par jour se courbe avec une passion farouche sur sa machine-outil, si chaque homme et chaque femme comprennent la grandeur de l'heure que nous vivons. On commence à le comprendre à étranger. Il y a au loin des millions d'hommes, de femmes et d'enfants, qui commencent à comprendre que c'est d'eux-mêmes, que c'est de leur avenir qu'il s'agit, qu'ils ne le comprennent pas trop tard. Dans le malheur de la patrie, nous avons la fierté de penser que deux de ses enfants qui auraient eu le droit de se reposer sur gloire, sont venus se mettre en cette heure tragique au service du pays : Pétain et Weygand. Pétain, le vainqueur de Verdun, le grand chef qui a su être humain, celui qui sait comment une victoire française peut sortir d'un gouffre. Weygand, l'homme de Foch, celui qui a arrêté la ruée allemande quand le front fut crevé en 1818 et qui sut ensuite changer les destins et nous conduire jusqu'à la victoire. Je les en ai remerciés l'un et l'autre au nom de la France. Le général Weygand a pris, hier, son commandement, il est aujourd'hui sur le champ de bataille. La conduite des opération militaires relève de lui seul. Ce que je veux dire au Sénat, c'est que sur le plan de la conduite de la guerre, il existe entre le maréchal Pétain, le général Weygand et moi une communion d'idées totale. C'est un effort de salut public qui est entrepris. Le gouvernement a déjà pris des décisions. Vous connaissez ses premiers actes. Aucune défaillance ne sera tolérée. La mort est un châtiment bien faible pour toute faute contre l'intérêt vital du pays, alors que nos soldats meurent, Il n'y aura plus de procédures dilatoires pour les traîtres, les saboteurs ou les lâches. Aucun intérêt particulier n'a plus la parole. Élevons-nous à là hauteur des malheurs de la patrie. Je vous ai dit la vérité parce qu'elle seule peut nous sauver en nous donnant la force d'agir. Ayons confiance dans le grand chef qui a pris le commandement de nos armées, ayons confiance dans le soldat de France, il sera digne de ses aïeux. Nos aviateurs se couvrent de gloire. Qu'il me soit permis ici de remercier l'admirable Royal Air Force du concours total qu'elle prête à la France, à la fois, dans son action sur le champ de bataille et sur les sources de ravitaillement de l'ennemi. Ces deux grands peuples, ces deux empires unis comme un faisceau, ne peuvent pas battus. La France ne peut mourir. Pour moi, si l'on venait me dire un jour que seul, un miracle peut sauver la France, ce jour-là, je dirais : "Je crois au miracle parce que je crois en la France". Les, dernières paroles du président du Conseil furent saluées par les applaudissements des sénateurs debout à leurs bancs. |
© Anovi - 2005